07 - Régime sévère, mais vivifiant
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En exagérant à peine, je pourrais dire que tout étudiant fraîchement débarqué au collège de Costermansville en 49 ou 52 (ou Bukavu en 53-55) devait rapidement se mettre dans la tête et appliquer rigoureusement trois règles essentielles pour vivre en harmonie avec son entourage. Ces trois points sont les rangs omniprésents, la règle du silence et l'habitude à obéir au moindre coup de sifflet.

Où que nous allions, lorsque nous devions nous déplacer d'un site à un autre, nous le faisions en rangs. Les rangs étaient deux longues files d'élèves qui marchaient en silence d'un endroit à l'autre, le long des barzas, attendant pour partir que les rangs soient formés et que le surveillant nous ait communiqué l'ordre de départ. Nous n'avions pas de place désignée dans les rangs, nous ne marchions pas en nous tenant la main, et nous ne marchions pas au pas. Non, nous défilions simplement en deux longues files parallèles et silencieuses. Du dortoir à la chapelle, de celle-ci au réfectoire, du réfectoire à la patinoire.. toujours en rangs. Après la récré, on reformait nos rangs sous un coup de sifflet qui nous rassemblait, nous gravissions les escaliers, toujours bien rangés jusque la salle d'étude pour l'étude du matin. Comme entre l'étude et les classes, chacun devait suivre un chemin différent, à ce moment nous marchions seuls mais toujours silencieux sur la barza vers notre local de classe. Et ainsi de suite, toute la journée, toute la semaine, tout le trimestre et toute l'année. Quand on s'y était fait, cela ne nous ennuyait absolument pas. Le mieux était de s'y faire le plus vite possible, car il n'y avait aucune alternative à ce moyen de transport, simple, omnibus et pas trop coûteux.

J'ai déjà parlé du silence. Nous n'étions pas en retraite perpétuelle, mais le silence était la règle. À part les repas, lorsqu'on n'était pas punis (car j'ai même connu certains repas où nous étions trop criards et où le préfet surveillant nous imposait le silence .. pour mieux mastiquer et digérer), et les récréations évidemment, au fond notre vie était plutôt silencieuse. Lorsqu'au dortoir ou ailleurs nous avions à parler, il fallait le faire de personne à personne et en respectant le silence général. Attention, en classe nous avions le droit et même le devoir de répondre et de poser des questions et on nous permettait de rire au cinéma ou au théâtre...

Quant au sifflet strident, il s'agit du petit sifflet à roulette des arbitres de foot. Tous les surveillants et le préfet avaient le leur (et même, je crois les pères titulaires de classe). C'était leur arme, comme la matraque pour un flic, ou leur outil indispensable, comme la craie pour prof ou la cuiller à pot d'une matrone à la cuisine. Le matin, pour sortir de la chambre, coup de sifflet. À la fin du déjeuner (et de tous les repas) coup de sifflet pour imposer le silence et permettre la prière et une sortie ordonnée en rangs et en silence. Pour la sortie des classes, pas de sifflet, mais un coup de gong à travers tout le collège qui vibrait au même horaire pour toutes les classes. Après chaque récréation, là il y avait deux coups de sifflet. Un premier cinq minutes avant l'heure pour permettre d'arrêter les jeux, de remiser le matériel et de revenir tranquillement du fond de la plaine jusqu'à la patinoire où se faisait la mise en rang. Cinq minutes après, deuxième coup de sifflet qui imposait le silence et la mise en rangs immédiate. Un signe de tête, ou un petit cri de surveillant: "Avancez" et les rangs, comme un grand train, quittaient la gare de patinoire en direction de l'étude ou du réfectoire, ou de la chapelle... Il est déjà arrivé, lorsque les élèves ne s'étaient pas trop éloignés - à une récréation du soir par exemple - qu'un seul coup de sifflet suffise. J'ai vu souvent "Rollmops" sortir son sifflet sans l'utiliser, et tous les élèves comme des automates bien huilés commençaient la manœuvre de mise en rangs.. Question d'habitude.

On pourrait s'étendre très longuement sur cette atmosphère autoritaire relativement dure. À cette époque les pères croyaient encore aux vertus du respect et de la discipline. Et il m'apparaît que le respect a plus de chance de forger un caractère que la liberté très actuelle du "moi, je" qui permet tout au nom d'une soi-disant liberté...

J'imagine aisément aujourd'hui, en ce début du troisième millénaire, qu'un lecteur non averti et peut-être encore étudiant devrait être effaré par le régime sévère et même austère que nous recevions là-bas. C'est vrai en effet que l'éducation reçue à Cost-Bukavu et l'enseignement dispensé de nos jours peu importe l'endroit d'ailleurs sont sans commune mesure. J'ai été enseignant jusqu'il y a peu. Je puis en parler. Mais, croyez bien, chers lecteurs, que mes préférences penchent nettement en faveur de cet ancien régime. Mais que diraient alors, les jeunes lecteurs de l'absence totale de mixité dans notre collège. Pas la moindre fille, pas le plus petit jupon à l'horizon de nos quinze ans... L'enfer ? Ben non, voyons... la tranquillité. Non, mais vous imaginez un internat avec des garçons et des filles, les matches de foot, les dortoirs, la rivalité obligée, les probables flirts et tous les comportements rendus artificiels et faussés par le regard de l'autre.. Quelle pagaille !... j'allais dire quel bordel, excusez-moi! Je crois que ce serait plutôt la mixité qui aurait été un enfer bien difficile à vivre. D'ailleurs l'athénée de Bukavu avait un petit internat mixte et d'après ce que j'ai entendu dire, il y aurait eu là quelques problèmes. Passons.

Non, nous ne pensions pas aux filles, nous en rêvions, ce n'est pas la même chose. Leur absence pouvait nous stimuler même, mais jamais nous perturber. Oh, je sais que les grands esprits pourront trouver à redire sur cette absence de la femme. Je dirais simplement que leur absence n'était pas leur négation. La femme y était même sublimée. Notre-Dame de la Victoire était là.

La non-mixité me paraît plus normale dans un établissement d'éducation avec internat, encore aujourd'hui.. Je sais que la mentalité a évolué en cinquante ans et que bien des jeunes ne pourraient probablement pas résister à pareil régime, moi j'y vois beaucoup d'avantages.. Pourtant, diront certains, pas de famille, jamais de filles, cela doit perturber un jeune homme en pleine formation. Je ne m'étendrai pas sur les effets psychologiques d'une telle séparation d'avec la famille et d'avec toute présence féminine pour les jeunes adolescents que nous étions. Il y a certes des inconvénients à cette séparation, mais il y avait aussi, pour sûr, des bienfaits à notre formation quelquefois spartiate. (Voir : nourriture du corps, de l'âme et de l'esprit.)

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