11 - Éclats de verroterie en kaléidoscope,
des coins, des camarades et notre jargon.
(où, qui, quoi, comment ?)

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a)
où ?

b) qui ?

c) quoi ?

 

d) comment ?

* * * * * * *

Dans la nuit de mes souvenirs (presque la nuit des temps..), jaillissent souvent des étincelles, des flashs vite allumés, pas si vite effacés. Comme des miettes éparpillées, tombées d'un gros gâteau goulûment dégusté pendant six ans, Comme autant de petits éclats de verroterie dans un kaléidoscope qui glissent, forment des dessins, des étoiles (Stella duce) multicolores, magiques, nostalgiques...

< Un kaléidoscope est un jouet extraordinaire, c'est un cylindre magique dans lequel sont disposés trois miroirs en forme de prisme à l'intérieur desquels gravitent des petits morceaux de verre coloré, quelques paillettes de papiers jaunes, orange, grenat et quelques petites pierrailles bleues, vertes, rouges. D'un côté il y a un oculaire et de l'autre un papier translucide pour laisser passer la lumière. Placez un œil sur l'oculaire et faites doucement tourner le cylindre, vous verrez alors apparaître des figures extraordinaires, des dessins magiques, un miracle de géométrie, de couleurs et de formes, des étoiles sans cesse changeantes et imprévues. "Oh! regarde celui-ci! Et encore celui-là!", disions-nous en nous passant la boîte magique avec précaution pour éviter de troubler le dessin obtenu, et que jamais plus on ne reverrait quand les composants se seraient mélangés. Quelle merveille! Et tout ça, à partir de trois fois rien, de la verroterie et des petites pierres multicolores. >

Trop courts hélas, ces instants ne peuvent chacun constituer l'objet d'une belle histoire. Mais réunis en bouquets, ils pourraient miroiter ou crépiter comme un feu d'artifices. Essayons en nous laissant guider par quatre questions :

Où, qui, quoi, comment ?  Inutile n'est-ce pas de préciser quand cela se passait, puisque c'était toujours quelque part entre septembre 49 et juillet 55. Inutile non plus d'essayer de savoir pourquoi. En effet, qui pourra jamais connaître les raisons des ados que nous étions. Peut-on sonder les cœurs et les reins de gamins pleins de vie et de fougue ? Alors sans tarder, voyons ces bribes de souvenirs, ces anecdotes fugaces, ces pétales parfois fanés d'un bouquet adressé à Mnémosyne. Et commençons cet effeuillage en répondant d'abord à la question :

 

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a) Où ? Ballade pour une balade

 

Un jour que je rêvais de mon collège, j'ai nettement entendu une petite voix intérieure me seriner une chanson que j'appelai : ballade pour une balade. (Attention à l'orthographe : la ballade est une chanson, une ode, un poème et la balade une promenade. Mais cette balade-ci nous baladera là, en divers petits coins.. Nous insistons sur les « petits » coins, comme autant de trous perdus dans cet immense collège.)

 « Dis, fais-nous voir, du grand collège
« les coins secrets, les lieux tabous.
« Ce sera notre privilège
« de visiter tous ces p'tits trous.

« Ici et là, montre-les nous.
« Fais-les tourner, comme un manège,
« depuis le local des hiboux
« jusqu'aux wécés, quel florilège!

 

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Dans le trou du souffleur

Commençons la promenade par un fameux choc dans un trou complètement obscur.. Me voici dans le trou du souffleur de la grande salle. Je fouinais dans les coulisses de la scène, lors d'une répétition d'une pièce scoute, sans doute, et je m'étais faufilé jusque là, après avoir fureté côté jardin et côté cour. Puis pour me dégager, je me souviens avoir cherché un appui en tâtonnant des deux mains sous le plancher de la scène et. wouaw ! le choc de ma vie, je venais de poser la main gauche sur un fil électrique dénudé, mais comme j'étais appuyé sur cette main gauche qui me servait d'appui, je ne pouvais la retirer immédiatement et j'ai failli perdre l'équilibre en lâchant prise. J'ai failli retomber dans la fosse d'orchestre où j'avais déjà passé de longues heures durant les répétitions et toute la durée du spectacle « Le chat botté », une comédie musicale (1950) que nous avions dû nous contenter d'écouter sans la voir, car nous étions, une trentaine d'autres et moi, engloutis comme choristes dans la fosse d'orchestre avec Madame Van der Vorst au piano et Monsieur son mari, notre prof de musique, à la baguette.

Chœur à quatre voix. « Tiens, tiens, tiens il a des bottes le chat,.. Bon voyage, Monsieur du Mollet.. » et Monsieur de la Palisse et le marquis de Carabas et le sire de Baudricourt ( ?) et qui encore ? C'était Jean Samain qui jouait le chat et je sais que Nick Carpentier jouait aussi, mais que c'est loin tout ça.. Donc, un électrochoc ! Plus de peur que de mal, mais avouez : ce n'est vraiment pas un endroit pour laisser des fils électriques sans protection. Oui, j'ai eu chaud cette fois-là, j'ai poussé un fameux soupir! Plus tard, je reviendrai « souffler » au même endroit, mais de manière différente. Je veux dire que je soufflerai théâtralement et en coulisses  pour la pièce « Bonne nuit, colonel » en février 55.

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Sur la scène de théâtre

Parlant de souffle, ne le perdons pas et restons encore un moment. Cupidon (Antoine, l'élève gardien de but du Victory et non Joseph, le père) ne devait pas en manquer, de souffle, malgré ses cigarettes, ou plutôt à cause de ses cigarettes. En effet, lui et un autre « grand », sur cette même scène, soufflaient de la fumée à travers les trous du volcan de la minuscule planète du « Petit Prince » en juillet 52, à l'intérieur de laquelle ils étaient cachés pour toute la durée de la pièce. Imaginez.. mais cela leur permettait de fumer en toute quiétude et en pleine permission ! Quelle aubaine, mais quelle tabagie !

À propos de mise en scène, tant qu'à évoquer quelques souvenirs, maintenant que nous sommes sur les planches, je me souviens fort bien du décor du sous-marin qui bougeait dans « Sans nouvelles de l'S-14 » en janvier 51 (en fait, on voyait la salle des machines et le quartier des officiers, sans compter les cinq bureaux terrestres qui s'inquiétaient de la disparition du sous-marin.. voir photos 626627, 628, et 629). Je revois aussi les effets de lumière des trains qui passaient la nuit sur les quais de la gare dans « Le Train fantôme » en février 53 et le fameux vampire qui s'affichait dans le grenier de « Bonne nuit colonel », en mai 55 (photos 632, 633, 634, 635, 636, 637, 638, 639, 640, 641, 642643 et 644). Belles mises en scène, assurément. Je me souviens aussi des effets sonores et visuels pour l'orage (avec pluie coulant derrière les vitres, grondements du tonnerre, grâce à une énorme pierre roulée sur les planches et les éclairs électriques qui claquaient comme les feuilles de zinc agitées à ce moment). Le plaisir suprême pour le metteur en scène fut de savoir qu'un spectateur de la ville avait trouvé que la pièce était très bien jouée, mais il avait ajouté : « quel dommage qu'il y ait justement un tel orage dehors qui empêche parfois de suivre toutes les répliques! », alors qu'en réalité le ciel bukavien était on ne peut plus serein.

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Dans le vestiaire du gymnase

De la grande salle, un pas et nous sommes dans la salle de gym (photo ci-contre) attenante. Et au fond de cette salle (côté ouest) se trouvait le vestiaire du gymnase (on disait toujours la salle de gym), on se mettait en singlet, on enfilait nos sandales de gym et, à partir de 1954, on avait une culotte de gym. Nous disposions donc d'un petit vestiaire avec des casiers pour nous changer. Et là, dans notre groupe, nous avions un garçon qui ne changeait pas régulièrement de linge de corps, c'est le moins qu'on puisse dire, puisque on pouvait se voir en caleçon (on disait souvent calcif) et singlet (comme on dit en Belgique pour maillot de corps ou chemisette, comme on dit au Canada). D'une semaine à l'autre, nous étions impatients de savoir si enfin il aurait changé de singlet.. et de caleçon.  Je crois qu'il lui est arrivé de porter un mois complet les mêmes sous-vêtements, qui prenaient avec les semaines qui passaient des teintes de plus en plus sombres.. Et qu'on ne me dise pas que ses parents lui manquaient.. Hé ! il avait dépassé les seize ans, ce n'était plus un gamin.
 

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Dans le préau aux cabinets

Après le cours, comme je l'ai dit, nous déposions notre culotte et notre paire de gyms au vestiaire. Mais après un certain temps, nous reprenions l'une ou l'autre pour la faire laver ou les faire blanchir. C'est ainsi sans doute qu'un jour, en récréation, sous la porte d'un des cabinets du préau est, (photo 019) situé près de la salle de gym, (vous me suivez toujours?) nous avons eu l'occasion de voir un spectacle peu commun : quatre pieds ! ou plutôt quatre souliers dans le même cabinet. Les portes des cabinets, vous l'aurez compris, n'allaient pas jusqu'en bas, mais s'arrêtaient à une vingtaine de centimètres du sol. C'est souvent ainsi lorsqu'il y a plusieurs cabinets en ligne, susceptibles d'être fréquentés par un grand nombre de personnes : celui qui est pressé ne doit pas frapper à chaque porte pour savoir si l'édicule est occupé, il voit les pieds d'un occupant. (Non, je n'ai pas dit les bottes de l'occupant.. C'est fini la période nazie) Or ce jour-là, nous vîmes ô stupeur  quatre pieds dans la même  cabine ! Quatre sandales, quel scandale ! Mais non, c'était notre ami, Philippe Van Roey qui revenant d'un cours de gym, avait repris ses sandales de gym pour les faire blanchir et les avait simplement déposées entre ses deux pieds pendant qu'il trônait ! Mais au lieu de les déposer normalement à plat, il s'était ingénié à les relever en les posant en équilibre sur les talons, la pointe de la semelle appuyée sur le milieu du bas de la porte entre ses propres pieds, de sorte que par l'interstice, les autres élèves puissent voir quatre semelles et penser toutes sortes de choses et imaginer des poses.. qu'il ne serait pas séant de révéler ici.

 

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Le coin des caisses à déclouer,..

Suivez le guide !.. la balade continue . Nous sortons du préau, contournons le bas des escaliers et suivons le passage de ciment sous la façade sud du collège, là où tombèrent quelques malheureux éclopés qui basculèrent depuis la patinoire. Vous verrez là, quatre baies (photo 036) abritant quatre portes donnant sur des réduits, des remises qui pouvaient servir de débarras divers. Dans une de ces remises, le père de Crombrugghe, aussi appelé Fossile pour les intimes, (à moins que ce ne fût Verhaegen, surnommé dentifrice?) avait accumulé quelques dizaines de vieilles caisses et nous avait demandé de les démanteler, afin d'avoir des planchettes et un stock de vieux clous. Je me souviens avoir ainsi passé quelques récrés à me familiariser avec les marteaux et les tenailles et à redresser des clous tordus, au grand dam de mes doigts inexpérimentés.

 

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Le coin Orientation et le coin de la Procure

Remontons donc les grands escaliers, toujours côté est, nous arrivons face à la porte du Père Préfet. Traversons la patinoire jusqu'au coin de l'entrée de la grande salle, (photo 019) là-bas, près d'un petit escalier qui nous envoyait aux études du premier étage, se trouvait un autre recoin, là où je me souviens avoir dicté un article sur le camp passé pour Orientation. C'est Louis Schoolmeester qui tapait (bien, ma foi). Ce réduit sentait l'encre de la grosse machine Gestetner. Rien de plus à dire de ce réduit où je ne mis les pieds qu'une ou deux fois. Il y avait quelque part dans les environs le magasin de la Procure, le domaine du broeder Joossens. Cette procure, dont l'entrée nous fut toujours interdite et pour cause, était le lieu de tous les souhaits, car il y avait là de quoi alimenter un élève studieux en mal de nouveautés. Tous les articles de bureau attendaient sur des étagères que la main potelée du broeder vienne les en dénicher pour les fournir à qui en avait fait la demande. C'est à partir de ces stocks que j'ai appris le nom des couleurs et me suis enrichi en littérature. En effet, pensons-y une minute : la procure pouvait nous fournir quantité de petits pots d'encres de Chine, encore fallait-il en préciser les couleurs sur notre bordereau de commande. C'est ainsi que j'ai appris que rien que dans les rouges, nous avions le vermillon, le carmin, l'écarlate, l'incarnat, le rubis et le rosé. Et dans les bleus, la gamme s'étendait des bleu roi, aux bleu azur, en passant par l'outremer, l'ultraviolet, le turquoise . des noms à faire rêver pour mieux dessiner. Et combien de pièces de théâtre éditées en format de poche (Hachette, Hatier) attendaient un preneur? C'est grâce à la Procure que j'ai lu presque tout Racine et Corneille, quelques Marivaux, Musset et autre Shakespeare, sans compter les quatre évangiles publiés séparément en mini-format aux éditions de Maredsous et qui nous donnaient d'agréables heures de lectures à la chapelle, durant les messes. Hem ! Suivez le guide, avancez., avancez...

 

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L'infirmerie

En l'occurrence le guide ne peut être que le frère Joossens, puisque nous allons visiter son deuxième domaine : l'infirmerie, sise juste derrière la préfecture. C'était le rendez-vous des éclopés, des souffreteux, des mal en point, des crachotant, des cacochymes. Non! je ris, nous étions « pétants de santé ». Mais il n'empêche que si quelqu'un parmi nous désirait un petit congé pour grippe, rougeole ou varicelle, il lui suffisait d'aller se promener là vers quatre heures, après le goûter, dans cette salle d'attente sise aux quatre vents au milieu des hoquets, des toux et des râles. Les perfides microbes ne se faisaient pas prier : ils chevauchaient les fougueux postillons pour passer du grabataire au futur « carottier ». Mais non, je ris toujours, mais c'est effectivement dans cet antre aux parfums pharmaceutiques que le broeder nous auscultait d'un œil averti, jaugeait le cou derrière les oreilles pour voir si nous avions les oreillons ou nous passait la main sur le front pour sentir si nous couvions quelque angine ou une vilaine malaria. Et les orgelets, et les blessures et les constipations et tous les bras cassés..  et le gars qui pissait le sang parce qu'il avait été coupé dans une artère de l'avant bras? C'était beau à voir, et Broeder Joossens gardait son calme olympien avant de lui faire un garrot. Et lors de l'épidémie d'oreillons, j'avais bien peur d'en être atteint, non pas que je craignais quelque séquelle d'une impuissance quelconque (à cette époque angélique, j'étais bien loin de me douter de ces effets dévastateurs), mais simplement je détestais manquer un cours.. et n'aurais voulu pour rien au monde être de quarantaine. C'est là toujours que régulièrement j'allais recevoir ma dose de nitrate d'argent pour éliminer un vilain « poireau » ou verrue sur la paume de la main droite. Ah chers souvenirs, je sens encore dans ma petite menotte les ravages du terrible acide qui m'empêchait (presque) de rédiger mes devoirs à l'étude du soir !

 

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La terrasse

On continue notre « balade ».. Traversons le couloir aux casiers, lieu propice aux courants d'air, empruntons les grands escaliers (photo 048), traversons le couloir des casiers de l'étage (re-courants d'air). Et nous voilà sur la terrasse, sous la grande croix,  au-dessus de la préfecture, près du gong. (photos 007 et 059) Nous allions très rarement sur cette terrasse carrée. Mais il me revient que c'est là que nous nous retirions, nous les grands, pour étudier dans le calme lors de certaines récréations en temps de bloque, lorsque nous étions en troisième ou en poésie.. Je me souviens particulièrement y avoir savouré (hem) les auteurs flamands Guido Guezelle ou Multatuli (quel nom bien flamand, avouez!), les auteurs latins (Virgile, Tite-Live, Horace ou Cicéron..), les grecs (Homère, St-Luc, Xénophon, Platon..).. avant nos examens oraux de préceptes et auteurs. Oublions, oublions et continuons la balade.

 

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Banc de communion dans la grande chapelle

Tiens, nous voilà près de la grande chapelle (dont on peut voir ici deux clichés de l'époque). Entrons-y une minute par la porte principale au fond de la nef. Sur les deux côtés, les confessionnaux. Si cela vous dit, ne vous gênez pas. Traversons la chapelle et rendons-nous au banc de communion. Oui, là-devant, juste au pied du grand chœur. C'est que j'ai une anecdote bien particulière à vous y raconter. Nous n'avions pas de nappe sur les bancs de communion, vous savez ces grands linges blancs que l'on déployait sur le banc de communion pour permettre à ceux qui communiaient (à genoux, s'il vous plaît) de tenir avec les pouces et index relevés des deux mains une partie de ce drap comme pour avoir comme une tablette sous le cou au cas où l'hostie viendrait à tomber plutôt que d'entrer dans notre bouche. Donc pas de nappe, alors un servant de messe accompagnait le prêtre et tenait un petit plateau juste sous le cou de la personne qui communiait. Bon, ceci étant su. Vous comprendrez que lorsque nous servions la messe pour le public, il y avait un certain amusement pour l'acolyte accompagnant le prêtre à tenir ce plateau, car il pouvait admirer tout à son aise les belles demoiselles qui se présentaient pour communier. Et quand vraiment la chère et tendre était de son goût, l'acolyte, bien candidement ne manquait pas de frôler délicatement la peau pulpeuse du tendre cou de la donzelle qui levait des yeux interrogateurs vers le jeune homme en soutane rubis qui avait eu l'audace ou la gentillesse de la caresser ainsi ! Ah charmants souvenirs ! Croyez-moi, je ne peux évoquer ces moments délicats sans « un certain sourire » (comme l'écrira un peu plus tard, la romancière Françoise Sagan)

 

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Les bureaux et la chapelle des pères

Allons, il est temps de quitter ces saints lieux. En fait, nous quittons ces lieux, mais pas la sainteté, car si nous sortons de la grande chapelle par la petite porte latérale gauche, juste à côté du banc de communion et si, en suivant la galerie véranda, nous nous rendons de l'autre côté du jardin, mais toujours à l'étage, nous arrivons dans l'aile des pères. La plupart des pères professeurs avaient là leurs bureaux et leurs chambres. La chapelle du père recteur (ainsi appelée, car c'était toujours là que le Père Recteur disait sa messe avec deux acolytes différents chaque semaine) était située juste au milieu de l'aile. Elle était joliment éclairée par de grande fenêtres et très moderne et claire d'allure. . (Pour le service des messes, nous avions un roulement et une semaine ici, une semaine là, une autre semaine rien.. cela dépendait de la rotation.)

Jamais évidemment, nous n'avons mis les pieds dans la chambre d'un père, mais il nous est arrivé d'apercevoir ces chambres lorsque nous étions dans leur bureau et que la porte communicante était ouverte. Rien de particulier : une chambre bien ordinaire, avec un lit bien ordinaire. Passons. Certains étudiants avaient la corvée (agréable parce que cela nous changeait) d'être bibliothécaires de leur classe. Cela m'est arrivé, or les bibliothèques de chaque niveau se trouvaient dans les bureaux des titulaires de latines. J'en parle ailleurs (voir chapitre 10 c- Billets doux et surtout chapitre 9- Nourritures de l'esprit). Or avant que je vous narre ma petite histoire dont furent témoins les murs du Père Cuypers, il faut savoir trois choses. D'abord se rappeler que nous avions des examens toutes les semaines, une fois dans telle matière, une fois dans telle autre. Ensuite se rappeler que durant tout le troisième trimestre, nos points comptaient double, mais surtout n'étaient pas divulgués par le prof. C'est la méthode jésuite : ainsi on ne pouvait pas se morfondre si nous avions raté un examen et pouvions nous préoccuper du suivant. Enfin, il faut dire que le brave père Joseph Cuypers, le fameux Cupidon, déjà relaté quelques fois dans ces annales, que ce cher titulaire donc, quand nous étions en troisième latine, n'était pas toujours présent dans son bureau lorsque Claude Jaumin et moi procédions au changement des livres. Il nous faisait confiance. Alors, un mercredi après-midi qu'il était absent pour lire son bréviaire ou s'occuper de ses jardins.. et que nous étions dans son bureau, l'un de nous deux vit sur le bureau la liste des résultat d'un examen (histoire ou rédaction, peu importe).. là, au grand jour étalée sous nos yeux. C'était vraiment trop tentant. Nous nous sommes empressés de recopier la dite liste et de révéler ses résultats à chacun de nos condisciples. Nous avons pu ainsi opérer en toute tranquillité pendant quasi tout le trimestre. Jamais quiconque ne révéla notre secret et jamais Cupidon ne se douta de rien.

 

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Au petit réfectoire

Redescendons d'un étage et retraversons le jardin, voici le réfectoire sous la chapelle. Mais savez-vous qu'il y avait un petit réfectoire adjacent au réfectoire des moyens. Il m'est arrivé une ou deux fois d'y aller déguster un repas spécial. Une première fois, avant une grand-messe chantée pour laquelle nous, les choristes, devions avoir nos plus belles voix, on nous y faisait savourer du miel, excellent pour nos cordes vocales. Une autre fois, il m'en souvient, à l'occasion de notre communion solennelle, nous y avons reçu un repas exceptionnel, avec un hors-d'œuvre de laitues et tomates où trônait quelque belle et bonne sardine ! La sardine en boîte était considérée comme un mets délicat ! Oui, oui, ne riez pas.. et allons voir plus loin.

 

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L'escalier sous la cuisine

Parlant des raffineries culinaires, humez un peu. Sentez-vous ces odeurs suaves ? Nous sommes dans le petit escalier obscur qui passant sous les cuisines nous conduit en bas, face au côté nord, l'arrière du collège. Cette forte odeur appétissante est celle de la boulangerie dont les fours procuraient chaque jour sa ration de pains à nos estomacs jamais rassasiés. Nous dévorions quantité de grands pains qui nous étaient servis tranchés. Le goûter n'était pas notre plus petit repas, croyez-le. Nous nous sommes quelquefois arrêtés dans ce sombre dédale ressemblant à un repaire de bandits simplement pour savourer cette odeur puissante de bon pain frais. Il y avait là aussi des réserves de farines en gros sacs. Nous étions à la fois au moulin et à la boulange. Le « nous » qui s'exprime, ce sont les scouts, seuls élèves autorisés à parcourir cet escalier tous les jours durant la récré du midi, afin de se rendre à leurs coins de pat.

 

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Le coin de la pat des hiboux avec eau courante

Le local des scouts était un long bâtiment, aligné d'est en ouest, (photo 051) fait de six petits locaux à la suite l'un de l'autre. De gauche à droite, quand on regardait le local, donc d'est en ouest,  il y avait le coin des Hiboux, puis celui des Tigres, puis des Lynx, puis au centre un genre de petit hall face à la porte principale, puis le couloir de droite donnait successivement accès aux coins des Écureuils, puis des Faucons et enfin à l'extrême droite nous avions l'établi de menuiserie. Tous ces locaux donnaient sur un étroit couloir, sauf le coin des Hiboux, ma patrouille. Il y avait trois portes : une grande au centre, donnant sur tous les locaux de pat, sauf celui des hiboux., une porte à droite permettait l'accès de l'extérieur à l'établi et une porte à gauche était la seule entrée du coin des Hiboux (Est-ce que je l'ai assez dit ?) La patrouille des Hiboux  fut ma patrouille pendant plus de quatre ans. Et elle fut, chose rare dans la vie d'un scout, ma seule et unique patrouille. Mon premier CP fut Frankie Van der Vorst (totem Caribou, CP des Hiboux). Tiens, ça rime ! Et c'est rare deux animaux qui riment de bout en bout. Oui, je sais, il y aura encore marabout, mais avec lui ce ne sera pas de bout en bout, mais de « boute entrain » - c'est son qualificatif !) Puis il y aura Hubert Van der Vorst (Faon), le petit frère de l'autre, puis André Forro (Castor). Je serai le CP suivant (Roitelet) et Jean-Marie André me succédera (Lapereau, le frère du marabout pour rester entre nous).

Un coin de patrouille est un petit local où une patrouille normalement constituée de six à huit gars en pleine croissance tient ses réunions. Donc il y faut une table et des chaises ou des bancs pour asseoir tout ce beau monde. Je ne vous dis pas que dans un local de plus ou moins dix mètres carrés, nous n'étions pas un peu à l'étroit, car on se faisait un honneur de construire ici une armoire, là un coffre, là un lampadaire, et quoi encore.. sous les combles, sur le plafond bas, on remisait nos deux tentes, notre coffre cuisine, notre coffre à outils, nos cordes, et les mâts de tentes.. Ça fait du stock juste sur nos têtes. Chez nous les Hiboux, je me souviens que notre coin ne faisait pas spécialement l'envie des autres, car il avait été repeint d'un beau noir mortuaire. (On l'appelait le cercueil à une époque) Nous avions sans doute trouvé des restants de peinture noire et nous en avions badigeonné les dosses (premières planches avec écorces) reçues en cadeaux qui nous servaient de murs intérieurs. Quelle décoration ! Et comme de plus, André Forro, notre CP vers 1952, s'était entiché d'un robinet et que nous disposions d'un fût, d'un tuyau et de goudron, nous nous étions installé l'eau courante. Tout simplement! En effet, il faut que je vous dise que les Hiboux disposaient d'un coin à eux seuls, nous étions les seuls à avoir notre propre porte d'entrée (quel privilège), mais peut-être vous l'ai-je déjà dit à l'occasion. Donc sur le remblai à l'extérieur du local contre notre coin de patrouille, nous avions pu installer notre fût-réserve d'eau de pluie. Le tuyau traversa le châssis de la petite fenêtre, bien calfeutré au goudron maison. Il suffisait d'une vieille casserole posée sur un tabouret sous le robinet dans le local en contrebas pour faire un évier rustique et le tour était joué. Le malheur est que nous ne disposions pas d'égouts, évidemment. Alors, on mesurait sa ration d'eau pour éviter les inondations et on jetait par la porte nos eaux usées quand on s'était bien lavés les mains. Un luxe et une commodité à toute épreuve, je ne vous dis que ça.. Il suffisait de ne jamais oublier de bien fermer le robinet, sinon..

Si du côté oriental de ce local d'éclaireurs, nous jouions aux plombiers (dirais-je les apprentis-sourciers), il serait séant, tant qu'à y être, de revenir sur le coté occidental : le coin avec l'établi de menuiserie, juste à l'autre extrémité du local.. Aah ! la scie, la plane, la tarière, le ciseau ou le rabot n'avaient plus aucun secret pour les charpentiers, menuisiers, ébénistes que nous essayions de devenir. De même les crochets et presses d'établi et les serre-joint : bien commodes pour travailler le bois ! Pour des éclaireurs, habiles à manier les bois et les nœuds, c'était ici le raffinement : du « woodcraft » de salon, si je puis dire..

 

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La grotte de N.D.

Si nous remontons la pente douce qui à l'extérieur, longeant le collège, part des cuisines et du local scout, côtoie les buanderies à la bonne odeur de savon et de tissus cuit, nous arrivons rapidement sur le plateau, côté des frères maristes. Et là sur son rocher, trône Notre-Dame (photo ci-contre). Nous ne nous rendions pas souvent à cette grotte un peu en retrait de notre vie collégiale. Mais tous les vendredis ou dimanches soir (?) du mois de mai, nous allions y réciter notre prière du soir, au lieu de passer par la chapelle. Cela nous faisait une petite promenade, en rangs, naturellement.. et en silence, bien certainement.. Que croyez-vous ? Ces rangs et ce silence favorisaient sans doute l'état de recueillement où nous devions être et nous permettaient sans doute de mieux chanter à pleine voix. Car nous allions chanter des psaumes latins, des invocations en français, des hymnes dédiés à la sainte Vierge : Ave, Maris Stella, Salve Regina, Notre-Dame des Éclaireurs,.. Et nous ne manquions jamais de terminer par « As-tu compté les étoiles et les astres radieux.. »

 

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La sacristie de la chapelle des boys

Si vous le voulez bien, c'est par une petite visite à la chapelle des boys que nous allons terminer notre pèlerinage.. enfin, notre promenade des petits coins cachés. Ça tombe bien puisque cette chapelle est justement dans un coin du collège, juste en face de la grotte dédiée à ND, au côté nord-est du collège. Nous n'y allions jamais, sauf les deux acolytes désignés pour y servir la messe, pendant une semaine. C'était toujours le Père Van Grunderbeeck (Roll-Mops) qui officiait. En vitesse comme toujours. La petite sacristie était à gauche de l'autel, en tournant le dos à la chapelle. Et c'est là, dans cette humble sacristie que nous apprîmes à déguster le vin, car nous étions chaque jour chargés de préparer les burettes pour l'offertoire. Un peu d'eau dans l'une, un peu de vin dans l'autre. Mais il fallait quand même s'assurer que le Père n'allait pas boire de la piquette! Non, mais c'est vrai.. vous avez déjà mangé du rollmops avec de la piquette ? Mais revenons à la chapelle, la messe va commencer.

Dans cette belle petite chapelle, généralement il n'y avait pas grand monde à 6,30h du matin, et souvent même pas un chat. Mais il arrivait parfois que deux ou trois personnes de l'extérieur assistent à cette messe. Et c'est ainsi qu'un jour il y avait une dame au fond de la chapelle. Elle était seule. Or, dans le rituel latin, après le pater, si quelqu'un désirait communier, les servants devaient, à un moment donné, se pencher en avant pour réciter le confiteor. C'était le signal pour l'officiant de procéder au rituel de la communion. Comme nous ne savions pas si cette dame désirait communier, et que sans doute, nous mêmes ne pouvions plus le faire car nous n'étions plus à jeun. (je vous ai dit que nous remplissions les burettes avant la messe, mais pas rien que les burettes..) nous n'avons pas dit le confiteor et Rollmops au lieu d'ouvrir le tabernacle pour y prendre le ciboire avec les hosties, comme il n'avait pas entendu le confiteor, est directement passé aux prières de la fin de la messe, avec le dernier évangile, etc..

Tête de la madame qui n'a pas pu recevoir Jésus dans son cœur, ce jour-là !

 

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Il pleut au dortoir ?
Traversons la chapelle et rentrons dans le collège par la petite porte qui donne sur le barza, qui longe le dortoir nord-est, là où est l'infirmerie de mise en quarantaine. Dès que nous sommes au premier carrefour, tournons à gauche et entrons dans le dortoir des petits. C'est là que j'ai logé durant ma première année, justement la nouvelle aile qui coupe le jardin en deux. (Voir aile absente puis présente : photo
034 puis 006) Mon frère Christian était logé en haut dans une aile réservée à des plus petits. Une nuit, durant mon premier trimestre à Cost, j'étais dans ce dortoir chez les petits, je me réveille car j'entends un léger bruit de ruissellement. Plic, ploc.. c'étaient des gouttes qui tombaient dans une petite mare déjà bien remplie d'eau sur .mon couvre-lit. Je me réveille tout-à-fait, j'allume... mon lit est trempé. Et c'est le bruit qui m'a réveillé. Ces gouttes qui tombaient une à une de l'étage supérieur et qui bientôt avaient fait une belle petite mare sur ma couverture, si bien qu'elle faisaient un clapotis qui finit par me sortir de mes rêves. J'étais trempé et je suis allé voir le surveillant. C'était Marie-qui-louche. Il est venu, il a vu, le regard au lit puis au plafond. On est monté ensemble à l'étage. Dans cette aile, juste au-dessus de notre dortoir des "petits" se trouvait le dortoir des "tout petits" (internes de sept à dix ans, qui sont en 12e, 11e ou 10e préparatoires). Le "petit" de deuxième ou troisième année qui dormait au-dessus de ma chambre avait laissé couler son robinet ou sa douche, tout simplement et il s'était endormi, sans aucun mal pour lui, puisque l'eau, par infiltration, filait vers l'étage inférieur, tout droit sur mon lit à moi! Tout était trempé: couvre-lit, couverture, draps de lits et matelas, évidemment et moi aussi j'étais trempé. J'ai dormi sur un autre matelas, avec une couverture sèche et un pyjama neuf... Pas trop grave, mais assez désagréable d'être ainsi réveillé. Et savez-vous quoi ? Cette mésaventure m'est arrivée une seconde fois, cette année-là. Il y a des enfants pyromanes, moi j'étais tombé "sous" un enfant hydromane.. sans doute. Est-ce pire que les pipis au lit? C'est en tous cas plus imposant et plus mouillant pour le voisin du dessous. Après, le tout petit a peut-être encore eu des distractions, des oublis, mais comme on déménageait chaque année, ce n'est plus moi qui ai souffert de ces inondations nocturnes. Deux fois suffisent.

Voilà, la balade des « où? » s'achève ici. Comme convenu, je ne devais parler que des coins un peu secrets. Je n'ai donc pas parlé des lieux connus et décrits ailleurs : Plaines de foot et de récré, bassin de natation sur le lac, réfectoire, patinoire, dortoirs, études et classes.. autant d'endroits visités à d'autres endroits de ce site (allez chercher..).

Les deux seuls coins que je n'ai jamais visités en six ans sont, me semble-t-il, le réfectoire des pères et l'infirmerie des contagieux. Normal, je n'étais ni père ni contagieux. ni hyper-contagieux !

 

 

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b) Qui ? - C'est pas moi, M'sieur

 

Il m'arrive aussi fréquemment de revoir ces bonnes figures des copains d'antan. Ceux que je vais nommer dans ce long sous-titre ne sont pas les seuls dont je me souvienne, certes. Mais comme je l'ai dit, les minces souvenirs que je raconte ici sont comme des flashs qui illuminent leur sourire l'espace d'un instant. Il est très possible que je parle ailleurs et plus longuement de certains de ces mêmes copains, mais pour d'autres raisons, dans d'autres circonstances que les événements fugitifs auxquels je me réfère. (Et allez-y voir !)

 

« Que sont mi amis devenus ?

« Que j'avoies si près tenus

« Et tant amés ? .

« Ce sont amis que vent emporte

« Et il ventait devant ma porte. (Rutebeuf)

« Tous les souvenirs de naguère

« O mes amis partis en guerre

« Jaillissent vers le firmament

« Et vos regards en l'eau dormant

« Meurent mélancoliquement.

                                            (Apollinaire) 

L'extrait de Guillaume Apollinaire.. me remet en douce mémoire hélas, les sourires de quelques uns de nos camarades, disparus lors des douloureux événements des années 60 et 64. Je pense d'abord au frères Carpentier Tommy et Jackie. En premier lieu, ce seront Jackie, ses deux parents, son épouse et son petit bébé qui seront tragiquement supprimés, en décembre 64, lors du soulèvement muléliste, aux environs de Dungu (Uélé), puis en janvier, Tommy, qui avait pu échapper avec son épouse, est reparti de Kinshasa, dans l'espoir de retrouver son petit neveu. Mais hélas lui aussi fut tué, à peine arrivé sur les lieux. Affreux ! Je connaissais bien cette famille qui habitait Paulis (Isiro). Tommy avait exactement le même âge que moi, moins deux jours. Il a été mon premier ami lorsque je suis arrivé au collège, en 49, et Jackie avait été mon second de patrouille, chez les Hiboux. Pour eux deux, j'ai vraiment envie de chanter la mélopée de Bécaud qui date des années 55 :

C'était mon copain, C'était mon ami,
Pauvre vieux copain De mon humble pays.
Je revois son visage Au regard généreux
Nous avions le même âge Et nous étions heureux.
Ami, mon pauvre ami Reverrai-je jamais
Ton sourire gentil Parmi l'immensité ?..

Seuls de la famille ont survécu: Nick et les trois derniers :Éric, Jean et Jerry qui étaient tous, je crois, en Belgique durant ces douloureux événements. (Nick, l'aîné, venait de quitter l'université de Liège où il avait commencé le droit avec moi, et allait se marier, Éric et Jean devaient faire leur service militaire, je pense, quant à Jerry, le cadet, il faisait ses études. Mais je ne souhaite pas ici épiloguer sur cette tragique disparition.

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Je pense aussi à Georges Van Bever de Wamba. Georges était un garçon à l'intelligence aiguë, sérieux mais rebelle à certaine autorité. Il s'est d'ailleurs fait mettre à la porte en 55. Fort en histoire et grand lecteur, il m'avait dit un jour que je lui demandais comment il faisait pour aimer et si bien réussir en histoire, à moi, qui étais surtout un fort en math et avais quelque difficulté en histoire, il m'avait dit de sa voix grave : il faut lire ta matière, ton bouquin d'Histoire, exactement comme une histoire qu'on te raconte. Ne t'arrête pas pour étudier chaque paragraphe, lis tout, puis relis tout.. C'est ce que je fis et cela m'a vraiment réussi. Il adorait la Gaume et la Lorraine d'où sa famille était originaire. Pour lui l'humanité avait connu quatre grands héros : Hannibal, Jésus, Napoléon et de Gaulle  ! Moi, le bien pensant, je trouvais un peu scandaleux qu'il ose placer Jésus sur le même pieds que les autres grands généraux. Mais c'était son choix.

Oublions ces amis partis trop tôt. Qui encore me sourit ?

Alexandre Panas, très bon pianiste, il roulait les R et avait une dent cassée.. mais surtout, ce qui m'épatait en lui, c'était sa souplesse et en particulier dans les mains. Il était capable de replier les doigts contre son bras jusqu'à les faire toucher le dessus du bras et par l'intérieur, il pouvait replier le pouce contre l'avant-bras sans laisser le moindre interstice !

Philippe Van de Waele était un garçon très calme, même placide. Un jour, je ne sais vraiment pourquoi nous nous sommes affrontés lui et moi dans une joute idiote. Il s'agissait de se frapper deux doigts, l'index et le majeur de la main droite. Et on se frappe mutuellement jusqu'à ce que l'un des deux demande grâce ou arrête de frapper.. Un terrible défi. C'est agréable au début : chacun à son tour, avec ses deux doigts, frappe les deux doigts que l'autre lui présente. Puis c'est au tour de l'autre de frapper nos deux doigts. Et ainsi de suite, dix fois, vingt fois. Les doigts commencent à chauffer, trente fois, quarante,.. des spectateurs s'attroupent autour de nous. Et on continue.. Cinquante.. cela chauffe, nos doigts deviennent gourds, rouges, mais surtout durs comme des matraques.. Soixante,.. il devient plus difficile de recevoir les coups de butoirs de l'autre que de frapper.. Septante.. On souffre réellement, mais pour rien au monde on ne voudrait arrêter le premier. Je ne sais jusqu'où nous sommes allés. Orgueilleux et idiots comme deux jeunes coqs, on se faisait mal pour ne pas lâcher.. Je crois que c'est le surveillant qui interrompit ce jeu stupide ou le coup de sifflet d'une fin de récré. Mais sachez que cela a pris des heures et peut-être des jours pour que nos malheureux doigts retrouvent leur état naturel. Nous avions deux boudins, à la place de l'index et du majeur.

Ce défi, qui montre bien la folie douce des ados me fait encore penser à Tommy (Tommy Carpentier) qui était excellent en gym et savait, mieux que nous, faire le poirier et se déplacer en marchant sur les mains. Il avait aussi, une année, gagné une course de fûts d'essence, lors des jeux de saint Louis. Vous savez ces gros fûts de 200 litres, couchez-les, montez dessus en équilibre instable, faites rouler et dirigez le plus vite possible sans tomber.. Eh bien donc pour nous épater, Tommy se pinçait fortement le biceps gauche avec le pouce et les autres doigts de la main droite, comme s'il prenait son biceps en tenaille, puis il tirait fortement vers le haut en comprimant toujours avec cette tenaille les muscles du biceps. L'effet d'étranglement par les doigts provoquait ainsi une excroissance assez étrange sur son biceps, une sorte de bosse sur le biceps provoquée par un afflux sanguin et la rétention de ce sang dans une sorte d'élargissement veineux, je suppose. À moins que ce ne fût plutôt un élargissement momentané des chairs du muscle. Bizarre autant qu'étrange. Cela ne semblait nullement lui faire mal et cela se dissipait en quelques minutes, mais c'était drôle à voir..

 

Un autre Philippe : Van Roey  dont j'ai déjà quelquefois parlé à propos de la chorale (voir plus haut : c- les choristes) voix sublime de soprano puis de basse, de son casque protecteur pour son trou dans le crâne.., et l'anecdote des godasses de gym dans les cabinets racontée juste un peu plus haut), ce Philippe originaire de Butembo, comme Claude J. était un lecteur assidu. Il ignore très certainement qu'il est un peu responsable de mon goût pour la bonne lecture, car à une question de Jaumin : « Quel est ton roman préféré ? », après une brève hésitation, lui notre aîné d'un an répondit, là sur la grande plaine, à l'Ouest du collège : Rebecca, de Daphné Dumaurier. Sans doute, Philippe et Claude ne se rappellent-ils pas de cette minute très précise. Mais pour moi, elle déclencha un mécanisme irréversible, cette minute ouvrit les vannes d'un torrent de lectures qui n'ont jamais cessé depuis plus de cinquante ans. Et un des premiers livres que je m'empressai de commander à la bibliothèque fut Rebecca. qui commence ainsi : « J'ai rêvé l'autre nuit que je retournais à Menderley ». Il m'en souvient encore !

À la fin de ma première année, j'étais donc encore en primaire, en juin 50, sous le préau près de la salle de gym, Étienne Verachtert qui terminait sa cinquième latine expliquait à Georges Van Bever ou Guy Dellache (finissants de 6e latine) en quoi consistait le grec. Et moi (avec Claude J. ou Tommy C. ou Michel A ?) j'écoutais un peu confus, car j'allais bientôt entrer en humanités gréco-latines. Et Verachtert nous expliquait, sérieux comme un pape et roulant un peu les R, que le grec n'était pas si difficile que ça et il traçait quelques lettres grecques, avec la pointe caoutchoutée de son soulier, là dans la poussière du préau. (toujours le fameux préau de droite, côté gym, cité plus haut..)

 

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À chacun sa place et les vaches seront bien gardées.
J'ai déjà dit et redit qu'au collège, nous avions un numéro personnel sur notre linge et nos objets personnels (couverts, lampe de poche..) Pour éviter les pertes, les emprunts involontaires, etc. Mais nous étions aussi, et c'est naturel dans un grand internat, assignés chaque année ou parfois chaque trimestre à une place fixe. Ainsi nos chambrettes dans les dortoirs, nos pupitres à l'étude, nos chaises à la chapelle et au réfectoire ou nos places en classe. (Heureusement pas nos places dans les rangs sauf en septième préparatoire avant de rentrer en classe après la récré. Le Frère Étienne voulait des rangs où l'ordre était déterminé par notre taille, et c'est ainsi que j'étais toujours au premier rang du rang. (Voir nos tailles à la photo
202, les deux plus petits entourent le cher frère mariste: Gérard Lebrun et André Bonsang)
Remarquez que... Maintenant que je vous ai dit ça, je conviens que le titre a quelque chose de surprenant, car les vaches dont il est question, ce serait nous, les élèves ! Or tout le monde sait que dans un collège, les vaches, ce sont plutôt les pions ou les profs ou le diro et le préfet. Eux oui, mais nous les élèves ? Non, ce n'est vraiment pas le titre qui convient. À moins que les profs ou les surveillants aient eux aussi leur place.. Oui, oui, c'est tout à fait vrai : chaque prof avait son pupitre en classe, et même bien devant pour qu'on le voie bien, le surveillant avait son bureau à l'étude ou sa chambre dans le dortoir. Il me semblait bien que les vaches, ce ne pouvait être nous.. Mais cependant "seront bien gardées"? Là, c'est un peu plus difficile à expliquer, j'en conviens. Gardions-nous nos surveillants ou nos profs, ou le préfet et le recteur ? Difficile à croire. Et si oui, comment les eussions-nous gardés? Attendez, attendez.. Il faut bien qu'on trouve une réponse. Là, je crois que je l'ai: à vrai dire, nous ne les gardions pas une fois, mais plusieurs fois, nous les regardions. C'est ça, ils nous servaient de modèles, de guides, d'éducateurs.. Alors nous les regardions ! Voilà. À chacun sa place et les vaches étaient bien regardées !
Bon oublions les vaches et revenons à nos moutons. Nous avions donc nos places. Or je me souviens qu'au réfectoire en particulier, la désignation des places devait être importante pour les liens d'amitié qui se forgeaient à cette époque. En effet, il n'est pas indifférent d`être le commensal de telle ou telle personne tous les jours à l'occasion des quatre repas. Les langues se délient, les liens se renforcent, les caractères s'affirment, les intérêts se manifestent. Nous avions de grandes tables qui au début ont accueilli huit élèves, puis nous eûmes plus d'espace à six. Je crois que durant les cinq années des humanités où nous avons été chez les moyens puis chez les grands, j'ai toujours été placé à la même table que Claude Jaumin. Et durant notre cinquième latine, nous étions à la même table qu'Antoine Papazoglakis.

J'aurais beaucoup de petites choses à dire à propos d'Antoine Papazoglakis , ce grand gars à l'oeil coquin, la peau bronzée et le cheveu noir de jais. Il nous arriva au collège, venant d'Éville, en sixième latine. C'était un gars qu'on remarquait et même il aimait attirer l'attention. Il aimait rire, était fort beau garçon et en plus il jouait bien au foot. Il sera même quelque temps dans le Victory, je crois. Ce type de beauté grecque avait pas mal de succès auprès des filles. Il était fort studieux, mais avait de réels problèmes en mathématiques. Souvent en période d'examens, il nous demandait de l'aider et nous lui donnions des cours particuliers. Il était courageux. Il demandait facilement et acceptait volontiers notre aide. L'algèbre, la géométrie n'étaient vraiment pas ses branches favorites. Comme son nom était un peu compliqué, quoique assez original pour nous, au début, il nous demanda de l'appeler  par le sobriquet « zozo » qu'il avait à Éville, disait-il. Mais nous ne l'avons jamais appelé ainsi, il est très vite devenu pour tout le collège notre « papa » national. Il aimait prendre un ton blagueur avec tous, y compris les surveillants et se faisait un point d'honneur avec sa tignasse d'imiter Hitler en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Il sortait son peigne, qu'il avait toujours précieusement dans sa poche revolver, se ramenait la mèche sur le front, et plaçant avec la main gauche la pointe de son peigne sous le nez en guise de moustache, il levait la droite dans le fameux signe du « Heil Hitler ». C'était bien croqué.


Un jour que nous étions tous en cinquième latine, à table, où Jaumin et moi étions parmi ses commensaux, il nous raconta qu'il venait de découvrir une expression française qui disait  « Attendez-moi sous l'orme », mais qu'il fallait comprendre par : ne m'attendez pas, je ne viendrai pas. Il nous apostropha, Claude et moi, en nous demandant un peu brusquement si nous avions pigé. Peut-être Claude lui demanda-t-il ironiquement s'il avait eu lui-même à subir cet affront, il nous toisa de haut, comme le font tous les ados à l'égard des plus jeunes et nous dit : « Eh vous les espèces de petits cons, si une fille vous dit « Attendez-moi sous l'orme », cela voudra dire qu'elle ne viendra pas. Pigé, les p'tits mômes ? » Le ton était supérieur, mais il n'y avait rien de méchant dans cette apostrophe. Cette façon qu'avaient les plus grands ou les plus forts de parler aux plus jeunes est monnaie courante dans un internat. Les petits mômes que nous étions, Jaumin et moi, avions parfaitement compris. Nous n'avions nul besoin de cours particulier, nous ! 

À la chapelle ou à l'étude, nos places devaient avoir moins d'importance puisque c'était évidemment le silence obligatoire, quoique... Je me souviens aussi d'un voisin de chapelle qui s'appelait Guy Cimino. Il était un excellent chanteur, une voix de soprano magnifique. Mais il n'avait pas cette voix dans sa poche et à la chapelle, il nous arrivait de faire des concours d'apnée. Comme j'avais reçu une montre "Oris" avec une trotteuse pour les secondes, il me faisait signe de chronométrer, il faisait le plein d'oxygène, puis il coupait sa respiration. Il tenait facilement quarante à cinquante secondes. C'était déjà pas trop mal pour les jeunots de douze ou treize ans que nous étions alors. Quand nous étions en sixième latine, la chapelle fut restaurée avec de la pierre de France et un nouveau chemin de croix.

Un autre beau garçon qui fit tourner les cœurs de quelques filles de Cost, c'était Jean-Marie Gille. Lui sa spécialité était le théâtre, la diction.. Il s'exprimait très bien et comme en plus il avait une brosse juste assez longue, des yeux bleus très clairs, la lippe légèrement sensuelle et des longs ongles qu'il soignait avec une lime indispensable, on comprendra qu'il avait un certain succès, pour ne pas dire un succès certain. Jean-Marie souriait toujours. Dans « Bonne nuit, colonel » il fut un colonel brillant.

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Axel, Guido et Daniel Bothma étaient trois frères vraiment très spéciaux, fort sauvages, assez indisciplinés, parfois révoltés, mais amicaux, le cœur sur la main et très souriants. Tous les trois étaient grands sans plus, assez minces et à la mâchoire assez carrée. Évidemment chacun des trois avait sa personnalité propre. Il ne faudrait donc pas les confondre.

Axel, l'aîné, était sans conteste le plus « crazy », le plus fou à l'occasion. Ainsi un jour, il paraissait vraiment étrange, changé. On le scrute de près.. Son regard en particulier nous étonnait et puis on se rend compte qu'il n'avait plus un poil autour des yeux. Il s'était rasé cils et sourcils, complètement. Assez spécial, comme ça sans vraie raison. Il m'avait fait rire une fois qu'il avait écopé de quatre pages. Il devait être un grand habitué des quatre pages (punition ordinaire lancée par un père à celui qui bavarde dans les rangs ou à l'étude.., quatre pages de n'importe quoi à remettre le lendemain). Alors, lui, l'habitué de ces pages à remplir, pour aller plus vite et ne pas lire et copier un texte demi-ligne par demi-ligne comme on fait souvent, il inventait n'importe quoi et écrivait absolument tout ce qui lui venait en tête au moment d'écrire. Cela pouvait donner des divagations amusantes comme : « Lundi, c'était mon tour de manger de la mayonnaise avec un baobab qui pleurait dans son coin parce que le pauvre petit chat n'avait pas vu venir les étonnants camions chargés d'épis de maïs. Mais il ne faut pas oublier que quatre et quatre font huit, même si cinq et cinq sont égaux à oh qui voilà dit la grand-mère... » Etc.. C'était parfois bien bidonnant à lire.. Bothma, était passé maître dans cet art d'écrire des pages de colle, textes sans queues ni tête, mais ô combien instinctifs et qui pouvaient nous transporter d'une maison dans une forêt en passant par un sous-marin de cinq tonnes ou par la chaîne de l'Himalaya avec des rastaquères de Trafalgar, sans une seule virgule ni aucun point de suspension, d'interjection ou d'interrogation. Cela pouvait être un texte édifiant, du genre: "J'aime le macaroni cuit car les spaghettis crus, qui l'eût cru, ne sont comestibles que dans des bars aéronautiques pour tibias esseulés et ainsi je parle, j'écris mais je me fous du quart comme du tiers pourvu que le texte avance. Certains ronflent pendant que d'autres font les zouaves à écrire n'importe quoi, mais vraiment n'importe quoi sans aucune correction comme choucroute ou croûte de chou au fond la croûte de chou doit être délicieuse pourvu que mon frère revienne par avion avec arrêt à Belgrade qui est en Yougoslavie si j'en crois mon cours de géographie, Oh! à propos il faut que je vous raconte ici eh bien..." Et la sauce continuait en se délayant dans le plus insipide des textes imaginaires. C'est drôle, mais il me semble reconnaître le style de certains auteurs assez reconnus, non ?..

C'est Guido, me semble-t-il qui voulant jouer une blague au surveillant s'approcha avec un complice et demanda au Père s'il était permis de jurer le nom de Dieu. Non, répondit le père. Puis il demanda naïvement si un élève avait le droit de dire « Dieu » Évidemment, fut la réponse. « Et on peut dire aussi Nom de  et rien derrière? » Oui, bien sûr. Alors, à deux, ils s'exclamèrent séparément. L'un cria : « Nom de.. » et l'autre enchaîna immédiatement : « ..Dieu! » Prononcé très vite l'un après l'autre, cela donne tout l'effet du juron souhaité. Le surveillant et nous, les témoins n'étions pas dupes. Mais Guido et son complice (je ne sais plus qui) s'en tiraient avec un simple avertissement. Guido était également un casse-cou, un vrai singe.. À la barre fixe, plantée à l'autre bout de la plaine, côté sud, il faisait des figures audacieuses et  assez performantes. Je les revois aussi, lui et son frère Daniel, et Tommy Carpentier qui marchaient comme de vrais équilibristes d'un pilier à l'autre de la balustrade des patinoires, en courant sur les traverses rondes en béton. C'était dangereux et ne se faisait qu'en l'absence de surveillant dans les environs. Défi à la raison, comme toute tentative du même type.. Reculer les limites de l'impossible, fierté de réaliser un acte de bravoure ?.. Les alpinistes, les navigateurs et les grands explorateurs étaient sans doute faits de la même graine.

Je me souviens aussi du jour où Guido et Daniel ont été baptisés, et ont fait leur première communion. C'était un choix personnel, très bien accueilli, faut-il le souligner.

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Avec Pierre Corten, nous revenons à la raison. C'est le cas de le dire, car ce petit Pierre était presque toujours le premier de sa classe, juste un an avant la mienne. Un jour de juillet, il tenait en main un beau livre, la pièce de théâtre « L'Annonce faite à Marie » de Paul Claudel qu'il venait de recevoir à la distribution des prix. Claudel était fort prisé chez les Jésuites. Je reconnais le bouquin, j'en avais entendu parler et lui demande si c'est bien, car ils l'avaient étudié en classe. Il me répond : « Ah ? L'Engueulade à la môme, oui c'est très bon. » Lui, le petit sérieux m'avait bien fait rigoler, cette fois-là.

André Corten, le frère qui précède Pierre, André le placide au sourire si doux. On l'appelait marmotte chez les scouts. Un an plus vieux que Pierre. Lui, il se fractura une épaule de la belle manière.. en tombant de la grande tour que nous avions construite au local. (Voir photos 618 et 619) Comme la fracture était vicieuse et compliquée, il fut rapatrié en Belgique dès le lendemain, avec des attelles lui tenant le bras à hauteur d'épaule et un sac pendu au bout en contrepoids. Nous avons vu, depuis la tour justement, passer l'avion qui l'emportait vers la Belgique. L'avion avait bien ses deux ailes droites à hauteur de la carlingue, mais pas de contrepoids pendus au bout..

Pierre Meessen était un grand échalas, de deux ou trois ans mon aîné. On le surnommait "fourchette" et ce sobriquet convenait parfaitement à sa hauteur élancée, mais je croirais volontiers qu'il le reçut en raison de la similitude de sens avec la traduction de son nom flamand qui signifie, comme chacun l'a appris: couteaux, n'est-ce pas. Quoi qu'il en soit, on l'aimait bien avec son large sourire sous ses énormes lunettes. Il était très copain-copain avec tout le monde. La première fois que je le rencontrai, c'était lors de mon deuxième voyage en autobus de Paulis à Goma. Il venait de Paulis, je crois, et dans le bus quand il entra, ce fut une acclamation générale : "Hee, Meessen, hee Fourchette !" Tout le monde le connaissait, sauf nous les nouveaux. Il venait de passer deux mois dans une famille du Kénya pour y apprendre les rudiments de la langue de Shakespeare et en particulier, séjour fabuleux (sic), un mois sur la plage de Malindi au Kénya. Voilà pourquoi il et était bronzé comme ce n'est pas possible. Il avait passé ses "vacances" à se faire brunir.. Et, il nous le conta, ses slips de bain étaient déjà très strings, si vous voyez ce que je veux dire.. Maintenant, avant de continuer mon histoire sur "Fourchette", je vais d'abord faire un petit détour côté Procure, vous comprendrez pourquoi..
Je raconte un peu plus haut que la Procure du frère Joossen pouvait, si nous les commandions, nous fournir un fameux lot de petites pièces charmantes et classiques. J'en ai ainsi lu un bon nombre et je les ai encore toutes sur les tablettes de mes bibliothèques: Cinna, Le Cid, Britannicus, Andromaque, Polyeucte, mais aussi Hamlet, Fantasio, les Jeux de l'amour et du hasard.... Il y a eu aussi les classiques latins et grecs et puis deux petits aide-mémoire sur l'histoire de Rome et du latin et un autre sur le monde grec. J'adorais. Nous étions curieux de toute culture. J'ai ainsi aussi fait collection de petits dictionnaires de poche en thème et en version: Français-Néerlandais et Néerlandais-Français, puis les deux d'anglais, de latin, de grec. Je me souviens que nous pouvions les rendre à la procure qui se chargeait de les fournir à titre d'occasion: cela coûtait évidemment beaucoup moins cher. Si je dis cela, c'est parce que j'ai encore quatre ou cinq de ces mini-dictionnaires, et en particulier celui de grec-français d'occasion et qui était signé Pierre Meessen, justement, notre grand dégingandé à lunettes, un des plus grands et des plus minces et des plus agréables plaisantins du collège. Or un jour, en fouillant mon petit dictionnaire, j'ai découvert qu'il avait astucieusement souligné quelques lettres qui semblaient prises au hasard dans le long texte qui servait de préface à ce mini-dictionnaire. Curieux, j'ai noté ces lettres à tout hasard, tel un aventurier à la recherche d'un trésor qui essaie de résoudre les énigmes accumulées sur son chemin. Et quelle ne fut pas ma surprise, en réunissant toutes ces lettres, de découvrir que cela donnait la phrase suivante: "P-i-e-r-r-e--M-e-e-s-s-e-n.. est un brave type." J'ai souri en pensant à lui qui déjà nous avait quittés, alors que j'étais en cinquième latine. J'avais ajouté, toujours selon le même procédé: "A-n-d-ré Bonsang également." Je suis sûr que Meessen, s'il me lisait maintenant serait bien étonné. Peut-être ne s'en souvient-il pas. J'ai encore son vieux dictionnaire de grec, mais lui, qu'est-il devenu, lui?

 

Jean-Pierre Courtois, la petite fouine, la souris à lunettes, le rat de bibliothèque que j'ai envié toute ma vie, moi le prof de français, pour sa facilité déconcertante avec laquelle il savait en peu de mot dresser un petit tableau éloquent et très bien croqué. Quel style !

Je me souviendrai toujours de l'émerveillement du Père Somers en 6e latine (ou du père De Wilde?, donc en 5e) pour un devoir de Courtois. Il fallait décrire trois ou quatre animaux en utilisant le moins de mots possible, mais de manière « pittoresque » (de pittura, peinture en italien, nous avait sentencieusement expliqué le père).. Et voici, de mémoire après cinquante-cinq ans, un des trois ou quatre portraits animaliers de Jean-Pierre : L'éléphant. « Quel est ce gros tonneau assis sur quatre tabourets? » Avouez que cela est merveilleux de concision. Il n'a même pas eu besoin de parler de la trompe ou des défenses comme nous avions tous fait. Je sais aussi qu'il avait admirablement croqué un chat de gouttière, mais ne me demandez pas la phrase, elle s'est enfuie avec le chat.

Jean Amerijkx un jour nous étonna par son calme et son flegme. Lui, le toujours premier par ordre alphabétique quand on nommait tous les élèves, dormait paisiblement au dortoir le premier jour de vacances. Il devait se réveiller tôt et partir ce matin-là. Ces jours de vacances ont cela d'extraordinaire, au collège que nous ne sommes plus soumis à aucun horaire. On va, on vient, on vagabonde attendant le jour et l'heure du départ. Alors à deux ou trois, on décide d'aller le réveiller par surprise en lui susurrant d'une voix douce, mielleuse et la plus féminine : « Bonjour chéri, Mon Jeannot.. lève-toi, c'est l'heure. » et autres mots doux du même acabit. Sa réaction nous laissa pantois. Il se retourne, se réveille, nous regarde, reste impassible, de marbre, et puis il nous dit, de son lit.. « espèces de cons ! »

Et qui encore ?

Yves Demilde  que je reverrai plus tard, à Lemfu avec son petit frère faisant commerce de racines avec l'Angola. Il avait mille façons de siffler en imitant tous les oiseaux et même les macaques.. Il émettait les sons qu'il voulait avec sa bouche. Son totem, à lui l'énervé : ouistiti..

Jean Derventian était d'origine arménienne. Très gentil garçon, ce grand mince à lunettes et à la mèche d'ébène besognait pour bien réussir, lorsqu'il était en sixième moderne. Je me rappelle, cette fois-là, il était dans les premiers de sa classe et Monsieur Van der Vorst corrigeait devant lui et devant nous sa copie d'examen de musique. Et le pauvre Derventian s'est effondré, car il n'avait pas eu les points escomptés et reculait d'une ou de deux places dans le classement général.

Qui, quoi encore remonte dans mes souvenirs ?

 

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Les clavicules très prononcées de Serge Tripepi. Il en était fier, le bougre.

Paul Schoetter, le prince des acolytes, alias Chevreuil, CP des Faucons, le grand frère sérieux et de bon conseil pour tous.

Alain Spaey, excellent conférencier qui nous entretint de Mendes-France dans le petit salon vert. Lui, il savait s'exprimer.

Amand Nijs, le roi du stalking dans les jeux d'approche, le gars qui savait voir sans être vu..Loutre, CP des Lynx, calme et parfait bilingue, comme tous les flamands au collège.

Charles Kyréeff, un peu notre mascotte. Il avait besoin d'attirer l'attention. Il aimait rire, blaguer, faire l'étonné. Je me souviens, oui : il collectionnait les timbres.

Et de ma promotion, de mes classes, beaucoup encore me font signe, m'interpellent,  ils me crient dans le silence, je les entends, je les vois : Gérad Lebrun le petit rond, jovial avec sa brosse bien droite, Guy De Pooter, parfait bilingue, lui l'externe si correct toujours bien mis et qui roulait gentiment les R. C'est lui qui me donna ma première leçon de flamand quand j'arrivai en 49, moi qui n'en avais jamais fait, alors que tous en étaient à leur deuxième ou troisième année de flamand. Il nous dit : de maan, c'est la lune et de man c'est l'homme, alors un homme dans la lune, c'est de man in de maan et il riait. Jean Maurice Istasse et sa voix de fausset. Un jour il nous quitta pour maladie, il resta alité durant de longues semaines. Il était parti en gamin, il nous revint en homme : très grandi, car paraît-il on pousse plus quand on reste couché. Sa voix également avait bien mué. Le grand Gustave Anciaux, notre premier de classe en septième (je fus son second!). Un jour il s'est cassé le petit doigt. pauvre auriculaire bercé dans son berceau de plâtre comme un bébé.. Qui encore? Alexandre de Bonhomme, sage comme une image, Guy Martin, petit externe qui nous apportait des bonbons tous les matins pour se faire bien voir de ses camarades, Albert Defays, la tignasse blonde et l'œil farceur, qui était souvent derrière moi ou à côté de moi, derrière Gérard Lebrun dans les rangs pour entrer en classe de septième préparatoire, car le frère Étienne exigeait que nous nous placions par ordre croissant selon la taille. Alors Albert, Gérard et moi étions dans les premiers suivis de Guy D et Éric P.. Et puis, n'oublions pas que je fis ma promesse scoute chez Monsieur et Madame Defays, à Karamba. Caramba ! Je revois aussi le grand sourire de Michel Mertens aux dents si blanches, lui l'externe dont le papa, évidemment, était  dentiste. C'était même mon dentiste et parfois l'occasion d'une sortie en ville.

 

Qui encore ? Un autre petit (et même plus petit que moi, en sixième latine) : Michel Danau (il semble qu'un danau était le petit d'un daim.. et daim était le totem de Noël, mais cela n'a rien à voir..) Michel était un petit blond, un peu maigrichon, très doux et délicat. André Forro est un autre cher copain dont j'ai trop peu parlé dans ce site. Il fut aussi mon CP (voir ci-dessus au local des Hiboux, voir aussi l'épisode des barres à mine et le devoir sur les nuages, au chapitre 3). Notre « castor » était un bourreau de travail, il était très souple et roulait les R. Était-ce dû à ses origines magyares ? Le secret de ses longs cils ? Sa maman les lui avait coupés lorsqu'il était bébé. Tony Delvaux, l'œil interrogateur, la mèche noire et rebelle, le visage carré, était un bon arrière en foot. Guy Ouwerx avait la souplesse et la démarche d'un chat. Guy Van Dijck paraissait un peu gêné d'être trop grand, mais quel cour d'or et, malgré sa mèche qui lui tombait sur l'oil et qu'il rabattait d'un geste brusque mais décidé, quel sourire angélique qui aurait sans doute plu à son célèbre prédécesseur, le peintre flamand du même nom. J'ai parlé ailleurs aussi des colères et des rires d'Hubert van der Vorst, le « faon » qui fut aussi mon CP, petit frère de Frankie, mais surtout neveu de notre maître de musique. Éric Pélicaen, petit flamand mis au régime français,  très souple lui aussi, la tignasse acajou et quelques taches de rousseur. Tommy Carpentier, mon copain de toujours, du même âge que moi, agile comme un singe, deuxième d'une famille de six gars (voir plus haut), Claude Jadoul, à la démarche légèrement claudicante, il avait le numéro 75 (Hé, je me souviens de ce détail, parce que mon frère Christian et moi avions le 74). J'ai revu Claude vraiment par hasard à Liège, en 61 ou 62, alors que fiancés l'un et l'autre nous participions avec nos fiancées à un concours au Grand Bazar.

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Et qui encore ? En vrac : François Dumont de Chassart, Patrick Saillez, Guy Morel, Guy Cimino à la voix d'or, Carlo Orbaen qui habitait à Lisala, au Nord-est, un des plus éloignés du collège, et les deux frères Renaud, Luc et Guy qui se disputaient souvent et que j'avais rencontrés sur le bateau Mar del Plata qui nous amenait au Congo en 48... Les grands du fond de la classe : Boetz, Van Mossevelde, Otao, Marchand, Goossens, Van de Guth. Les un peu plus âgés de notre promotion : Stiernet, Manu Liebrecht, Julien Babilon, Robert Gaillard, Louis Schoolmeester, René Foscolo, le pêcheur, Raphael Ledru, Georges Van den Heuvel, dit manivelle, dit civette, dit aussi magneto, André Junès, van Antwerpen, ya, ya.. un bloqueur celui-là. Les « modernes : Jean Paquay, le nerveux, mon rival pour le Petit Poucet et futur petit Prince, Guy Motte, Georges Havelange, Fernand Thielemans.. Et les plus jeunes que nous : Luc Van den Eeckaut, « colibri », qui fit sa promesse le même jour que moi, Georges de Bilderling, Freddy André, le sage Jean Doyen, Jean-Claude De Busscher, Jean-Claude de Wergifosse, Louis Van den Plas, Alain Delville... Nos aînés : Raymond Poncelet, Robert Debroux, Nick Carpentier déjà nommé,  Michel Staes et sa jambe plus courte à cause de la polyo, « chat » aux yeux verts, notre CT un certain temps, lui qui savait.. hypnotiser son monde, même le surveillant qu'il aurait fait pleurer en pleine étude (on le disait, mais je ne l'ai pas vu), et encore Paul Faucon, mon arrière cousin, et Hugo Van Rompaey qui deviendra Madame Jevoistout avec sa boule de cristal. Et moi, je vois encore le grand Jacques Juste, Marc Suttor, l'athlète et champion de natation, Dominique de Kerkhove, la coccinelle affairée, Oswaeld Baert, notre grand costaud compagnon flamand qui fit les exercices seul devant tous, lors de la fête de la gym. Pour que tout le monde puisse le suivre et être en harmonie, les deux frères Dubois Christian le bon gros et Guy le mince, qui habitaient Watsa comme nous, Christian mon frater et moi, et avec qui nous avons quelquefois fait le trajet Irumu - Watsa et retour. Leur souvenir m'est un écho de nos vacances. Et le bouclé Panayotis Zottos au nom grec bien fleuri, toujours dernier de la liste alphabétique, à l'opposé d'Amerijx..Et Jacques Beaufort, mon ami trop tôt disparu, toi sans qui ce site ne serait encore qu'un vague souhait ou un vain mot, toi mon cher Pithivier, que je n'oublierai jamais..

Et enfin, même si je les ai souvent nommés ailleurs, il faut quand même au moins que je les nomme ici: les deux frères André, Michel, le vénérable Marabout, serviable, aimable, et aussi blagueur, bien sûr, et Jean-Marie, le cadet, la mâchoire toujours fendue d'un large sourire, dynamique et amical.. François Noël qui était en modernes, intelligent et moqueur derrière ses lunettes et son acné, et avec lequel j'ai fait plus d'une bêtise dans les coins et recoins de notre alma mater. Quant à Claude Jaumin, je ne pouvais pas mieux choisir que lui le déluré, lui le dilettante, pour terminer cette trop brève nomenclature. Te souviens-tu, Claude, mon éternel rival pour les premières places dans toutes les matières? C'était un combat à la loyale. Sans doute, Claude est-ce un peu grâce à toi que j'ai étudié. Nous redoublions d'effort, moi plus que toi.. Toi qui as toujours affirmé haut et fort que tu serais médecin. Bravo pour ta constance, ta vocation, ta détermination, toi que j'ai revu.. enfin après quarante-sept ans, en 2002.

Et tous les autres encore, combien d'autres. Cœurs tendres, forts en gueules, bras cassés, faux durs, sportifs, artistes, intellectuels, vrais copains et simples camarades.. toutes ces figures aimées qui ont accompagné ma jeunesse.

 

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c) Et quoi encore?

 

Voici encore quelques hauts faits d'armes et quelques faits et gestes sans importance qui se déroulèrent au collège entre 49 et 55. Ils n'ont rien de commun l'un avec l'autre, sauf peut-être leur caractère anonyme, car Mnémosyne ne m'en a pas révélé le nom des acteurs. Je jure cependant que tout ce que je vous raconte est véridique et que j'en fus témoin.


            « O combien d'actions, combien d'exploits célèbres

            « Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,

            « Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait,

            « Ne pouvait discerner où le sort inclinait ! . (Corneille, Le Cid)

Combien de fois me suis-je demandé : Mais qui donc était cet élève, un peu plus âgé que moi, noir de cheveux, la tignasse souvent sur les yeux, plutôt mince, même maigrichon, et qui, sitôt en récré, sortait  son harmonica chromatique de sa poche et jouait n'importe quoi aussi bien que les frères du trio Raisner. Oui, je sais il y avait au collège de nombreux élèves qui jouaient de l'harmonica. Mais personne ne l'égalait lui. Il jouait ce qu'il voulait et de sa main gauche en étouffoir, il savait varier les harmonies et les vibratos. Un dieu.. Il y avait eu Pan et sa flûte, il aurait dû y avoir lui et sa musique à bouche. Ennio Morricone a peut-être pensé à lui en composant ..Le gamin, pardon: L'homme à l'harmonica. Mais comment s'appelait-il ? Guido De Wolf, Willy Senden, Alex Michelson,  Paul Vicat, Serge Van Vyve.. ou encore un Vidoudez ou un autre..? Mais qui donc, bon dieu ? Si quelqu'un se reconnaît ou sait de qui je parle, prière de me le signaler. Merci. Je ne sais pourquoi je pencherais pour Paul Vicat  ou alors peut-être Paul Thiran? Aidez-moi !

Et qui était ce flambeur qui a tenu le pari d'allumer une cigarette devant Rollmops et sans se faire pincer, sur la patinoire durant une récréation à une heure où il était interdit de fumer ? Avouez que c'est une performance ! Le gars a réussi. Il est parti de loin, la cigarette éteinte cachée dans une main et le briquet dans l'autre main.

Il portait, comme plusieurs d'entre nous, son pull roulé sur les épaules, comme une écharpe. Nous faisions souvent cela durant la saison sèche, car s'il faisait frisquet à 6,30h du matin en sortant du dortoir, il faisait souvent nettement plus chaud à midi. Alors, on enlevait son pull, et on le gardait roulé sur les épaules pour s'en libérer les mains. Voilà donc notre parieur avec ses trois accessoires : cigarette et briquet dans les mains, pull comme une étole d'hermine. Il avance, passe juste devant Rollmops et là, en faisant semblant de se trébucher et en basculant son pull par dessus sa tête, il allume sa sèche en une aspiration, puis continue comme si de rien n'était, sur la patinoire et vient rejoindre son groupe de juges parieurs, la cibiche allumée dans les pattes. Cela s'est fait en plein jour, lors d'une récré où on n'avait pas fumage. Belle expérience ! Mais qui était-ce, sapristouche ! Là, je penche pour un gars un peu roux, un an ou deux plus âgé que moi.. (Serait-ce Jean Shaefer ?.. ou peut-être Guy Van Daele ? un rouquin, j'en suis quasi sûr..)


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Et qui un jour, se blessa en descendant en courant la grande volée d'escaliers sous le gong, entre la chapelle et le réfectoire ? Ici, la situation est tragique,  la piste sanglante (que j'ai vue), allait des escaliers au dortoir, passant sur la barza, à côté du réfectoire. Sans doute a-t-il décidé d'aller chercher de l'aide quelque part. Des grosses taches de sang sur le ciment, tous les trois ou quatre mètres. De quoi s'agissait-il ?

Voici. Un grand gars, de trois ou quatre ans plus vieux que moi, un jour qu'il était pressé est descendu les escaliers quatre à quatre. Mais il faut savoir que ces escaliers (voir photo 048) où le passage est intense ont été construits avec une armature métallique sous le rebord de chaque marche. Et sur une marche, il dut poser un pied trop en arrière, si bien que dans l'élan de la course, en repliant la jambe, le tendon d'Achille de ce pied a dû frôler de trop près le rebord métallique en se relevant et il s'est complètement pelé : soulier, chaussette, peau et chair jusqu'à l'os. Ah ! que cela a dû faire mal ! Il aura terminé sa course au pied de l'escalier sans rien sentir, puis peu à peu cela s'est mis à pisser le sang et à lui faire de plus en plus mal, comme si on lui entrait un couteau dans la chair vive. Brrr !


Je vous dis que l'on pouvait suivre à la trace une heure après!.Ce grand gars qui a saigné en se déchirant le tendon d'Achille. sur l'escalier, je revois sa figure, mais son nom.. qui était-ce ?

Parlant d'accidents, les bras cassés ne se comptaient plus au collège et donc ne se conteront pas. (Remarquâtes-vous le joli effet littéraire : le passé pour la triste réalité comptable des bras cassés, et le futur pour l'heureuse décision de ne pas narrer. Et tout cela, ô fin du fin, par l'utilisation télescopique de deux verbes qui se répondent par leur homophonie : compter, conter. « Admirabel, n'est-il-pas? », comme auraient  dit les Anglais sortis tout droit de nos « Britain II ou III»  ? Hum, passons. Sur la patinoire les accidents étaient hélas fréquents avec les patins (bras ou jambes cassés par collision contre une colonne ou rencontre fortuite et malencontreuse de quelque passant : bang !) Je m'étais laissé dire qu'il y a eu une belle époque où nous avions le triste record des fractures à l'hôpital de Cost. En moyenne une pas semaine !  Mais cette statistique à elle seule ne mérite pas qu'on l'inscrive dans les annales.

Par contre, il y eut des accidents célèbres. Outre celui du tendon d'Achille pelé (voir ci-dessus) ou celui de l'épaule fracturée d'André Corten, « rapatrié » dans la mère patrie avec son petit sac de sable (Voir plus haut), et la tragique noyade du petit Bracaval narrée ailleurs, il y eut encore le cas terrible de ce jeune gamin qui tomba de la balustrade sur le seuil de ciment sis juste au bord de la plaine. (voir photo 04), au pied de la préfecture. Il jouait sans doute sur la balustrade comme tous l'ont fait et ce fut la chute de quatre mètres. Il tomba à peu près à genoux, sur ce petit passage de béton et se fractura les quatre membres et plusieurs dents. Pauvre chérubin. C'était un tout petit bonhomme de huit ou neuf ans. Un père surveillant (Verhaegen ?) qui était assez éloigné sur la plaine a cru voir en se retournant juste à ce moment comme une feuille de journal emportée par le vent. C'était le corps qui chutait. Quand on l'a ramassé, c'était un pantin désarticulé.

Revenons à des images plus réjouissantes. Parlant d'images, avec qui étais-je, flânant ce samedi ou dimanche après-midi, lorsque nous avons vraiment par hasard constaté que la petite porte latérale qui donne accès à l'arrière des balcons de la grande salle n'était pas fermée à clé ? Je pense bien que j'étais avec François Noël, avec lui, il nous arrivait de  fouiner un peu partout -voir l'épisode du vin de messe à la grande sacristie (voir chapitre 3, bouteille n°2)- même si fouine était en réalité le totem de Claude Jaumin.  Donc, François et moi, nous poussons la porte pour nous glisser subrepticement à l'intérieur. Cette ouverture envoie un grand rayon de lumière dans la salle obscure, puis nous la refermons aussitôt, car nous voyons clairement sur le grand écran qu'on est en train de passer un film. Youpiiie ! Une petite séance de cinéma ? Bonne affaire, on entre, on se choisit une rangée, un fauteuil (on avait le choix!), on s'installe (Il manquait juste les chocolats glacés ou le pop-corn) et on regarde le film. deux minutes tout au plus jusqu'au moment où la même porte se rouvre brutalement et nous voyons très nettement la grande silhouette du Père préfet, le Pif, le père Van de Kerkhove. qui s'approche de nous à toute vitesse et nous demande ce qu'on fait là. On répond qu'on a vu la porte ouverte et que.. Il nous prie alors de sortir immédiatement car il était en train de visionner le film que nous devions voir une ou deux semaines plus tard, le dimanche après-midi. En fait, il procédait à la censure et était prêt avec Broeder Prouvé (ou Joossen) projectionniste à utiliser la paire de ciseaux de tous les censeurs du monde..

Un autre jour, et encore tout à fait par hasard, lors de la récréation après le premier cours, par le plus grand des hasards, je le répète, nous vaquions côté réfectoire et quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous entr'aperçûmes une dizaine d'élèves assis au réfectoire et occupés à .. manger ! Et ils ne mangeaient pas n'importe quoi, les lascars. Ils dégustaient des œufs sur le plat, s'il vous plaît ! Rien que ça ! Non, mais vous vous rendez compte ? Qu'est-ce que cela signifiait ? Et pourtant, ils avaient déjeuné comme tout le monde, je reconnaissais. non je ne nommerai personne. Mais pourquoi ces chou-choux, ces favoris, ces enfants gâtés bénéficiaient-ils ainsi de cet extra ? C'étaient des chérubins dont les parents payaient un supplément (je le suppose, on est jésuite ou on ne l'est pas) pour qu'ils se nourrissent un peu plus, qu'ils reçoivent une nourriture un peu plus saine que l'ordinaire des troupiers que nous étions.. (devrais-je dire des trous de cul?). Non, mais vous imaginez notre surprise, à nous qui avons découvert le pot aux roses et qu'on avait bien pris soin de ne pas avertir, naturellement. Tout ce petit traficotage était tenu secret ! Ah mais, on s'est chargé de le révéler, nous les laissés pour compte ! Je vous demande un peu, quand même !..

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Un pied torpille, un doigt fusée et.. une frite!
On avait 12, 14 ans et pour rigoler un peu et briser le train-train quotidien de l'internat, nous avions deux blagues, deux petits gestes purement physiques et sans méchanceté aucune que nous faisions volontiers à un copain lorsque le surveillant ne nous regardait pas.
La première de ces blagues consistait, lorsque nous étions derrière un autre et cela arrivait très fréquemment en particulier lorsque nous marchions en rangs et en silence..., cette blague consistait à envoyer par en bas, un coup de pied très fort et très précis sous la semelle du camarade qui marchait devant nous au moment exact où il levait le pied.


Ce geste anodin, lorsqu'il était bien réussi provoquait toujours le rire par la soudaineté de l'attaque et l'étonnement de la victime qui tout-à-coup voyait son propre pied projeté bien haut en avant et parfois menaçait même de le faire tomber parce qu'il se trouvait déséquilibré. J'imagine que lorsque cela lui arrivait, quand il voyait soudain sa jambe décoller ainsi, le gars devait se demander pourquoi soudain cette guibolle, sa propre jambe, jouait les filles de l'air sans qu'il lui ait rien demandé ! Inutile de dire que pour bien réussir ce coup, il fallait se tenir très près de sa victime, le suivre quelques pas silencieusement pour se mettre à son rythme et lui frapper la plante du pied par en-dessous sans qu'il s'y attende. Le copain ne tombait jamais, mais parfois devait courir un ou deux pas pour retrouver l'équilibre menacé et toujours rigolait bien fort de ce tour sans malice. Je dois dire que je m'en tirais assez bien dans cette aventure. J'étais passé maître dans l'art du coup de pied torpille.
L'autre coup légèrement malicieux et du même effet, se pratiquait avec la main dans les étages supérieurs. L'attaquant était toujours derrière et la victime juste devant, le dos tourné. On s'approchait de lui assez près, légèrement d'un côté, on pointait l'index près de sa joue, à hauteur du nez et on l'interpellait de ce côté. Immanquablement le camarade se retournait et venait heurter son pif sur notre doigt pointé. C'était amusant et rigolo et sans conséquence. Je me souviens qu'à certaines époques nous faisions beaucoup ce genre de blagues entre nous. Il fallait bien trouver de quoi se distraire durant ces récréations parfois longues et monotones. Nous le répétions tellement que d'aucuns avaient trouvé la parade. Je vois encore André Forro. Lorsqu'on l'appelait, il se ventilait les joues avec ses propres mains pour éventuellement annihiler l'effet du doigt pointé telle une fusée destinée à lui anéantir le pif !. Vous voyez le genre: "Hé, Forro, tu viens?" Et alors, le dit Forro, au lieu de tourner normalement la tête et répondre "Oui, non ou encore où ça?", se ventilait les deux joues puis lentement tournait la tête. C'était d'un effet bouf! Mais avec ça, il lui est arrivé de nous prendre à notre propre piège. Une autre parade consistait, lorsque l'appel venait de l'arrière gauche à se tourner ostensiblement vers l'arrière droite pour éviter le doigt vengeur. Cela nous faisait rire. Non mais, blague à part, c'est un truc, je l'ai appris plus tard, que les acteurs américains de "L'Actor's Studio" comme Marlon Brando et Paul Newman devaient utiliser, non pas pour éviter un doigt mal placé, mais simplement pour attirer l'attention en faisant le contraire de ce à quoi s'attend le spectateur. Vous voyez ce que je veux dire: Un partenaire, par exemple Eva-Maria Saint dans "Sur les quais" est derrière Marlon, mais légèrement sur la droite. Elle l'appelle: "Terry". Au lieu de pivoter de 100 ou 150 degrés vers la droite, la tête de Brando tourne vers la gauche et fera 200 ou 250 degrés. C'est contraire à tous les usages, donc c'était l'effet inattendu et recherché par Lee Strasberg. Je ne crois pas qu'André Forro, Claude Jaumin, Michel André, François Noël ou moi-même en poussant nos têtes adolescentes et boutonneuses à faire le grand tour ayons jamais pensé faire ouvre de pionniers en matière cinématographique. Mais sait-on jamais?
Enfin, vous connaissez l'expression "jamais deux sans trois" ? C'est parce qu'il me revient une troisième farce que nous faisions aussi à celui qui nous précédait, mais ici le tour est plus vicieux, si je puis dire. Connaissez-vous la définition d'une frite ? Non, non pas les frites que le frère Prouvé et ses cuistots nous préparaient le jeudi midi, ni toutes les excellentes frites de Jacques Brel dégustées avec des moules, non je parle d'une autre frite : "coup sur les fesses donné d'un geste vif du dos de la main". Si cette définition sous-entend que le coup est porté de haut en bas, alors sans doute elle correspond à la blague dont je veux vous entretenir et vous aurez appris quelque chose et moi aussi, sinon tant pis pour la frite. En effet, si le coup sur les fesses est porté de haut en bas en frôlant les dites fesses avec le dos des doigts, plutôt que la main, si vraiment les doigts frôlent à toute vitesse l'arrière-train de la victime comme pour lui couper une tranche de jambon, alors oui, vous avez affaire à un coup terriblement vicieux, car il pince assez fort les parties rebondies de la victime. Cela cuit littéralement pendant quelques secondes, puis heureusement cela s'oublie aussi vite. Comprenons-nous bien : toute la difficulté pour l'assaillant était d'être suffisamment proche pour à peine frôler, mais en le touchant cependant, sans être trop près pour ne pas heurter le derrière. C'était vraiment une affaire de millimètres, si tel était le cas, le frappeur ne sentait rien, mais le receveur ressentait un pincement, puis une légère cuisson de l'arrière-train, je vous l'assure.

 

Un matin de ma dernière année, en 55, notre groupe de poésie refusa d'aller en classe parce que ce matin, on venait d'apprendre que le P. Recteur avait décidé de renvoyer Georges Van Bever chez lui. On n'a jamais vraiment su pourquoi.. esprit mauvais et pernicieux se contentaient de dire les pères.. Surpris, choqués même par de cette décision que nous ne comprenions pas, nous les gars de poésie, refusâmes de quitter la patinoire et d'aller chercher nos livres de classe à l'étude. Nous ne voulions pas rentrer en classe et nous retrouver sans Georges.. Le père Jacqmotte, notre titulaire, semblait d'accord avec notre esprit de solidarité. C'est Monsieur Mortier (prof de 6e latine) qui passant par là et nous voyant en grève sur la patinoire, nous a poussés pour nous faire monter à l'étude, car le surveillant des grands (Bilulu) était dépassé par les événements.

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Sur cette même patinoire, je revois le Père Somers, beaucoup plus tôt, en 50 ou 51, patiner comme un roi du hockey sur glace. C'est qu'il patinait bien, le bougre sur ses patins à roulettes non alignées comme aujourd'hui. Il savait même évoluer gracieusement en marche arrière. Alors, il fit construire des crosses de hockey, constitua deux équipes des meilleurs éléments roulants de nos divisions blindées. Et là, en pleines tropiques, sur la patinoire est du collège, on installa deux goals et des planches sur les bords pour empêcher la rondelle (en Europe et en Afrique on dirait le palet) de valser par delà la glace,.. euh je veux dire la patinoire et on assistait à des joutes de hockey, non pas sur gazon, ni sur glace, mais sur ciment. Tout simplement. Et cela grâce à ce cher Émile Somers !

Nous avions l'habitude d'assister au moins une fois tous les deux mois à une conférence ou un spectacle à la grande salle. Je renvoie le lecteur à une liste non exhaustive, à la fin du chapitre 9. Ils y liront les noms des Mahuzier, Geerbrand, Gerbaut, De Prelle, Lachenal, Haroun Tazief et autre Charles Trenet. Mais un jour que nous montions au jubé avec la chorale pour la messe du public, quelle ne fut pas notre surprise de voir discutant sur le parvis de la chapelle un petit monsieur barbu et volubile qui ressemblait étrangement à Alain Bombard. Et cette ressemblance n'avait rien d'anormal, puisque l'homme en question était bien le docteur Alain Bombard lui-même qui nous avait déjà parlé de sa fameuse traversée de l'Atlantique à bord de son canot « L'Hérétique » où il s'obligeait à démontrer qu'on peut survivre en mer sans moteur et sans avoir aucun vivre, liquide ni solide. Il suffit de pêcher du plancton avec un mouchoir, d'avaler cette mousse et de boire l'eau de pluie. S'il ne pleut pas, il faut boire un litre et un seul litre d'eau de mer par jour. Le problème c'est qu'elle est très salée (le saviez-vous?) et qu'on crève de soif.  Il avait été amené à entreprendre cette expédition parce qu'un jour qu'il était jeune médecin inspecteur chargé du contrôle des canots de sauvetage et boîtes de secours des navires en partance, il s'était rendu compte, à Marseille, que la même pharmacie et boîte de survie circulait d'un bateau à l'autre lors de son inspection, les navires en étaient donc dépourvus. Il avait aussi répondu à nos questions en spécifiant bien que celui qui lui poserait une question qu'il estimait très importante recevrait son livre gratuitement. Je ne sais qui reçut ce livre parmi nous, mais je me souviens de la question : Pourquoi votre canot pneumatique (qui était exposé sur la scène lors de sa conférence), se prolonge-t-il par ces deux boudins de chaque côté à l'arrière ? Je me souviens moins bien de la réponse : question de flottabilité ou pour l'empêcher de trop facilement changer de direction et aussi de se retourner.. ou encore pour éviter les requins.. ?

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Je viens de citer De Prelle : je vais terminer ces comptes rendus par une blague amusante qu'il nous raconta lorsqu'il vint nous parler. Alain De Prelle était un journaliste au Moustique et il paria un jour qu'il serait capable de faire le tour du monde avec pour tout pécule un billet de mille francs au départ. Le voilà donc parti, en ces temps de guerre de Corée, je vous fait grâce de ses 1200 pages d'aventures superbement narrées dans deux gros bouquins : Le tour du monde sur un billet de mille et la suite en un autre gros bouquin de 500 ou 660 pages, mal reliées : Les cinq sous de Lavarède.. Il revint en Belgique après deux ou trois ans, je crois, et recommença un autre tour du monde pour raconter le premier en conférences. Pas bête. Il assure quelque part que les femmes siamoises sont les plus belles femmes du monde.
Pour moi, Alain de Prelle c'était mille aventures : la guerre de Corée, combien d'avions, de bateaux, de véhicules de toutes sortes, combien de pays traversés.. Les Indes, le Cambodge, le Siam et les plus belles femmes au monde. C'était l'aventurier moderne, du vingtième siècle, ce n'était plus le découvreur de "terras ignotas", qui affronte des dangers inconnus, comme Stanley ou Livingstone ou Richard Burton ou John Speke mais celui qui part à l'aventure et découvre les mille coutumes de millions de gens en se cherchant un chemin selon les disponibilités du moment. Oui tout cela me faisait rêver de voyages, de découvertes, d'aventures. Au fond, il m'aura peut-être plus influencé que je ne pense.

Mais revenons à la petite blague promise. Cela se passe au Japon, extrêmement strict sur les bonnes manières, malgré leur bains en famille.. Bref, Alain De Prelle est hébergé par une famille très collet monté en même temps que très chaleureuse. Et lui qui est là, attendant un moyen de transport pour continuer « gratos » de voir d'autres pays, en profite pour apprendre un peu la langue d'Hirohito.  Et c'est ainsi qu'à table autour d'un bon souper avec la famille au grand complet, tout fier de ses nouvelles acquisitions dans le langage nippon, il regarde la fille aînée, sa voisine de table et lui dit fièrement : « Chichi, doso » (là aussi, je me souviens de ces termes comme si c'était hier qu'il nous racontait cela.) ce qui signifie : du lait, s'il vous plaît. À ce moment, le demoiselle devient rouge de confusion, puis pâle et tremblante.  Silence gêné de toute la famille.. Il se demande ce qu'il a fait comme bévue. La fille se lève et se sauve littéralement en pleurant. Alors le papa, lui demande ce qu'il veut. Il dit : Du lait, s'il vous plaît.. Et le père et la mère se mettent gentiment à rire : car à leur fille, il lui avait demandé son sein ! Chichi, c'est effectivement du lait,. Mais le lait maternel ! Et voilà une histoire qui se termine sans chichi !

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d) Comment dis-tu?

 

En fait, il ne s'agira ici que de vocabulaire. Au collège, nous avions nos idiomes, nos expressions bien à nous. Ce sous-titre répond à la question : comment disait-on ceci ou cela .. Et je dirais même plus, comme les Dupondt, ce sous-titre répond plutôt à la question : savez-vous ce que tel mot signifiait pour nous ? D'une manière générale, on peut affirmer qu'on s'exprimait bien (même très bien quand je vois et que j'entends la jeunesse de ce début 21e siècle). Nous avions un vocabulaire et une syntaxe de bon usage, bien français.. Et vive Monsieur Grévisse ! Mais quelques mots d'argot, quelques régionalismes de Bruxelles (boules, zievereire, kletch-kop , snottebel,..!), quelques mots au sens déformé et d'autres forgés par nous-mêmes et enfin quelques mots carrément flamands (Stinken, volle-gaz, skieve) pouvaient fleurir à l'occasion dans nos phrases de potaches. Je passe les mots en swahili (bilulu, tchop, ndio, apana, acuna..) assez nombreux, que mes lecteurs « swahilistes », j'en suis sûr, connaissent mieux que moi (qui ne suis que « lingaliste » à mes heures !)     

" Oh la la" Que le temps s'étire
" Oh la la
" Tirelirela
" Et je me serpentiluche
" Je m'escaramuche
" Dans le fond des bois
" Tous les raconte-bouillasses
" Des grogne-filasses
" Ne m'atteignent pas

(Croquemitoufle de Bécaud, Amade et Delanoë)

 

Alors, allons y, et par ordre alphabétique, s'il vous plaît :


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* aboule ta graisse: amène-toi, viens ici

andouille : Il ne s'agit pas de l'espèce de saucisson, mais d'une espèce d'imbécile qui se retrouvait devant nous et auquel on s'adresse par cette petite insulte gentille et sympathique. Cela s'employait fréquemment.
* aprem : apocope de "après-midi" Joues-tu au foot, c't aprem ?
* arrière-goal : terme péjoratif (et insultant) pour désigner quelqu'un qui joue mal au foot ou qui n'est bon qu'à ramasser le ballon.
* bagnole : voiture

* balles (populaire pour) francs. La fois où j'ai voulu faire rire la classe, en septième ou sixième latine, j'ai dit pour solutionner un problème :  15000 balles, au lieu de 15 000 francs. Tout le monde a rigolé, y compris le prof ! (comme quoi un rien nous faisait rire, car je ne trouve vraiment pas la blague très comique aujourd'hui)

* bavarder : parler alors que le silence est requis (en étude, dans les rangs, à la chapelle, en classe.) Bavarder à ces moments risquait fort de nous valoir quatre pages.

* bécane : vélo

* bexon : vélo (vient certainement de bécane)

* bidonner (se) : rire, se bidonner bien fort, c'est bidonnant, c'est tordant.

* blinquer : reluire (de blanchir ?). Ça blinque  = ça brille

* bloque : nom féminin très pénible à évoquer pour un étudiant. C'est le temps d'étude intense qui précède les examens importants à la fin du trimestre.

* bouffe : repas, nourriture, mangeaille

* boules : bonbons (un vrai régionalisme de Bruxelles, adopté par tous au collège. À Liège, on dit « chique » ce qui n'est pas mieux)

* brils (mot flamand, masculin pluriel) lunettes. T'as cassé tes brils ?

* brosse : cheveux en brosse, coupés en brosse. Dru, de 2 à 5 ou 6 cm.. Certains portaient très bien la brosse (Attention une brosse au Québec est une cuite, ne confondons pas. Ne confondons pas non plus avec kletch-kop, voir ce mot)

* brosser le ventre (se) : se passer de .. (Ex.: Lui, il reçoit tout et moi, je peux me brosser le ventre..)

* buse, buser : voir mofler

* cafard : tristesse due à la séparation, ennui de ses parents. Aussi : mouchard, rapporteur (voir manche-à-balle). Il n'était pas souhaitable d'avoir le cafard, mais il l'était encore moins d'être un sale cafard.

* calcif : caleçon.

* capitula : culotte ou short des gamins que nous étions.

* carotte (tirer la carotte) : faire semblant d'être malade. On disait aussi carotter.

* carottier : celui qui tire la carotte, qui a l'habitude de refuser un travail, paresseux. On n'aimait pas se faire dire : « Espèce de carottier. »

* carte : petit bulletin hebdomadaire, de la grandeur d'une carte postale, décerné par le titulaire en classe et par le surveillant à l'internat, remise le samedi souvent par le préfet et que nous devions envoyer à nos parents. Nous, à l'internat, en recevions donc deux. Elles variaient selon les points décernés de la Blanche (ou dorée) : TB, puis la Rouge (ou rose) : Bien, l'Orange : Assez Bien, la Bleue : Insuffisant, la Jaune : Mal et la Verte : Très Mal.. (voir photos 112 et 113 et légende explicative dans les réponses de notre quiz) Les élèves ayant eu  des Bleues et Jaunes n'avaient pas de chocolat après le dîner du dimanche et les Jaunes avaient retenue au lieu du cinéma ou du foot, le dimanche après-midi.

* cfr : abréviation de confer ou conférer, se rapporter à

* chandelle : Lorsqu'au foot, on shootait le ballon très haut en l'air, on faisait une chandelle.

* chiche : parie ! S'utilisait beaucoup quand on mettait quelqu'un au défit de faire ou de dire qqch. "Chiche que t'es pas capable !"
* chou-chou : celui qui selon ses camarades bénéficie d'un régime plus favorable de la part d'un prof ou un surveillant. Affirmation pas toujours prouvée et parfois sujette à caution parce que motivée par la jalousie. « On le sait bien, c'est son chou-chou. »

* cibiche (ou sèche) : cigarette

* clebs : chien

* cogne (dans l'expression : ça a de la cogne !) : c'est beau, intéressant, expressif, enthousiasmant.

* colle, coller : punition, punir. Est-ce qu'il t'a collé ? Il m'a collé huit pages. Ou bien Pierre a eu dix pages de colle ! Deux heures de retenue, quelle colle !

* cqfd : s'emploie encore de nos jours, abréviation de Ce Qu'il Fallait Démontrer. C'étaient nos deux profs de math, Pas et Van der Wilt qui les utilisaient après chaque démonstration.

* dorée : carte blanche, voir carte. 

* Douf  : gros, rempli, qui a beaucoup mangé. T’as vu comme elle est douf ? J’ai vraiment trop bouffé, je me sens douf !

* Expressions idiomatiques : Au collège, nous disposions aussi d'expressions idiomatiques créées de toutes pièces ou empruntées telles que :

    - Aboule ta graisse : amène-toi, viens ici

    - Grouille tes puces : dépêche-toi

    - Se brosser le ventre : se passer de .. (Ex.: Lui, il reçoit tout et moi, je peux me brosser le ventre..

    - Faire dans sa culotte : Avoir peur, avoir la trouille..

* fieu : Familiarité probablement dérivée de vieux: allez fieu.

* fin : adjectif qualificatif utilisé à toutes les sauces : « C'est fin » exprime la surprise, l'étonnement, l'évidence. C'est fin ! équivaut à C'est malin ! (Au Québec ce mot est utilisé dans un autre sens :c'est fin ou il est fin signifie : c'est gentil)

* finesse ! Exclamation, du style de « C'est fin » Marque l'étonnement ou l'évidence. Genre : Finesse, elle est bien bonne.. ou finesse, c'est évident.. On disait même "finesse épaisse" (expression amusante, basée sur l'antithèse, ayant le même sens que "finesse" et signifiant: C'est fin, c'est malin !). Cela n'avait guère de sens, mais cela rimait.

* Frère : Religieux des frères Maristes ou des frères jésuites. Ne pas confondre avec Père. 

* Football : Au football, nous utilisions un vocabulaire fort étendu avec quantité de mots anglais que je ne veux pas expliciter trop longuement ici :

- back dr., gauche.. (les deux joueurs arrière)

- botter : envoyer la balle avec le pied

- centre-avant (joueur occupant l'avant-centre)

- centre-half (le joueur du centre, le pivot, un des rôles principaux)

- charge : action de charger avec les épaules ou le corps

- corner (coup de coin)

- coupe (trophée rempli de bonbons que se partageaient les joueurs de l'équipe victorieuse après un trimestre de championnat dans chaque division)

- draw (match nul)

- dribbler (manier la balle avec le pied)

- extérieur dr., gauche (joueur de l'avant sur les côtés)

- forward (les cinq joueurs de la ligne avant)

- foul (faute de jeu)

- free-kik (coup franc)

- goal (but ou gardien de but)

- half dr. ou gauche (demi, joueur du centre)

- half-time (chacun des deux demi-temps de jeu, 45 minutes)

- hands (faute de main)

- intérieur dr., gauche (joueur de l'avant près du centre)

- lines man (arbitres de lignes, théoriquement deux)

- off-side (joueur hors jeu, dépassant le dernier adversaire en attaque)

- out (balle sortie sur le côté)

- penalty (faute grave en attaque, dans la zone du but adverse, avec tir de réparation)

- shooter (frapper la balle du pied)

- tête (un coup de tête sur le ballon)

- time (temps de repos entre deux demi-temps)

- toss : le jeu de pile ou face pour le choix du terrain, par l'arbitre avec les deux capitaines.

- W-M (une des stratégies de jeu : les dix joueurs de terrain étant répartis comme les pointes des lettres W et M entrecroisées l'une dans l'autre)

- sans compter les mots comme championnat, équipe, ballon, maillot, arbitre, sifflet.. remplaçant... 

 

* foots : des foots, ce sont des souliers de football. Tu me prêtes tes foots ? Les mercredi et samedi après-midi, on s'échangeait facilement une paire de foots.

* gnaf (espèce de gnaf) : insulte légère, gentille même : espèce de sot, innocent, fou.. *godasse : soulier, sandale..

* godasses (et godillots) : souliers, sandales

* goulaffe (vient de goulu, vient certainement de goulafre) : gourmand, goinfre. Manger comme un goulaffe. Espèce de goulu !

* grouiller et (se grouiller) :  aller vite, se dépêcher. Grouille tes puces, expression signifiant : dépêche-toi. On pouvait aussi parfois entendre crier simplement

« Grouille  ! » lorsque quelqu'un attendait devant un cabinet.

* guibolle : jambe

* gyms (au pluriel, des gyms) : des sandales de gymnastique. (On dirait aujourd'hui en France et en Belgique des baskets). Il fallait les faire blanchir. S'utilisaient en gym, mais aussi pour le tennis et pour beaucoup de sports.

* Idiomes : voir expressions idiomatiques

* ketch (ou ket, vient probablement de kid) : un petit ketch, un petit gamin, jeune, innocent

* kif-kif : semblable, égal. C'est kif-kif = C'est la même chose

* kletchkop : cheveux coupés ras. (du flamand, tête rasée. Ne confondons pas avec la brosse) 

* manche-à-balle : chouchou, élève bien vu d'un prof ou d'un surveillant et comme tel mal considéré par les autres. Parfois un manche-à-balle devenait un cafard ! 

* mandaï (ou mandaille) : Mot insultant sans méchanceté: espèce de mandaï, faire le mandaï : faire le con, l'idiot. C'est un gars peu intéressant.

* marrant : amusant (voir aussi bidonnant, roulant, tordant)

* mec : garçon, type, homme. Selon l'intonation et les mots qui l'accompagnent, on pourra déterminer si le mot est péjoratif ou mélioratif. Ainsi : pauvre petit mec, sale mec.. he les p'tits mecs !.. ou quel mec, ce type !, ça c't un mec.

* mofler : faire échouer un examen. Il m'a moflé. Tel prof est un mofleur.. S'utilisait autant que buser (belgicisme). Les Français diront recaler. Ces trois verbes : recaler, buser et mofler sont transitifs directs (acceptent un complément direct), alors que échouer est intransitif. C'est le prof qui mofle, buse ou recale le malheureux élève, mais c'est l'élève qui échoue et non le prof.

* môme : plus souvent utilisé au féminin : fille, t'as vu la belle môme. Au masculin, s'accompagnait souvent de l'adjectif petit : Enfant, avec un sens péjoratif.

* mouquère : toujours accompagné de belle, une femme, toute femme idéale objet des élans et des vœux des ados.. As-tu vu la belle mouquère ?. Une mouquère est plus adulte qu'une môme, évidemment.

oeuf : Mot légèrement insultant, empoté. C'est votre fils, madame? Quel œuf !

* page : comme punition, page à écrire, à remplir par l'élève puni. Souvent le tarif était de quatre pages (jamais moins), parfois huit, rarement plus, sauf cas très spéciaux. À remettre le lendemain ou à faire en retenue. Cela pouvait être des pages à copier dans une matière ou un texte libre au choix de l'élève.

* panard : pied, souvent associé au verbe puer. Il pue des panards..

* pekin : (ou pékin) vieux mot français signifiant civil dans l'argot des militaires. Pour nous, du collège, les pékins étaient les gens ordinaires, les habitants de la ville ou d'ailleurs. Cela pouvait même concerner les étrangers par rapport à un groupe plus restreint : les pékins pouvaient être les autres pour deux scouts, par exemple. Il y avait souvent une connotation péjorative dans l'utilisation de ce terme. C'était même une insulte pour quelqu'un qui ne faisait pas partie d'un groupe ou qui ne réagissait pas comme les autres : « Espèce de pékin »

* peler : ennuyer, lasser.. Il est pelant, tu nous pèles, quelle pelade ce cours.. (Vient sans doute de « La petite Iliade », le texte d'Homère, transformé en « La petite Pelade »)

* Père : C'est ainsi, eh oui, que nous nous adressions toujours à tous nos braves pères jésuites, profs, surveillants, recteur, préfet, ministre ou autres pères jésuites. (Voir aussi Frère)* Peye : mot désignant un ami, un garçon, un autre type : Eh ! T'as vu le peye ?.. Salut, peye !..

* pif : (nez) ou mieux : Le Pif, Surnom traditionnellement porté par les Pères Préfets. D'abord Jean Smets, mais peu utilisé. Puis par son remplaçant de 53 à 55, le Père van de Kerkhove. Ce surnom lui allait très bien, car il avait un grand nez aquilin... Puis le surnom semble avoir suivi la fonction et être passé à l'ancien prof de 4e latine et aumônier scout, le Père Croegaert, revenu comme préfet vers 1956..

* piffer : supporter. Ils ne se piffent pas.

* piger : comprendre (tu piges ? il n'a rien pigé alors..).

* pindouler : (du swhili) tomber, faire une culbute. Le camion a pindoulé dans le fosséé.

* piquer des mégots : fumer (aux toilettes, optionnel).

* poule : (à ne surtout pas confondre avec le gallinacé) une poule, c'était une amie de cœur, une petite amie.. souvent associé à l'adjectif « belle ». Ce mot faisait rêver. On était à la fois honteux et fier (o adolescence !) quand un copain nous lançait : « C'est ta poule, cette fille-là ? Ou « Comment s'appelle ta poule ? » Ou encore « As-tu une poule ? »

* quinze ! Exclamation signifiant Bien, Bravo (cela vient du nombre 15 sur 20, puisque tous nos résultats étaient côtés sur 20). C'était une bonne évaluation, comme une carte rouge, bon , pas mal..

* retenue : la punition la plus ordinaire : deux heures à faire du copiage, dans un local réservé à cet effet et sous la surveillance d'un père, les mercredi, samedi ou dimanche après-midi.

* rose : (fém) autre nom de la carte rouge. (Voir carte)

* roter : râler, être mécontent. Ex : Oh ! lui, il rote toujours = il fait toujours la tête. Dis, tu rotes ? = dis, t'es pas content ?

* roulant : amusant (voir aussi bidonnant, marrant, tordant)

* schief : (prononcé skîf) oblique, pas droit, marcher schief, tu écris schief.

* sèche : cigarette (voir aussi cibiche)

* snottebel.. : bruxellaire intraduisible, mais ne mettez pas vos doigts dans le nez afin de ne pas mettre le doigt dessus

* stinker : (de stinken) puer, sentir.. Ça stinke, ça sent mauvais. (On prononçait même ça stinque, en prononçant le son in, comme hein)

* tékétéké : (du swhili) mou

* torche : lampe-torche. On ne disait jamais lampe de poche ou lampe-torche, mais simplement torche. T'as une torche ?

* tordant : amusant (voir aussi bidonnant, marrant, roulant)

* trou de balle ! Injure familière et beaucoup plus tolérable que le fameux trou de c.., mais cela signifiait exactement la même chose, espèce de con, d'idiot, de fou.. à ne pas confondre évidemment avec les balles (les francs, voir plus haut). Il est même possible que les trous de balle avaient plus de balles que les autres, mais ça ?...

* tsins : (prononcez bien le son "hein" et le s final, de manière à dire : t-s-hein-s) Expression qui n'a eu qu'un temps, et qui selon moi devait provenir d'une double origine : d'abord : quinze auquel il doit être associé (voir ce mot), car il avait exactement le même sens, tout en étant plus snob. Et ensuite t'sais, déformation orale de tu sais, beaucoup utilisé également. Cette explication n'engage que moi bien sûr.

* tubes : pantalons. Ils s'utilisaient peu, donc le mot également. Sauf aux examens oraux et à l'occasion d'une grande fête chez les grands. (cf aussi Franz Ansieau, année 57-58)

* vingt-deux! Expression connue, même ailleurs pour prévenir d'un danger. Comme vingt-deux, v'là les flics. Pourquoi 22 et pas 23, me demanderez-vous ? Et je vous dirai honnêtement que cela fait plus de cinquante ans que je me le demande aussi. Peut-être cela vient-il de "Vingt dieux ! v'là les flics!" Toujours est-il que.. nous l'utilisions beaucoup pour nous prévenir d'un danger imminent. Si bien que quand nous disions: " Vingt-deux, Fossile"! Cela ne signifiait nullement: voici quasi deux douzaines de vieilles pierres, mais bien plutôt : attention, les gars, voici le Père De Crombrugghe, notre surveillant!

* volle-gaz : à toute vitesse.

* zievereire : énergumène.

Et voilà, alors, si je vous dis : « T'as vu la poule de ce ketch kletchkop, quinze alors ! » vous devriez bien me comprendre.

Je suis certain que plusieurs de nos lecteurs en ont des dizaines d'autres en réserve, Qu'attendez-vous pour nous les remettre en bouche, comme un vieux bonbon au parfum suranné, comme une vieille boule, ou comme une pastille Valda, à la menthe, ou comme une « Syphoïde » ou cyphoïde ou siphoïde ou.. comment cela s'écrivait-il? (on disait une cyph ou une siph.. Vous savez ces minuscules pastilles noires à la réglisse, comme un cachou.

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