03 - Souvenirs épars - Exemples d'échanges scripturaux où la fiction rejoint la réalité: (extraits de courriels)
 

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1) Le gong

                   2) Il y a bouteille et bouteille

- Bouteille n°1

- Bouteille n°2

                  3) Et un rollmops aux cacahuètes

- Rollmops..

- et cacahuètes

4) Cigarettes .. et p'tite pépée... (Extraits d'un courriel adressé à Cl. Jaumin en 2001)

- Les cigarettes d'eucalyptus et la barre à mine aux mille éclairs.

- Les seins pointus de la belle congolaise.

                  5) Jeux de massacre ou de messe âcre! (Le ballet des thuriféraires).


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1) Le gong

Allez ! Encore un souvenir de Bukavu, comme ça, cadeau gratuit ce matin : le gong.

Le gong ! Tu te rappelles, Jacques, cette fameuse "jante de roue" suspendue au-dessus de la grande cage d'escalier..(*ph.048) face à la chapelle et entre les classes, quelque part au-dessus de la préfecture. Ça s'amplifiait majestueusement dans tout le collège avec cette immense caisse de résonance.. Il y avait à côté du gong, le gros tuyau de métal qui servait de marteau pour frapper et sonner nos heures collégiales d'ouverture et de fin de classes, d'études, de récré... C'était un étudiant, un grand, (souvent un "rhéto"), ayant une montre précise, qui avait l'insigne privilège de quitter les autres quelques minutes avant pour aller ainsi sonner et commander de quelques coups bien frappés la liesse estudiantine qui s'en courait en récréation ou le pieux respect silencieux du début d'un cours.. "Au nom du Père et du fiche et du chaint Esprit... Asseyez-toi et prenez ton livre de chéométrie, à la pâche 34".. Ce cher Monsieur Pas. (*ph.183) Tu t'en rappelles, dis?..

Eh bien, un jour.. Était-ce un premier avril, t'en souvient-il, nous avons perçu un petit tintement aigrelet : ting, ting, ting.. fluet, malingre et moribond. Bien loin des fameux coups de gong: dong, dong, dong.. qui avaient de la voix pour être entendus jusqu'à la Botte par vent favorable...

Que s'était-il passé? On avait simplement volé le précieux gourdin qui servait de maillet.. et notre rhétoricien de l'époque avait frappé la roue avec sa pipe... Cette petite anecdote a suffi, sans nul doute à alimenter nos conversations de potaches attentifs à la moindre nouveauté, pendant une bonne semaine... On a bien ri, mais on n'a jamais su qui avait subtilisé le précieux battoir.

C'était le bon temps, hein, Jacques, mon ami, mon frère... (Jacques m'a avoué peu après ce courriel que l'auteur bien innocent de cette bonne farce s'appelait.. Jacques Beaufort, figurez-vous !)

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2) Il y a bouteille et bouteille


- La Bouteille n°1 pourrait s'appeler "La bouteille à la mer" (mais il ne s'agit pas du poème de Vigny, j'insiste)

Je me souviens très bien que le blond et bouclé Foscolo (René) (*ph.212, 2e rang, 1er à gauche) était un grand pêcheur devant l'éternel et qu'il avait une autorisation spéciale pour aller pêcher le dimanche après-midi. Mais j'ignorais que tu fusses toi-même, Jacques Beaufort, un spécialiste de la ligne,.. à la pêche... Je crois me souvenir qu'un dimanche soir la table de René F. pût goûter et apprécier un fameux poisson pêché par le cher René et mijoté dans une marmite ad hoc des cuisines du frère Prouvé. Les six élèves chanceux avaient pu rester plus longtemps au réfectoire pour déguster cette pêche miraculeuse effectuée précisément sous le pont de la Ruzizi, donnant accès au Rwanda (à cette époque, nous écrivions Ruanda).

Le pont de la Ruzizi. (*ph.401) C'est là que, un jour que nous allions prendre l'avion à Kamembe pour retourner en vacances, j'ai jeté par dessus la rambarde du pont et du camion Studebaker du collège probablement conduit par Félix, une bouteille que Claude Jaumin et moi avions préparée avec soin et remplie d'un message digne des meilleures aventures de Tintin et destinée à un petit Chinois pour le moins. On avait scellé le bouchon avec du goudron qu'on s'était procuré au local scout... et hop!.. et vive la galère ou plutôt la bouteille... Nous n'avons jamais reçu le moindre signe, le moindre message de quelqu'un qui l'aurait retrouvée, cette bouteille. Nous n'avions pas mis de timbre pour le retour du message... Crois-tu que c'est à cause de cela? Car il ne faisait aucun doute (et il ne fait toujours pas de doute dans mon esprit) que cette bouteille envoyée dans la Ruzizi franchirait les 200 km de distance, les 500 mètres de dénivellation et les nombreuses chutes (où j'ai nagé à l'occasion..) de la puissante rivière Ruzizi, puis le lac Tanganyika, puis la Lukuga, puis le Lualaba-Congo, traverserait les rapides de la Tchoppo (les Stanley falls et les nasses des pêcheurs Wagenias) puis les Stanley Pools et dans le grand calme arriverait à Matadi, Boma, puis à Banane à 4.700 km de sa source... et voguerait à travers les courants marins, affronterait les Maelströms géants telle le Bateau ivre de Rimbaud, franchirait l'Atlantique du nord au sud, choisirait la route de l'est au cap de Bonne Espérance pour aboutir dans l'océan Indien qu'elle traverserait sans encombre, cette sacrée bouteille, et aboutirait fatalement dans la mer de Chine un jour ou l'autre. C'est vraiment drôle que nous n'ayons jamais reçu le moindre avis. Je suppose que les sbires du père Préfet qui devaient lire toutes nos lettres ont dû censurer une lettre venant d'un pays communiste. Ce ne peut qu'être la seule explication plausible et raisonnable à ce manque de nouvelle, cette insupportable absence, qui aujourd'hui encore me hante et me taraude, cinquante ans plus tard, obsède mes nuits et fait cruellement défaut.

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- La Bouteille n°2 figurerait bien dans le conte " les Trois Messes basses " de Daudet, si elle n'était déjà l'actrice principale de cette tragédie absolument authentique

Et maintenant il faut que je te raconte une petite rosserie dont j'ai été le "sujet" au collège et non l'objet, quoique... C'est toi, Jacques, qui m'y as fait pensé avec les acolytes et moi aussi avec la bouteille. D'abord nous servions très souvent la messe: une semaine à la grande chapelle, une semaine chez le père recteur, une semaine à la chapelle des boys et une autre semaine je ne sais où... C'était gai, on pouvait quitter le dortoir un peu plus tôt et on n'allait pas dans les rangs. Sans compter qu'on passait obligatoirement par la buvette du coin... du coin de l'armoire, je veux dire. Tu m'as parfaitement compris et tu me vois venir. C'était toujours nous qui remplissions les burettes à partir de la dive bouteille qui nous attendait bien calme dans son armoire de sacristie. Et il ne se passait pas une semaine, foi de moi, sans que la bouteille ne fût étrangement vidée de fond en comble et qu'il fallût la remplacer. Pour arriver à ce brillant résultat, nous sacrifions même notre personne en goûtant le vin pour voir si vraiment il était buvable, si vraiment il était digne de couler dans un calice et de représenter le précieux sang de notre seigneur... Tu m'as compris.

Or donc, nous avions pris goût à ce genre d'expériences que nous eussions volontiers faites plusieurs fois même pendant la journée. S'il fallait se sacrifier pour le saint sacrifice, nous étions prêts. Nous, en cette circonstance, c'était François Noël et moi-même.

Or donc, un dimanche après-midi, qu'on s'ennuyait, je ne sais pour quelle raison, un de nous deux... je jure sur mon honneur, éminence, que je ne me rappelle plus si c'est lui ou si c'est moi, un de nous deux donc eut l'heureuse idée d'aller goûter de cet excellente piquette qui nous attendait dans la sacristie de la grande chapelle. Et, n'écoutant que notre sens du devoir, nous y montâmes. Rappelle-toi, Jacques, la chapelle était située à l'étage. On regardait quand même en y allant pour voir si personne ne nous observait, si aucune soutane ne traînait dans le coin. Il vaut toujours mieux opérer seuls, sans surveillance inutile dans de telles occasions, tu t'en doutes. La porte de la sacristie s'ouvre (Il n'y avait à cet étage que les dortoirs qui étaient généralement fermés à clé.), nous pénétrons à l'intérieur sans crier gare, et sans rien crier du tout, car il vaut mieux s'abstenir de tout éclat pour ne pas se faire remarquer inutilement. N'écoutant que mon sens des civilités, je me précipite à la petite fenêtre longiligne pendant que Noël va à l'armoire, sort la bouteille divine, débouche et siphonne de bouche à culot. (C'est, crois-moi, le système le plus ancien, le plus économique et en ces circonstances de "Méfions-nous" surtout le système le plus rapide pour étancher sa soif ou apprécier le bouquet de la piquette.) Je regarde de gauche et de droite.. rien ne vient, mon gaillard: à ta santé! Il a bien bu, merci petit Jésus. À mon tour, nous changeons de rôles et de positions, je vais à l'armoire, il vient à la fenêtre.. Je prends, j'ouvre, je débouche, je sirote, j'apprécie .. et j'entends: "Mais.. qu'est-ce que vous faites ici?" C'était le père Jansen qui se pointait le nez à la fenêtre, puis carrément toute la soutane dans la porte... Mon ami Noël prétend qu'il n'a rien vu venir.. Moi, j'étais pris le goulot dans la gueule... inutile de nier. Ce n'était pas le moment de dire qu'on voulait s'assurer qu'il restât assez de vin pour la semaine à venir ou quelque chose du genre. Et puis... mentir dans une sainte chapelle... jamais! Non, soyons stoïques et assumons. Je n'ai même pas eu à avouer puisque j'étais pris en flagrant délit de délices désaltérantes. Mais j'ai quand même trouvé le moyen d'un peu mentir pour sauver la mise de mon complice et lui éviter une punition. Je soutins donc que mon compère n'avait quant à lui rien bu. Il n'eut aucune punition, grâce à mon intervention généreuse et mensongère. Moi, j'ai écopé d'une retenue...(*ph. 101 ) eh oui, une de mes rares retenues un dimanche après-midi: pas de cinéma.

Hein, que voilà deux belles histoires ?

Et deux histoires vraies, j'insiste.


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3) Et un rollmops aux cacahuètes

- Rollmops..

Ne confondons pas : le Père Croonenberghs, bidon de son surnom, était le tout puissant recteur; le Père de Crombrugghe, alias Fossile, était quant à lui le surveillant des moyens; quant au Père Van Grunderbeeck, que tous appelleront Rollmops, il surveillait, lui, la division des grands. Hein, qu'ils en avaient des noms à coucher dehors, ces pères jésuites flamands, mais qui s'exprimaient dans un français tout à fait correct.! Sais-tu, ami Jacques, que c'est moi, oui oui, bibi, en chair et en os qui ai baptisé "Rollmops".

La première fois que j'ai vu ce petit père trapu surveillant des grands, je ne sais pourquoi, par amusement, par curiosité pour voir jusqu'où irait mon pieux mensonge, quand j'ai parlé de lui aux copains, je l'ai tout naturellement appelé "Rollmops" comme si la chose allait de soir, comme si c'était réellement son surnom. Je voulais savoir jusqu'où irait cette supercherie. Pourquoi Rollmops, me diras-tu, pourquoi pas libellule ou papillon? (cela me fait penser à cette blague idiote que nous nous répétions au collège justement: Le pape est mort, un nouveau pape est appelé à régner. - Araignée ? Quel drôle de nom pour un pape!.. Pourquoi pas libellule ou papillon ? - Vous n'avez pas compris, je recommence: le pape est mort.. etc, etc..) Donc pourquoi rollmops ? Franchement je ne sais ce qui m'a pris, mais je me suis souvenu d'un jeu de course avec des petits cyclistes d'une dizaine de centimètres qui tenaient en équilibres et avançaient lorsqu'on les faisait vibrer par un système de corde ou d'élastique. Nous avions chacun notre coureur et pratiquions cette course éminemment intellectuelle avec un ami à Herve, sur le seuil de notre rue quand nous étions tout gamins. Nous poussions des cris en faveur de notre champion. Et mon ami Jeannot avait baptisé son cycliste du nom hautement pittoresque et coloré de rollmops. Où avait-il été chercher ça ? J'étais subjugué par ce baptême si peu orthodoxe, mais que j'avais trouvé formidable! (Je ne me rappelle d'ailleurs absolument pas du nom que j'avais donné à mon propre coureur, c'est bien la preuve que celui-là m'avait vraiment estomaqué.) Et je m'en suis souvenu, là sur la patinoire, à côté de la préfecture, au dessus des escaliers côté est (je m'y revois encore très précisément) (*ph.010 et 057 ) et je ne sais absolument pas pourquoi j'ai proféré ce nom-là, à ce moment là pour désigner le nouveau surveillant des grands... Et nous n'étions que chez les moyens. Est-ce parce que je trouvais que ce surnom lui allait très bien, est-ce par bravade, par défi, par curiosité,.. Toujours est-il que je l'ai nommé rollmops, en me rappelant ce petit coureur cycliste (un peu comme le "Rosebud" de Citizen Kane). Et j'ai laissé courir... et partir le surveillant Van Grunderbeeck ainsi affublé de ce surnom vinaigré qui lui allait à ravir.. Au fait t'ai-je dit que le rollmops est un mets bien belge que j'apprécie particulièrement: tranches de harengs crus roulées dans la mayonnaise ou simplement au vinaigre avec oignons et force condiments.. Sur une assiette anglaise ou avec un oeuf à la russe, et avec des frites évidemment, c'est excellent.

J'ai donc fait semblant de rien et l'ai nommé deux, trois fois "Rollmops", en parlant de lui aux autres comme si c'était vraiment son surnom depuis toujours, comme si cela allait de soi et que tout le monde savait cela... Cela n'a pas pris un jour que ce surnom digne des grands exploits se répandît comme traînée de poudre. Déjà une bonne vingtaine d'élèves l'appelaient ainsi. Puis cinquante, puis cent. Ce rollmops, ma parole, nageait dans tout le collège et a contribué, je crois, à la réputation du personnage. Le croirais-tu? Le premier surpris de cette dénomination soudaine et unanime ne fut pas Rollmops, le bien nommé, mais moi-même, le sous-nommé André .. Son banc,.. heu Sens bon, heu,.. Bonsang.

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- et cacahuètes

Les oranges sur le chemin du lac, je ne me souviens pas. Mais te rappelles-tu d'un noir qui venait nous vendre des arachides grillées de l'autre côté de la plaine de foot, la plaine principale devant le collège, là où on avait mis des barres fixes pour y faire du trapèze pendant un certain temps. (Guido Bothma était excellent à ces barres) Le noir se dissimulait derrière les arbres, nous le rejoignions et il nous vendait le contenu d'une petite boîte de purée de tomates en arachides pour un franc. On se mettait ça au fond de nos poches, près du papier WC. N'oublions pas le cher papier chiottes qu'on gardait précieusement dans nos poches. Et on grignotait ces arachides une par une, pendant l'étude du soir, sans se faire remarquer... Et le carré de l'hypoténuse.., et une petite cacahuète,.. Et "de bello gallico", et une autre cacahuète,.. Et le traité de Westphalie.. en 1648 comme chacun sait, et deux cacahuètes pour la peine, et...


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4) Cigarettes .. et p'tite pépée... (Extraits d'un courriel adressé à Cl. Jaumin en 2001)

- Les cigarettes d'eucalyptus et la barre à mine aux mille éclairs.

Pour rester chez les scouts, on a fait deux ou trois coups fumants, c'est le cas de le dire, au local, durant la récré du midi. D'abord l'histoire des cigarettes faites avec des feuilles d'eucalyptus et du papier de chiotte. Juste sous le local, dans le petit jardin (*ph.024) où nous faisions nos jeux scouts, se dressaient quelques beaux eucalyptus bien odoriférants. Un jour de grand ennui, nous avons cueilli quelques unes de ces feuilles oblongues. On s'en est roulés quelques unes bien serrées dans nos papiers hygiéniques dont nous avions toujours une provision dans nos poches, puisque les pères avaient décidé de ne plus en laisser dans les cabinets, car ces rouleaux partaient trop vite ou étaient carrément jetés dans le bol. Bref, on roule nos feuilles de "tabac" et on en a fumé... Ce n'était pas très bon, mais on était fiers comme Artaban. On devait être avec François Noël, ce jour-là..


Et l'histoire de la grande barre de fer, cette pince bien lourde pour creuser ou pour servir de levier que nous avions chez les scouts et que nous appelions erronément une "barre à mine" et qu'on jetait sur les fils électriques aboutissant au local, (*ph051) te rappelles-tu ? Cela produisait des éclairs.. tonnerre de dieu!, dignes de Jupiter, et des fameuses détonations... Un feu d'artifice tout gratuit, rien que pour nous ! Et ça pétait, et on recommençait.. Ce n'était pas facile à lancer si haut, un pieu si lourd, mais on y arrivait. Et sur la barre, à chaque fois qu'on la ramassait, il y avait des traces de fer fondu et une odeur de soufre! Bizarre, non ? On faisait cela innocemment, puis on apprenait qu'il y avait eu deux ou trois coupures de courant au collège! (Était-ce avec toi, ce coup-là? ou encore avec François Noël?)

L'Histoire de la "barre à mine" me fait penser encore à ces devoirs de rédactions que le père De Wilde, nouveau prof de cinquième latine en 1952, nous demandait de faire le samedi pour le lundi suivant. Mais rappelons-nous d'abord que, vu sa taille élancée et mince, vu aussi son air un peu pincé.., le père De Wilde avait reçu le joli surnom de "Barre-à-mine" qui lui allait à ravir. Vox populi, vox Dei, dit-on. Mais je crois que le père était dans le secret des dieux et connaissait bien le sobriquet dont il était affublé. Voyons plutôt cette histoire de rédactions.  Un jour le sujet était "Les nuages" (je te demande un peu) et il fallait bien sûr introduire dans la description de jolies figures de style (Peut-on imaginer un sujet plus insipide?). Or nous avions parié avec André Forro qu'il n'oserait pas écrire "barre à mine" dans son devoir. Nous étions plusieurs, sans doute Jaumin, Noël et moi à l'avoir poussé dans ses derniers retranchements. " Chiche, t'es pas capable! " Et Forro piqué dans son orgueil avait bravement relevé le défi. Quelques jours après, le père De Wilde qui avait pris la très mauvaise habitude de lire et de commenter quelques spécimens bons et d'autres moins bons parmi les rédactions de la semaine, demanda innocemment à Forro ce qu'il voulait dire par : "Et les nuages se balançaient dans le ciel telle une légère barre à mines... " Il trouvait la comparaison vraiment inadéquate et pour tout dire la rédaction franchement bonne à mettre à la poubelle, et notre ami Forro rosissait, au fond de la classe. (Je le vois encore dans le coin arrière gauche tout contre la fenêtre) On ne saura jamais si c'était de la honte d'avoir écrit cela ou du secret contentement d'avoir osé l'écrire et de la fierté d'avoir gagné son pari !

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- Les seins pointus de la belle congolaise.

Cet intitulé pour une histoire arrivée dans notre pieux et très chaste collège doit t'étonner, Claude. Et pourtant! Je ne sais si tu t'en souviens. Nous passions un badge d'observation chez les scouts, auprès de Cupidon, le père Joseph Cuypers, prof de 3e latine et aumônier scout, (totem Milan, mais on l'appelait Cupidon, "c'est l'évidence mêêême"). Dans le local des routiers, je nous revois encore, nous étions trois assis à une table, lors d'une récréation: lui d'un côté, toi et moi, comme deux potaches à un examen oral. C'était ton tour de répondre à des questions d'observation et l'aumônier trouve sur la table une publicité pour la Loterie Coloniale. On y voyait de profil la silhouette d'une mince femme noire, très stylisée, très cambrée aussi, soutenant de ses deux mains levées une énorme corne d'abondance posée sur sa tête et remplie de fruits. Et Cupidon, le père Cuypers, te demande ce qui nous permet de croire que cette femme est jeune. Tu me regardes, étonné de la question par le prude Cupidon, car cela sautait aux yeux: elle avait une paire de seins nus, particulièrement pointus et proéminents vers l'avant, comme en état de suspension. Tu hésites et lances quelques réponses au hasard: elle est jolie, elle sourit, elle est mince. Chaque fois, énervé que tu ne trouves pas, Cupidon te répond : "Mais non, ce n'est pas cela, voyons, Claude, regardez bien. Il y a encore autre chose, c'est l'évidence même.." Alors, excédé, tu te lances et lui dis: "Ben,.. elle a des jeunes seins pointus, fermes et haut placés." Là-dessus, il a failli s'étrangler et mourir d'apoplexie en de râlantes convulsions. Et il reprend furieux: "Mais non, voyons, mais, mais.. pas du tout, qu'est-ce que vous racontez ? Elle soutient une charge très lourde, donc elle est jeune"! Évidemment, mais toi et moi, nous avions vu .. d'autres choses!

Vous avez aimé ? Alors, revoici, racontée autrement, la même histoire telle que je l'avais écrite il y a une quinzaine d'années, vers 1990, lorsque au début des ordinateurs, je tapotais mes souvenirs à la demande de mes étudiants.

La fontaine de jouvence

Au collège, nous étions élevés, éduqués dans un monde viril. La femme et le sexe, c'est bien simple, ça n'existait pas. Sauf à l'occasion une référence à la Ste Vierge, à Notre Dame de la Victoire, et pour nous, scouts, à Jeanne d'Arc, notre patronne.

Voici, à cet égard une anecdote amusante, dont j'ai été témoin. En 1953, Claude Jaumin et moi voulions passer le badge d'observateur. Et nous le demandons à Milan, le brave père Cuypers qui disait toujours "Mais c'est l'évidence même..." Je nous vois encore, assis à la table du clan routier. Et le père Cuypers, un moment, se saisit d'un dessin publicitaire pour la loterie coloniale qui était là. Il s'agit d'un dessin bien connu où on voit une jeune négresse souriante, à peine vêtue d'un pagne autour des reins et portant une corne d'abondance remplie de fruits...Le père demande alors à Claude Jaumin, comme test d'observation, de bien regarder le dessin et de dire pourquoi cette femme est manifestement une jeune femme. Jaumin regarde, sourit et un peu confus déclare. "Ben, ça se voit: elle est jeune. C'est une jeune fille..." Et le père Cuypers d'insister: "Oui. C'est l'évidence même. Mais pourquoi en es-tu si sûr? Qu'est-ce qui te fait dire qu'elle est jeune. Regarde bien le dessin..." Jaumin, connaissant bien le père et sa pudibonderie traditionnelle, se dit: Ce n'est pas possible qu'il veuille me faire parler de ça.. Il hésite, mais comme l'autre insiste et que Jaumin veut réussir son test d'observation, il déclare, candidement: "Ben, elle a des tétons très pointus, qui se dressent tout seuls vers le haut. Elle doit être jeune." Et c'était bien vrai. Moi, je ne pipais pas un mot, mais je voyais le père Cuypers passer par toutes les couleurs, du cramoisi, il devint très pâle puis vert, puis paraître offusqué, choqué, puis commencer à bafouiller et à s'énerver de colère: "Mais non, enfin.. Mais.. Mais qu'est-ce que tu racontes. Pas cette bêtise-là, mais regarde bien, mais c'est l'évidence même... " Ni Jaumin, ni moi ne voyions ce qu'il voulait nous faire observer. Et alors, furieux, il déclara: "Mais voyons, cette femme porte une corne d'abondance aussi grande qu'elle et remplie de fruits. C'est très lourd. Et il faut être jeune pour porter un chargement aussi lourd en souriant." Il avait sans doute raison, mais Jaumin n'avait vraiment pas tort non plus. Je crois qu'au fond le brave père Cuypers (Cupidon!) était plus offusqué contre lui-même qui n'avait pas prévu que sa question pouvait amener une autre réponse que celle à laquelle tout naturellement et tout candidement, lui, avait pensé.

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5) Jeux de massacre ou de messe âcre! (Le ballet des thuriféraires). NB Thuriféraire n'est pas adjectif d'après le dico.

Non, il ne s'agit pas d'orthographe, mais de religion. Le thuriféraire était un grand acolyte spécialement chargé de "faire valser les encensoirs". Vu l'apprentissage assez complexe et la force que ce travail exigeait, cet office sacré était confié à de "vieux" servants de messe d'au moins quinze ans. Devenir un thuriféraire était considéré comme une promotion, alors que le service de la messe lui-même pouvait être tenu par des plus jeunes. Le spectacle auquel vous allez assister, chers amis lecteurs, en est un coloré, parfumé et relativement rare par les temps actuels. Il n'est jamais facile de raconter un événement, surtout lorsqu'il fait appel à tous les sens: la vue, bien sûr, l'odorat et même l'ouïe. Le toucher concernait les acteurs du spectacle, mais non les spectateurs (quoique.., mais .. chaque chose en son temps, n'éventons pas le sujet). Et c'est à ce rôle de spectateurs que je vous convie, amis lecteurs. Alors ouvrez bien grands vos yeux, vos oreilles et vos narines et essayez un peu d'imaginer.

D'abord, il fallait que ce soit une grande fête religieuse, comme l'Ascension ou la Pentecôte ou la fête du père Recteur ou les Communions solennelles ou l'arrivée d'un supérieur ou d'un nonce. Pâques et Noël tombant forcément pendant les vacances n'entraient pas en ligne de compte. Alors, pour une messe solennelle, on faisait appel à dix servants: quatre acolytes ordinaires, chargés des prières, du transport du grand missel, des clochettes et de la communion et six thuriféraires, chargés des six encensoirs. Ces derniers (et j'en ai fait partie!) étaient revêtus de la soutane rouge et du surplis blanc des acolytes et devaient opérer à deux ou trois occasions particulières durant la messe, debout en plein milieu du chœur. Le ballet auquel je veux vous faire assister avait été préparé à l'avance. Et notamment grâce à l'aide précieuse du frère jésuite, dont j'ai oublié le nom (le frère Ooyen, on me l'a rappelé plus tard) et qui venait tout droit du Vatican où il avait la charge et la responsabilité des diverses liturgies et du service de l'autel.

Nous étions chargés d'allumer nos six charbons (grosse pastille noire, chacun avait le sien dans son encensoir), à peu près trois à quatre minutes avant notre exercice, puis de verser dessus une bonne quantité d'encens, l'équivalent de deux bonnes cuillerées. Ceci devait se faire une minute avant notre ballet, pas plus, de manière que la braise soit suffisamment rouge et que le feu se transmette rapidement à l'encens qui se consumait en fumant dans la cassolette de cuivre au bout de ses chaînes.

Tu sais, lecteur, comment est fait un encensoir? C'est une cassolette, un petit récipient rond de cuivre. Cette cassolette est retenue par trois longue chaînettes. Il y a également un couvercle, légèrement ajouré pour laisser passer l'air mais non les grains d'encens. Ce couvercle recouvre l'encensoir, pour empêcher l'encens de sortir, lorsqu'on le remue. (Et vous allez voir qu'on va le remuer!) Il est pourvu de trois anneaux par lesquels passent les trois chaînettes et il est retenu par une quatrième chaîne attachée à la pointe supérieure du dôme de ce couvercle et que l'on joint au fuseau des trois autres chaînes. Les quatre chaînes sont réunies en leur sommet, par où on les retient, mais la quatrième, celle qui est attachée au couvercle peut coulisser et ainsi relever le couvercle pour y déposer dans la cassolette les précieux grains d'encens. Ces quatre longues mais fines chaînettes de cuivre forment donc un faisceau de chaînes d'une longueur atteignant facilement un mètre cinquante.

Quand venait le temps d'opérer, nous avancions dans le chœur, dignes et solennels, chacun armé de son encensoir, nous prenions place en silence et sur deux rangs de trois personnes. Nous étions six et formions un grand rectangle, chacun séparé de ses voisins de côté et de devant ou de derrière de trois à quatre mètres. Pourquoi une telle distance? Parce qu'il ne fallait surtout pas que nos encensoirs se rencontrassent de la moindre façon si l'un d'entre nous venait à perdre le rythme ou faire un faux mouvement.

Or donc, nous voilà en scène. Quand le Gloria s'entonne, et plus tard le Credo, nous levons lentement la main droite retenant les quatre chaînes de l'encensoir et, suivant le rythme du premier d'entre nous, sorte de coryphée ou maître de chœur, nous imposons à notre encensoir un mouvement de balancier vers la droite puis vers la gauche. Tous en même temps et dans la même direction. Tout est dans le mouvement du poignet droit. C'est lui qui par intervalles réguliers imprime à l'encensoir ce vaste mouvement de pendule de plus en plus fort, de plus en plus ample. Nous devons suivre un rythme. Et notre poignet droit fait chaque fois deux boucles rapides pour ramener et relancer l'encensoir de l'autre côté. C'est surprenant, mais très efficace. Le tout se fait sur une sorte de rythmique à trois temps brefs, pour imprimer les deux tours du poignet, et un temps long pour lancer l'encensoir une fois à gauche, une fois à droite dans ce grand mouvement de balancier. Nous étions les grands officiants, dignes de figurer dans les célébrations de Salammbô.

Ces mouvements amples et vigoureux agissent comme de puissants soufflets de forge: par les petits trous du couvercle, ils font rentrer l'air sur la pastille de charbon ardent, augmentent sa surface incandescente et communiquent leur feu sacré aux grains multicolores qui grésillent en dégageant une âcre fumée grise et parfumée.

Rapidement des volutes de fumées blanches se dégagent de nos brûle-parfums. L'odeur se répand avec le chant. Toute la grande chapelle est conquise sous la double imprégnation olfactive et auditive: l'encens venant du chœur, le chant à quatre voix partant du jubé à l'arrière. Et chaque fidèle, comme un spectateur muet, en prières, voit devant lui les six thuriféraires, dignes et sérieux dans leurs robes pourpres, officiant lentement, majestueusement: un, deux, trois, gauche - un, deux, trois, droite... agitant ainsi que des oriflammes leurs grands encensoirs dorés qui se répandent en fumées et en parfums âcres et sacrés.

Vous comprenez pourquoi il fallait au moins quatre mètres entre chacun de nous: lancé à bout de bras et au bout de ses chaînes, l'encensoir voltigeait facilement à trois mètres de distance de celui qui le retenait et il pouvait monter, dans son envolée ascensionnelle jusque deux mètres cinquante à trois mètres de hauteur, avant de revenir. La meilleure comparaison serait l'escarpolette dans son perpétuel mouvement d'aller et retour. Tout le chœur était en émoi. En ce temps-là, les trois prêtres officiant (pour une grand-messe chantée, nous avions toujours trois prêtres à l'autel) restaient à l'autel. Et l'autel, en ces temps bien avant Vatican Deux, était toujours à sa place à l'extrémité du chœur. Nous occupions l'entièreté du chœur. Le chœur nous appartenait, il était notre scène, notre théâtre d'opérations.

Je l'ai dit au début: ce n'est pas chose aisée de raconter, mais le narrateur, reconnaissons-le, dispose d'un atout formidable: l'imagination. Il lui est loisible de partir et de s'envoler avec les circonvolutions délétères et olfactives de cet encens se consumant.. Revenons à notre "théâtre d'opérations" et imaginons... Imaginons...

Imaginons que l'un de ces six thuriféraires, distrait par une mouche ou légèrement enivré par l'odeur de l'encens qu'il émet à profusion ou encore un peu endormi par le mouvement répétitif et rituel de ses grands embrassements, bercé par les mélopées chantées à quatre voix du haut du jubé, ou peut-être est-il en train de revivre un passage de César "De Bello Gallico" dans lequel il était question des fameuses balistes, ou enfin, mais je n'ose le croire, aurait-il, contrairement à toutes les coutumes, consommé à la sacristie de ce délicieux vin de messe, non pas après la célébration, comme il était d'usage, mais avant le Saint Sacrifice?, toujours est-il que le voilà devenu soudain une sorte de thaumaturge démoniaque. Imaginons, dis-je, que ce jeune homme ait laissé s'ouvrir malencontreusement ses cinq doigts retenant l'encensoir, juste au moment précis où cet encensoir atteignait le point culminant de son apogée. Non mais imaginons!... et voyons le tableau apocalyptique qui eût risqué de s'ensuivre. Voilà l'encensoir parti, tel un projectile hors de tout contrôle, avec la force centrifuge qu'un bon élan lui a propulsée. Soit il s'écrase contre un des murs tout blancs ou, pourquoi pas, vient percuter un des magnifiques tableaux du Chemin de Croix (*ph.012 ) en pierres de France dans un fracas du tonnerre de Dieu, soit l'obus part, telle la fronde du David encenseur contre un Goliath caché dans la foule des bons élèves priant et chantant dans la nef. J'imagine un petit gars en prières qui tenait modestement la tête baissée.. Paf! en pleine poire, l'encensoir! Le pauvre il n'aura jamais vu venir l'engin qui allait lui faucher sa prime jeunesse. Quelle catastrophe...

Mais osons aller plus loin: que serait-il arriver si les six thuriféraires, devenus fous furieux, avaient délibérément lâché leurs six engins enflammés en même temps? Non mais!, vous voyez le tableau? Un tir de barrage, en quelque sorte, une salve à six coups tirés en même temps d'une énorme batterie de six canons, tous pointés vers l'assemblée en prières. (C'est sûr que pour plusieurs d'entre eux c'eût été leurs dernières prières!) Six bouches à feu crachant la mort et la désolation. C'est le droit canon qui tonne dans l'Apocalypse!

C'était le scénario catastrophe... mais, il y a pire! Entrons maintenant dans la vision dantesque absolue avec toutes ses épouvantables conséquences. L'horreur suprême. Chacun des six thuriféraires se met en position de tir et lance calmement, mais séparément, l'un après l'autre, son terrible engin de mort, de feu et d'encens. Chacun se positionne, donne de l'élan à ses chaînes endiablées et lâche son "rocket"!

Dans les rangées des fidèles élèves, c'est le désordre le plus total. C'est le sauve-qui-peut général, chacun tentant d'esquiver les boulets assassins qui lui tombent du ciel... Où se cacher? Faut-il courir? Convient-il de continuer à psalmodier les paroles d'un credo devenu de plus en plus crédible?. Je crois en toi, Mon Dieu, .. Plus près de toi, Mon Dieu.. Une vraie panique digne du Titanic!

Je vois d'ici les réactions. Évidemment le commando des six aurait reçu la carte verte et aurait immédiatement été renvoyé à la maison, mais nous en aurions parlé au réfectoire, en récré, dans les rangs (malgré le silence obligatoire), en excursion, partout, toujours.. On en aurait noirci des pages et des pages en rédac ou en articles dans "Orientation". Un tel événement serait devenu le point de toutes les références dans nos calendriers scolaires pendant des semaines, des trimestres et des années. Aux nouveaux venus, on aurait dit: "Tu n'étais pas là du temps des ogives encensées" ou "La dernière victoire du Victory remonte à deux mois avant les thuriféraires enragés." ou encore "Tel film ou telle pièce de théâtre a été vue l'année après la pluie d'encensoirs à la chapelle" "Ah oui, je m'en rappelle.. Hé!, c'était avant les tirs d'encensoirs". Ça nous aurait fait un fameux bouleversement dans l'écoulement de nos heures plates et un peu trop remplies d'ennui, de nos journées longues et un peu trop monotones, de nos trimestres sans fin et un peu trop répétitifs, dans notre vie d'internes de Jésuites dans un collège pensionnat à Bukavu, Kivu, Congo Belge en Afrique Centrale.

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