10 - Glanés de-ci de-là :
toutes les facettes de la vie au collège

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a) Divisions, dortoirs et chambrettes

b) Le bureau du père recteur, c'était pas du bidon...

c) Des billets doux ?

d) Missions de confiance

e) Admittatur, infirmerie et tour de France... avec sucette ou chocolat

f) Pas de courant, on s'enflammait.. pas d'eau, on s'en courait..

g) Étude au mercure, à la papaïne et au caméléon... Santa Maria et Sainte Mère de Dieu!

h) Les choristes

i) Beaucoup de bilulus

j) Trois rois mages et pas de reine

k) L'assiette incassable et les deux trompettes

l) Modèles réduits

m) Scout un jour...

n) La clôture et le saloon

 

o) Toute une fin d'année : jeux de Saint-Louis et distribution des prix...

p) Les trois "Ka", puis les trois "Tir"

 

q) Serviettes-cabines et Capitulas de service

 

r) Beau départ, gros cafard et avatars.. avunculaires

 

s) Deux pères bien différents, mais combien efficaces.

 

t) Deux  lettres avant départ, puis 50 ans plus tard : des clichés et deux courriels pour retrouvailles

u) Autour de la Fleur Rouge

v) Ah! ces voyages d’étudiants !

w) Nos profs laïcs

* * * * *

a) Divisions, dortoirs et chambrettes
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Au collège, nous étions répartis en divisions, selon notre année de classe: Il y avait donc quatre divisions d'internes : Les Grands (rhéto et 1ère scientifique à 4e latine ou moderne), les Moyens (5e et 6e latine et moderne), les Petits (7e à 9e préparatoires = 4e à 6e primaires) et enfin les Tout-Petits (les trois premières années). Wallons, flamands et "bruxellaires", mais aussi grecs, portugais, arméniens, etc.. nous étions évidemment mélangés, tous dans la même division selon l'âge. Mais les externes avaient leurs propres divisions, qui n'avaient guère d'importance, puisque la division essentiellement concernait toute la vie en dehors des classes: dortoirs, études, récrés, réfectoire, sports, excursions, etc.. Chaque division vivait séparément, je dirais presque en autarcie (il nous était d'ailleurs interdit de nous mêler aux élèves des autres divisions, et si je voulais parler à mon frère, je devais en demander l'autorisation, toujours accordée d'ailleurs). Ainsi nous avions, chaque division, notre surveillant, notre horaire propre, nos propres rangs, notre étude, notre aire de jeux, nos règles, nos permissions propres. Ainsi les "Grands" avaient plus de récrés-fumage, allaient dormir plus tard et pouvaient parfois assister à une pièce de théâtre que les moyens ou les petits n'avaient pas le droit de voir...

Le début de l'année 1952-53 fut marqué d'un pénible souvenir pour treize d'entre nous qui étions en 4e latine et 4e moderne, mais qui étions aussi, hélas, les plus petits de ces classes. En effet, faute de place à l'étude et dans les dortoirs des grands, nous n'avons pas été reçus dans la division des grands, comme nous l'espérions tous. On dut rester un an de plus chez les "moyens".. Quelle honte, quelle désolation ! Même si nous avions certains privilèges, et même si, dans le fond, ce fut une belle année, .. nous n'étions pas contents, nous les treize malheureux, Jean Amerijck, Jean Paquay, Claude Jaumin, André Forro, Michel Daneau, Jean-Maurice Istasse, Erik Pélicaen, François Noël, Michel André.. André Bonsang et trois autres malheureux condamnés à la même galère, celle des.. moyens..

Les tout-petits n'étaient pas nombreux, grâce à Dieu, déjà internes si jeunes... et le surveillant était une véritable nounou qui devait vraiment remplacer la maman. D'ailleurs, je crois que quelques dames se sont occupées de cette division qui avait un horaire et un régime vraiment à part. Et on le comprend.

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Nos dortoirs

Dans les dortoirs, chacun avait sa chambre. Il existait dans certains dortoirs, une ou deux grandes chambres "familiales" pour deux ou trois frères. Christian et moi, qui n'avons jamais été dans la même division, sauf la première année, sommes toujours restés dans des dortoirs et des chambres séparés. Les dortoirs comptaient une cinquantaine de chambrettes tout-à-fait fermées par quatre murs. Chaque dortoir avait son propre père surveillant qui n'était pas nécessairement le surveillant attitré de la division, puisque chaque division avait plusieurs dortoirs. Le surveillant de dortoir logeait dans la première chambre près des toilettes. Nous n'avions jamais le droit d'aller dans la chambre d'un autre, évidemment (sauf chez son frère re-évidemment). Et si nous devions rencontrer un ami pour lui prêter un livre ou lui emprunter un mouchoir ou une paire de baskets, nous devions rester bien sagement dans le couloir. Nous avions une demi-heure le matin pour le réveil, la gym matinale sur la barza, toilette et habillage. Il n'y avait pas de cruel coup de sifflet pour nous réveiller, mais quand l'heure est là, la nature nous réveille et le surveillant faisait rapidement le tour de toutes les chambres. Si nous n'étions pas réveillés, le bruite de chaque porte qui s'ouvre et se referme suffisait à nous tirer de notre sommeil. En effet, à six heures pile, le surveillant commençait sa tournée et ouvrait chaque porte (et à l'occasion tirait sur le cordon de la lumière) pour vérifier si nous étions bien réveillés. Un coup de sifflet après cinq minutes nous faisait sortir pour la gym matinale sur la barza. Cinq minutes de réchauffement, puis retour dans nos chambrettes. Et à 6,30h coup de sifflet, tout le monde sort et se met en rang... Une journée commence...

Le soir, quinze minutes après notre arrivée, vers 9,30h, un premier signal lumineux (le surveillant éteinte et rallume les lumières, car ce n'est plus le moment des coups de sifflet stridents) nous prévient qu'il nous reste encore cinq minutes. Et cinq minutes plus tard, les lumières sont éteintes pendant une ou deux minutes. Tout le monde doit avoir éteint. Quand le surveillant rallume, il vérifie par les fenêtres situées au dessus des portes et qui donnent dans le couloir, quels sont ceux qui n'ont pas éteint. Il vient voir ce qui se passe. Voilà, la procédure est toute simple et bien huilée.

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Nos chambres.

Nos chambres n'étaient pas très spacieuses, mais elles étaient fonctionnelles et confortables avec un plafond très haut. Chaque chambre était un long rectangle (photo ci-contre). Les deux petits côtés: la porte, vers le couloir intérieur du dortoir et la fenêtre qui donnait soit sur l'extérieur du collège (côté nord, vers le lac), soit sur une barza longeant un jardin intérieur. Quand on entrait dans une chambre, nous avions d'un côté immédiatement le lit, puis le coin douche en béton, puis au fond la fenêtre à bascule... avec barreaux infranchissables. De l'autre côté de la chambrette: l'évier et le miroir (face à la douche), puis une petite armoire de bois, genre table de nuit, avec un casier pouvant recevoir un cadenas pour objets précieux et notamment nos réserves de conserves qu'on utilisait au compte-goutte pour varier un peu l'ordinaire de nos goûters de quatre heures, et enfin l'étagère-penderie, en béton, avec rideau. Il y avait un interrupteur près de l'entrée, mais un grand cordon interrupteur reliait également notre ampoule électrique à la tête de lit pour nous permettre d'éteindre depuis notre lit.

Deux ou trois choses encore, à propos de ces chambrettes:

Nous n'avions évidemment pas d'eau chaude, nous étions en Afrique...

Nous rangions notre malle sous le lit et notre valise au-dessus de l'étagère en béton. Notre malle qui était arrivée au début de notre installation au collège, avec tout notre linge, nos vêtements, draps et couvertures de lits, accessoires... restait au collège durant tout notre séjour et était simplement transférée d'une chambre à l'autre chaque année. Notre valise, elle, était utilisée pour nos retours trimestriels à la maison.

Le système des fenêtres à bascule (*ph.038 ) pivotant sur un axe au centre, avec deux gros barreaux supplémentaires, ne permettait absolument pas de passer par cette fenêtre, à moins que de se contorsionner comme un singe en passant par en haut.. (Certains y sont arrivés, car nos dortoirs étaient fermés à clé le jour.)

Enfin, si l'un d'entre nous était malade, il restait dans son lit et le surveillant prévenait le frère infirmier, Broeder Joossen, qui passait durant la matinée. Les cas graves et contagieux étaient transférés au dortoir-infirmerie, au-dessus de la chapelle des boys. Je n'y ai jamais mis les pieds donc ne peux vous en parler. Mais d'après les témoignages, ceux qui passaient là quelques jours rigolaient bien, à condition de ne pas y être seul et de n'être pas trop trop mal en point...

Nous ne venions au dortoir que le soir, sauf les mercredis, samedis et dimanches où nous pouvions passer au dortoir pour nous changer et nous habiller en tenues sportives, mettre notre uniforme scout, prendre une douche après un match, prendre ou rapporter nos maillot et serviette pour le bain au lac...

b) Le bureau du père recteur, c'était pas du bidon...
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J'ai rarement été voir le Père Recteur dans ses bureaux, peut-être deux ou trois fois en six ans. Il se mêlait peu aux élèves. Mais les rares fois où nous le rencontrions, il nous saluait par nos noms et était toujours souriant. Le père Recteur logeait à l'étage, juste au coin sud-ouest du collège.(*ph.032, 037, 045 ) Il disposait d'un énorme bureau et avait, c'est normal après tout, une situation privilégiée: de ses fenêtres, on voyait le lac, la ville et les deux plaines de foot.

Je me souviens en particulier avoir été là, une fois en fin d'année pour additionner, noter, retranscrire tous les résultats de notre classe de quatrième latine. Car le palmarès devait être prêt et imprimé pour la proclamation des résultats de fin d'année qui avait lieu quelques jours après les derniers examens.


c) Des billets doux?
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Des billets doux, dans un collège.. Non, non ce n'est pas ce que vous pensez, que nenni, quoique.. il me soit arrivé une fois de remettre à un "grand" de la part d'une demoiselle du couvent (où j'étais aller voir ma cousine un dimanche) et en catimini pour ne pas se faire pincer par l'œil observateur et inquisiteur du surveillant ou pire encore l'oil tout puissant du Père Préfet une petite lettre sous enveloppe et sans timbre, mais bien cachetée... Non, les billets dont il sera question ici ne concernent que le linge, les bouquins, la procure, le coiffeur et aussi les curés..

Expliquons-nous. J'ai déjà fait allusion au système de billets pour emprunter à la bibliothèque, simple et évident. (Voir plus haut : nourriture de l'esprit) Mais on utilisait aussi des petits billets pour rencontrer un père. On disposait des bloc-notes de la procure très faciles pour cet usage. Si nous désirions rencontrer un père (professeur ou non), on notait son nom sur une petite feuille de papier avec notre nom à nous. On posait le billet sur le bord supérieur de notre bureau, à l'étude, durant les cinq premières minutes de la première étude, à 17h.

Ces billets étaient ramassés par le portier de l'étude (voir plus bas : missions de confiance), puis contrôlés par le père surveillant, qui les remettait à l'élève portier qui allait faire le facteur sur les barzas, passant d'un bureau de père à un autre. Il remettait les deux ou quatre billets d'étudiants désirant rencontrer ce père. Prenons un exemple: cinq élèves désirent rencontrer le père ministre. Le portier porte ces cinq billets au père ministre qui les consulte et en choisit un ou deux qu'il rend au portier-postier, en ajoutant une heure de rendez-vous et sa signature. Quand le portier a fini son tour des bureaux des pères avec tous les billets, il rentre à l'étude et remet au surveillant les billets visés et signés. Le surveillant remettra alors les billets cinq minutes avant l'heure de rendez-vous à l'élève concerné. Ceci se passait souvent durant la deuxième étude. L'élève sort et va rencontrer le père qui a accepté le rendez-vous. Quand il reviendra, il rapportera au surveillant un autre billet de rendez-vous pour un autre élève avec le même père. Et ainsi de suite. Il suffisait d'y penser. Et cela se déroulait, comme toujours dans le plus profond silence. Le silence studieux de l'élève à l'étude..

Le coiffeur venait une ou deux fois par semaine (mercredi et samedi PM) Et pour le rencontrer on procédait de la même manière.

Le préfet disposait de billets de permission qui s'appelaient " admittatur" et qui devaient être signés du dit préfet et marqués du grand sceau préfectoral par un tampon encreur. (Voir plus bas: e) admittatur...)

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Il y avait bien sûr les cartes blanches, rouges, oranges, bleues, jaunes et vertes qui nous étaient décernées une fois par semaine, une pour le travail en classe et l'autre pour la conduite à l'internat. Nous devions envoyer ces cartes à nos parents le dimanche et la chose était contrôlée par les autorités. Car nous devions toujours laisser les enveloppes de notre courrier ouvertes... La carte blanche (appelée aussi dorée) était la mention TB (18/20 de moyenne), la carte rouge : bien (15-18), la carte orange, créée pendant notre séjour là-bas: assez bien (12-15), la carte bleue : insuffisant (10,11), la carte jaune: mal (en dessous de 10). Quant à la verte, très rarement donnée, il fallait vraiment être pire que le diable pour la recevoir: note: très mal. Deux cartes vertes, et c'était le renvoi automatique du collège... Ah oui! (*ph.112, 113)

Pour la procure, c'était le lundi. On recevait un catalogue, comme pour la bibliothèque, mais curieusement les prix n'étaient pas mentionnés.. Les fournitures allaient des manuels scolaires, obligatoires, à tout le nécessaire de bureau (cahiers, bloc-notes, gommes, encres de chine de plusieurs couleurs.., papier à dessins, règle, rapporteur d'angle, et même de très beaux compas. Mais aussi les sandales de gym, les bonnets et écussons du collège, les pièces de théâtre, des beaux atlas, des savons, du dentifrice, voire même peut-être des boîtes de pastilles Valda à la menthe contre le rhume ou encore des petites boîtes rondes de "siphoïdes", ces minuscules pastilles comme des billes noires au fort goût d'anis que nous aimions sucer à l'occasion.. et que sais-je encore. Le tout ne nous était pas donné gratuitement, mais sagement comptabilisé et facturé aux parents.. Hé, hé.. on est jésuite ou on ne l'est pas. Il ne faut quand même pas prendre les "soldats" du Bon Dieu pour des canards sauvages...

Pour faire laver notre linge. Nous avions un système semblable. On disposait d'une liste, un peu comme dans les hôtels, on marquait le nombre de "capitulas" ou de "singlets" ou de caleçons sales.. on enfournait, avec le petit billet, dans le grand sac à linge qui avait notre numéro et la semaine suivante, on recevait son linge (plus ou moins sec) dans notre sac. Nous devions donc avoir du linge marqué à notre numéro et au moins deux sacs à linge pour le roulement. L'ennui quand on avait un frère qui portait le même numéro que soi, c'est que chaque semaine ou presque il fallait rendre à Christian ce qui appartenait à Christian... et réciproquement, même si nous n'étions pas dans la même division et que les jours de linge différaient d'une division à l'autre.

Au collège, il y avait encore les billets d'absence en classe. Ils étaient rédigés par les profs lors des premières minutes du premier cours du matin et de celui de l'après-midi et déposés dans une petite boîte à l'extérieur près de la porte puis ramassés par un boy qui faisait le tour de toutes les classes et allait porter ces billet au préfet.

Enfin qui n'a pas fréquenté le collège trouvera bizarre ce qui va suivre, et pourtant la chose s'expliquait très logiquement. En effet il me reste à vous entretenir d'une sorte de petit papier, bien plus important que tous les petits billets dont je vous ai parlé jusqu'à présent. Nous en faisions usage quotidiennement et avions toujours en poche quelques unes de ces papiers, qui n'étaient pas non plus des billets doux. Ils étaient même un peu rugueux, et c'était tant mieux vu l'usage que nous devions en faire... j'ai parlé des papiers hygiéniques, des billets pour un laissez-passer au WC, plus vulgairement cela s'appelait le papier-chiottes.. Mais qu'est-ce qu'il faisait dans nos poches, vous demandez-vous avec raison?

Eh bien, voici la triste et belle histoire des rouleaux de papier hygiénique. Or donc, un jour de 1950 le père Ministre fit remarquer au père Recteur que le nombre de ces rouleaux dépassait nettement la norme. On gaspillait... Le Recteur en parla aux préfet et surveillants qui constatèrent, horrifiés que les beaux rouleaux tout neufs étaient trop souvent jetés par des malotrus directement dans les cuvettes pour en boucher les tuyaux et faire déborder la dite cuvette en tirant la chasse. Alors, le père préfet, furieux d'apprendre cela et de le constater de visu, (je me souviens qu'il y eut une épidémie de ces cabinets qui débordaient vers 1950, un peu comme aujourd'hui Bagdad est meurtri chaque jour par des attentats meurtriers) le père préfet donc, décida dans sa grande sagesse, après avoir consulté probablement les pères surveillants, le Père Ministre et le Recteur lui-même, il décida donc que les nombreux cabinets qui avaient une place privilégiées dans les deux grands préaux (dix ou douze par préau) et dans tous les dortoirs (quatre par dortoir) seraient dorénavant dégarnis de tout papier utilitaire et que chaque élève devrait apporter lui-même sa propre provision pour satisfaire pleinement à ses propres besoins (C'est le cas de le dire). Et pour cela, nous recevions un rouleau au début de chaque trimestre et devions en demander un autre chaque fois que les provisions viendraient à manquer et que le besoin s'en ferait sentir. Si donc un jour vous aviez une légère diarrhée, il valait mieux prendre triple provision, sinon vous étiez obligé d'aller quémander à des copains qui ne se défaisaient pas volontiers de leur propre stock s'ils n'avaient pas encore eu le privilège de se retirer dans leur cabinet particulier...


d) Missions de confiance
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Outre le "sonneur" du gong dont j'ai parlé plus haut, il y avait encore les bibliothécaires, les servants de messe et les rédacteurs d'"Orientation" qui avaient parfois des horaires privilégiés, mais c'est surtout parce qu'ils avaient des tâches qui devaient absolument être faites et ils ne chômaient pas au labeur. Ce n'est pas vraiment ces cas-là que j'appellerais des missions de confiance. Je ne parlerai pas non plus des acteurs qui devaient répéter une pièce ou des joueurs du Victory qui devaient fatalement s'entraîner pour tel match.. Ces missions étaient naturelles et collectives.

Non, je pense plutôt à deux cas particuliers: le portier de l'étude d'une division et le responsable du matériel (sorte d'accessoiriste, un par division également) qui devaient avoir toute la confiance du surveillant et disposaient à l'occasion de son trousseau de clés. Le premier, le portier, comme son nom l'indique avait le banc situé juste à côté de la porte de l'étude. C'est lui qui ouvrait lorsque se présentait quelqu'un, c'est lui qui avait les clés pour ouvrir la porte d'entrée et pour allumer la salle, le soir. Et enfin, c'est lui qui avait le fameux privilège de ramasser les billets de demande de visite et allait faire une petite promenade seul sur les barzas, le soir... promenade de 10 à 15 minutes et occasion de bavarder avec les pères.. (Voir le paragraphe explicatif précédent: c) Des billets doux?)

L'accessoiriste quant à lui avait les clés des divers endroits où étaient entreposés les patins, les ballons et divers filets de tennis ou agrès de sports.. peut-être même la clé de la salle de récréation de la division ouverte tous les midis et mercredis, samedis après-midi de même que le dimanche matin et soir pour lectures, ping-pong, jeux de cartes et de société... Ce qu'on a joué au Monopoly, au Cluédo, aux courses de chevaux et paris, à quoi encore ?. Mais revenons à notre accessoiriste de confiance. Lui, son travail commençait après l'étude, au début des grandes récréations. Christian, mon frère, a été longtemps l'accessoiriste de "Marie-qui-louche", alors que moi j'avais été son portier la première année.. Les frères se suivent, mais les rôles diffèrent.

Une petite anecdote, en passant: Un soir, en 1950, alors que je devais faire ma tournée quotidienne des bureaux des élèves pour ramasser les billets, cinq minutes après le début silencieux de l'étude des devoirs, (voir paragraphe précédent "Billets doux") je me lève et mes pas faisaient "crac, clic, crac, clic, crac...". En effet, j'avais joué au foot pendant la récré et avais emprunté la bottine droite d'un joueur de foot gaucher. Ces fameuses bottines armées de huit ou dix gros crampons qu'on appelait des bouchons. Le copain, Guy Renaud, je crois,.. avait gardé sa bottine gauche et m'avait prêté sa droite. Dans doute, devions-nous être dans la même équipe. Mais comme je ne sais pour quelle bonne raison nous n'avions pas eu l'occasion d'aller au dortoir et de changer de souliers (peut-être n'était-ce pas un mercredi ou samedi de foot et de douche), j'ai dû déranger tout le monde en boitillant: "crac, clic, crac, clic, crac.." Je revois encore la mine surprise puis amusée du surveillant... et toutes les têtes des élèves, inclinées sur leurs devoirs, qui se sont redressées d'un coup, ont pivoté vers moi, ont franchement souri, puis se sont toutes remises au travail l'une après l'autre...


e) Admittatur, infirmerie et tour de France... avec sucette ou chocolat
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Je l'ai dit et répété: le bureau du père préfet se trouvait entre les deux patinoires, dans une sorte de prolongement de l'aile centrale (réfectoires) juste sous la croix. C'était un bureau où nous appréhendions toujours d'être appelés, car être convoqué dans le bureau du préfet de la discipline, c'était souvent mauvais signe, signe qu'on risquait "quelque chose", si par malheur on avait "quelque chose" à se reprocher... Et comme, dans une vie d'interne, on a souvent un petit "quelque chose" à se reprocher, on n'était pas trop fier en entrant... On préférait y aller de notre plein gré pour demander une autorisation quelconque (aller en ville, chez le dentiste ou le photographe, aller chercher un livre oublié en classe, .. que sais-je?). Lorsqu'il était d'accord avec notre demande le préfet nous signait une "admittatur" et il y apposait le sceau du fameux cachet-dateur du préfet. Au fait, cet instrument s'appelle-t-il un cachet dateur ou un tampon encreur? Et pourquoi pas tout simplement un tampon-cachet dateur encreur?

Un jour il se fit voler ce "sésame ouvre-toi" et le paquet d'admittatur vierges qui devait se trouver à côté sur son grand bureau par un ou plusieurs élèves en mal d'un bon coup.. Aussitôt un ordre autographe du père préfet lui-même circula, par l'intermédiaire du boy chargé des billets d'absences, auprès de tous les pères pour leur spécifier qu'ils ne devaient accepter aucune "admittatur" ce jour-là, sous aucun prétexte...

Donc la préfecture. Hé bien directement à l'arrière de cet auguste bureau se trouvait un petit préau où donnait la petite salle d'infirmerie où nous pouvions aller consulter broeder Joossen, lorsque nous avions un petit bobo quelque part ou un gros mal à la tête. C'est là aussi, que le préfet, qui écoutait les nouvelles de l'INR de Bruxelles tous les jours, affichait sur un bout de papier les résultats de l'étape de la veille au tour de France.. Eh oui, le tour de France était parti que nous étions toujours, nous, prisonniers de nos murs, en début juillet. Le père Préfet était consciencieux et nous donnait bien les dix premiers de l'étape et du classement général avec les écarts. C'est là que j'ai d'abord appris à suivre le tour de 52 à 55 et à apprécier les Italiens Bartali, Coppi, les Suisses Kubler et Koblet, les Français Bobet, Géminiani, Darrigade mais aussi nos petits Belges: Jean Brancart, Alex Close, Rik Van Steenbergen et le fameux Stan Ockers...

Enfin, c'est d'un de ces petits bureaux attenant à la préfecture que nous étaient distribués, chaque dimanche après le dîner, notre petite sucrerie hebdomadaire. Ceux qui avaient eu une carte jaune ou une bleue n'y avaient pas droit. Un élève pointait les noms de ceux qui défilaient pour éviter les reprises, vérifier avec les noms barrés sur la liste pour cartes bleues ou jaunes et surtout pour bien noter le montant de trois ou quatre francs sur la facture mensuelle à envoyer aux parents. Quand même. On est jésuite ou on ne l'est pas, non, mais c'est vrai à la fin... Parfois c'était une grosse sucette qu'on faisait durer des heures, soit la grosse boule rouge, soit la fleur plate et multicolore aux mille dessins. Parfois encore nous recevions une barre de chocolat ou quelque autre friandise.. Une petite douceur, une fois par semaine, ce n'était vraiment pas exagéré pour le cholestérol...


f) Pas de courant, on s'enflammait.. pas d'eau, on s'en courait..
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Il arrivait parfois, mais rarement, que nous n'eussions pas de courant au collège. Une panne cela arrive dans le meilleur des mondes, mais si cette panne durait trop longtemps et que nous fussions le soir, adieu veau, vache, cochon, couvée.. au revoir les devoirs, les leçons, les études.. Et nos récréations s'en trouvaient prolongées. Oui, oui, nous aimions ça. Je me souviens cependant d'une panne qui sans doute avait été prévue, car les bons pères nous ont distribué à chacun une bougie et nous avons dû, bien malgré nous, continuer nos travaux,  à la lueur de notre chandelle et à la sueur de notre cervelle...

Il était plus agréable, mais encore plus rare, d'être privé d'eau. Si par hasard la chose arrivait et que le matin, les robinets confus de nos éviers émettaient le sifflement aigu d'un tuyau résolument vide et désespérément sec, alors un coup de sifflet nous avertissait que nous pouvions prendre nos maillots et nos serviettes de bain.. et hop une descente en vitesse jusqu'au lac pour s'y baigner dans l'eau rafraîchissante et consolatrice du Kivu. Nous prenions aussi nos savons, shampooings et dentifrices et personne ne se posait la moindre question sur l'environnement de la belle nature, l'écologie ou la salubrité des eaux. On ne connaissait pas encore ces grandes théories et ce mouvement vert fin de siècle. On adorait ces pannes sèches et ces plongeons mouillés qui nous changeaient un peu de notre ordinaire, sans compter qu'en plus, et comme en rabais, ce jour-là, nous n'avions pas de messe, puisqu'il fallait bien une heure pour descendre, se laver, se rincer, se baigner, remonter et donner le temps au surveillant de retrouver tous ses petits.. Ah le bon temps que ce temps-là!..


g) Étude au mercure, à la papaïne et au caméléon... Santa Maria et Sainte Mère de Dieu!
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Hem ! Avant d'aborder cette étude sur les études, je me rends compte qu'il est absolument indispensable, en note préliminaire, que je vous fasse remarquer bien simplement n'est-ce pas, que le terme "étude" a deux sens nettement dichotomiques, quoique rapprochés par l'essence même du mot. Hem.. Le premier de ces sens désigne l'action d'étudier.. et pour un étudiant, étudier est sans doute essentiel (Il y va de l'essence du mot lui-même..). Mais où étudie un étudiant ? Je vous le demande et vous réponds par la même occasion : Dans "une" étude .. et c'est la que le bât blesse, si j'ose dire car l'étudiant n'est pas un âne bâté (parfois buté, mais c'est autre chose). Non pas que l'étude soit blessante, (quoique parfois astreignante, indigeste et carrément révoltante) non, mais si le bât blesse, c'est que l'étude se fait dans l'étude (ci-contre la photo d'une de nos salles d'étude) et que parfois, en employant toujours ce même terme on ne sache plus s'il s'agit de la chose ou de l'endroit où l'on fait cette chose... Enfin, si je vous ai bien perdu, chers lecteurs, c'est la preuve précisément que j'avais bien raison et qu'on peut confondre les deux termes. J'espère simplement que dorénavant vous ne confondrez plus... Passons.

Durant cette fameuse année 52-53, nous étions une bonne douzaine (treize, je crois) de quatrième latine et quatrième moderne à être restés chez les moyens par manque de places chez les "grands" où tout naturellement nous aurions dû être (voir plus haut: a) Divisions, dortoirs et chambrettes). Nous étions les plus petits et sans doute parmi les plus sages de nos classes. Pour nous consoler les pères nous avaient expliqué que nous ne perdrions aucun privilège des grands. Mon œil !.. si on pouvait parfois aller voir une pièce réservée aux grands, en fait nous avions le même horaire et les mêmes règlements (de fumage, de coucher par exemple) que les moyens. Eh bien cette année-là, il nous est arrivé d'être un peu indisciplinés, particulièrement à la salle d'étude qui était située à l'étage, juste à gauche de la sortie de la chapelle, près des casiers.

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Il faut d'abord rappeler le principe qui voulait qu'aussitôt arrivés à l'étude et après la prière, nous avions cinq minutes pour prendre nos livres et nos cahiers. Mais il fallait être prévoyant, en particulier durant la première étude, dite étude des devoirs d'une heure et demie, de 17h à 18,30h. En effet, si nous avions oublié un livre ou désirions prendre un crayon de réserve, nous n'avions plus le droit d'ouvrir nos bureaux. Et ceci pour deux raisons, cela risquait de faire un certain bruit dérangeant l'atmosphère calme et recueillie d'une bonne centaine d'étudiants en train de se nourrir aux mamelles de la science, mais surtout cela évitait les possibilités de bavardage indu derrière une tablette levée. Il fallait demander la permission et nous devions procéder en grand silence pour ne pas déranger les autres et se faire punir. Pour demander la permission, c'était très simple: on levait bien haut la main jusqu'à ce que le surveillant nous voie (pour ne pas se fatiguer inutilement, on le regardait et quand il tournait la tête dans notre direction, là, nous levions la main), puis quand il nous regardait, on pointait le doigt vers le bureau et - généralement - la permission était accordée : il nous faisait un grand oui en inclinant la tête. Pas plus compliqué.

Il est bon de mentionner encore deux choses: ces gros bureaux d'étude devaient recevoir tout notre fourbi scolaire et donc devaient avoir une grosse capacité de stockage. La tablette quant à elle s'ouvrait comme toute tablette de bureau, en se relevant grâce à des charnières sur le haut, côté encrier. Mais en plus cette tablette était divisée en deux parties également rejointes en leur milieu par une longue charnière qui permettait de rabattre un pan sur l'autre et les deux sur le haut de bureau de sorte que pendant ces cinq minutes, le surveillant voyait la face de tous ses élèves et nous ne pouvions bavarder avec le voisin en nous cachant la tête derrière la tablette levée et retenue par la tête ou un bras. C'était bien pensé, même si c'était un peu machiavélique. Mais il restait un endroit où nous pouvions nous cacher et en profiter pour tailler une petite bavette avec le voisin de devant, de derrière ou d'une rangée latérale, c'était sous notre bureau. Ben oui, il arrive à tout le monde de laisser tomber par inadvertance une gomme, un buvard ou une plume... mais tout le contenu d'un petit flacon (bien lourd) de mercure... ça il ne doit pas y en avoir beaucoup à qui c'est arrivé. J'ai eu cet avantage.

D'abord, il faut savoir qu'à cette époque le mercure n'avait rien du méchant polluant dénoncé aujourd'hui par tout et par tous. Et même, nous étions fascinés par ce métal liquide qu'on pouvait prendre dans ses mains, qui roulait drôlement, était plutôt froid, se divisait en gouttelettes et pesait très lourd dans la main. Or, je ne sais comment, nous avions pu nous en procurer. Cela venait certainement des réserves de chimie, peu importe. J'en avais une petite fiole. Et je me souviens avoir une fois vérifié que le mercure aimait l'or... j'y ai mis tremper la plume en or de mon beau stylo "Shaeffer".. Elle a pâli immédiatement, la pauvre.. Or donc un jour, je ne sais par quelle maladresse, tout le contenu de ma petite fiole s'est retrouvé dans la poussière sous nos bureaux.. Le drame ! Il fallait ramasser ce précieux liquide au plus vite, mais sans se faire remarquer le moins du monde par le surveillant qui aurait certainement trouvé la chose incongrue et nous aurait punis. On s'y est mis à trois, à quatre pattes sous nos bureaux pour ramasser avec des petites cartes de visite toutes les minuscules gouttelettes remplies de poussière. Cela nous a pris quelques séances interrompues par des alarmes "22, v'la le surveillant!" chuchoté par un camarade resté en haut comme sentinelle, naturellement assis et innocemment penché sur ses devoirs... On se prenait pour des mineurs arpentant les galeries bien étayées sous nos bureaux.. Au fait, ami lecteur, dans la nature est-ce qu'on se procure aussi le mercure dans les filons de mines souterraines ? Ce serait une question à .. approfondir.

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L'histoire de la papaïne est plus cruelle, mais amusante. Et le fait qu'elle se soit passée dans la même étude, autour des mêmes bureaux, durant cette même année n'est qu'un pur hasard. Or donc, un de mes amis, un des treize, avait en sa possession, dans une boîte de quinine, de la papaïne. C'est, selon le dictionnaire, une enzyme extraite du latex de papayer. Je ne sais ni pourquoi ni comment il avait cela. Cette papaïne venait de chez lui, je crois. Peut-être avait-il apporté cette denrée au collège pour attendrir ses steaks, toujours est-il que vous devez savoir que l'armée américaine a, paraît-il, fait usage de cette enzyme pour attendrir la viande de ses soldats à la guerre de Corée. Je nous revois assis à nos bureaux au fond de l'étude. Or, voilà qu'un grand costaud, un bellâtre de cinquième moderne, voisin de rangée de mon ami, lui demande ce que c'est. Innocemment mon ami répond au grand costaud un peu imbu de sa personne que c'est comme des bonbons, qu'il faut en prendre une pincée sur le bout de la langue et sucer très lentement et que c'est un peu acidulé. Tu parles ! Le grand copain, curieux et gourmand, en prend une bonne pincée se la pose sur la langue, attend un peu puis se retourne et regarde mon ami qui riait sous cape.. Il a recraché, mais un peu tard... le malheureux. Rien ne vaut l'expérience personnelle pour bien apprendre. Il en fut mortifié, le pauvre. C'est ainsi qu'il a appris que cette enzyme rongeait toute chair... Mais l'histoire (véridique, je confirme) ne dit pas s'il a encore la chair de poule quand on lui parle de papaïne. Cette histoire est tout ce qu'il y a de plus vraie et n'est donc pas une fable, quoiqu'elle me fasse penser à la fable "Le corbeau et le renard", mais ici c'est le rusé renard qui disposait du fromage que le corps beau lui convoitait, si vous voyez ce que je veux dire.


L'histoire des caméléons est tout aussi vraie, moins piquante, mais plus nature. Nous parvenions à faire de l'élevage de caméléons dans nos bureaux. Vous savez ces petites bêtes qui ressemblent un peu à des lézards, ont une langue très gluante qui se détend comme un ressort pour happer les mouches et surtout qui changent progressivement de couleurs pour se confondre avec leur environnement. Eh bien, je ne sais plus comment, mais nous parvenions à avoir des caméléons, à l'occasion. Sans doute, se les procurait-on auprès des noirs, contre un peu d'argent ou deux trois cigarettes.. Bref, nous les gardions dans notre bureau d'étude, mais il fallait les nourrir (donc, on collectionnait des mouches), leur procurer un peu à boire et ne pas oublier de boucher le trou de l'encrier, sinon, ils sortaient par là et risquaient de tomber nez à museau avec le surveillant! Il y en a même un parmi nous, me semble-t-il, qui a eu une femelle et des œufs, mais je ne crois pas avoir jamais vu l'éclosion des petits caméléons..

Souvent aussi, nous les sortions (il fallait bien qu'ils changent d'air, quand même) en les déposant précautionneusement dans la poche de notre chemise. Moi, ce qui m'impressionnait beaucoup chez ces doux reptiles, c'était leurs quatre doigts divisés en deux paires opposées comme les mâchoires d'une pince, leur queue spiralée très préhensile et surtout leurs yeux perchés au sommet de petits cônes qui tournaient dans toutes les directions indépendamment l'un de l'autre, mais le plus drôle restait leur démarche très lente et comme à répétition, ils avançaient une patte, restaient en suspens sur trois pattes, puis le corps se balançait d'avant en arrière, puis ils posaient la patte, et l'exercice recommençait avec infiniment de lenteur et de précaution avec la patte suivante.

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Je ne peux quitter la douce ambiance de cette chère salle d'étude (*ph 1026) sans rappeler deux autres souvenirs qui prouvent hors de tout doute que la colère n'est pas bonne conseillère. D'abord l'année de ma sixième latine, cette même salle était déjà l'étude des moyens, au même endroit juste à gauche en sortant de la chapelle. Et c'est là qu'un jour, de rage et de désespoir, j'ai découpé en morceaux et lacéré de rage une jolie et minuscule caravelle de dix centimètres que j'avais patiemment sculptée et construite sur du balsa ou du liège avec des mâts en bâtons de sucettes, des cordages en fil blanc et des voiles en petits morceaux de papier à dessin. Elle était magnifique, ma Santa Maria. Je la préparais pour le concours de bateaux qui devait avoir lieu je ne sais à quelle occasion pour une exposition maritime sous l'égide de Fossile (le Père De Crombrugghe, notre surveillant de l'époque). Je la caressais, la polissais, la chouchoutais ma petite caravelle. L'étrave , la proue, le château arrière sortaient du bois et prenaient exactement la même forme que dans le dessin du dictionnaire Larousse qui me servait de modèle. Ah oui, vraiment elle commençait à avoir une belle gueule, la Santa Maria. Les bastingages, les trois ponts, même les hublots étaient marqués de petites entailles à la lame de rasoir.. mais hélas elle n'était pas terminée et le temps avançait. Puis la veille du jour fatidique, je me suis rendu compte que jamais elle ne serait prête à temps pour son lancement dans la mer des prix et décorations. Alors de rage, les larmes aux yeux, j'ai pris ma lame de rasoir et en trente secondes, de dépit, de colère, je l'ai réduite en dix, en vingt morceaux... Quelle ne fut pas ma honte quand des amis étonnés et déçus d'apprendre cela m'ont certifié que même non finie, ma caravelle aurait certainement mérité de gagner un prix, car selon eux, même non terminé, mon bateau était le plus beau. C'est alors que j'ai vraiment râlé, pas contre le manque de temps, mais contre le con que j'avais été en démolissant la Santa Maria. L'année suivante, Fossile, se souvenant sans doute de mon beau travail avorté et ayant subodoré en moi le grand artiste sculpteur que je ne suis jamais devenu, m'a demandé si je voulais bien construire d'après maquette le fameux avion-fusée à réaction, le fameux SX1 tout bleu, le bel espadon, de la célèbre bande dessinée "Le secret de l'Espadon" d'Edgar-P. Jacob, pour la nouvelle exposition qui cette fois portait sur l'aviation. J'ai répondu par l'affirmative et nous avons produit une belle maquette hors concours, car je travaillais officiellement pour l'avion présenté par la division.

L'autre histoire se passe encore durant la fameuse année 52-53 et concernait un ami, un ami scout, mais un ami qui pouvait être très colérique à l'occasion, comme vous l'allez voir. Ce garçon était jovial, blagueur, souriant et aimait papoter. Or un soir, au début de l'étude, encore en cet endroit du fond de la salle d'étude où tout arrivait, le surveillant (ce n'était plus Fossile, mais peut-être Fétiche, je ne m'en souviens pas) lui fait le signe des quatre doigts levés en l'air, ce qui dans notre langage muet de l'étude silencieuse signifiait: quatre pages (punition de quatre pages à copier pour le lendemain). C'était la ration quand on était surpris pour un bavardage. Or, et je le crois, l'ami en question n'avait sans doute pas proféré un seul mot et le surveillant devait s'être trompé. Le copain se lève donc furieux et fait remarquer au surveillant qu'il n'a rien dit. Mais pour ce faire, il enfreignait la sacro-sainte règle du silence. Et là, le surveillant ne le rate pas et lève la deuxième main. Huit pages pour avoir répliqué! Sainte Mère de Dieu ! Le gars, encore plus furieux se lève et crie qu'il ne les fera pas. Nous, on ne pipait mot. On regardait les deux protagonistes et on comptait les coups qu'ils s'échangeaient. (Pas besoin de compter les pages..) Réponse automatique du surveillant, toujours calme et glacial: 12 pages. L'ami de plus en plus furieux... vous ai-je dit qu'à l'occasion il pouvait être colérique, ne se contrôle plus et se lève encore en s'adressant à haute voix au surveillant pour lui dire que c'est injuste, qu'il n'a rien fait, qu'il ne fera pas ces pages.. Le surveillant qui gardait ses distances et son calme olympien monte les enchères à seize pages. Là-dessus, notre ami est sorti. Il est sans doute allé dehors pour calmer son impatience et clamer son innocence chez le père préfet ou un autre curé.. Mais il a quand même dû faire ses seize pages... Ah oui, la fameuse discipline des Jésuites.. assez contraignante, merci...

 

h) Les choristes
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Nous avions une belle et bonne chorale au collège. Cette chorale à quatre voix était essentiellement destinée aux messes pour le public (le dimanche vers 9h et on perdait ainsi une partie de l'étude consacrée au courrier) et parfois à des cérémonies plus solennelles avec les élèves, dans les grandes occasions. Les dimanches ordinaires, la messe pour les élèves était chantée par tous sans la chorale. J'ai fait partie de cette chorale pendant deux ou trois ans, chez les altos, avant que je mue. J'aimais beaucoup et il y avait notamment une messe spéciale en latin que nous avons chantée plusieurs fois et dont je ne me souviens plus du nom. Plus tard, j'ai cherché, écouté en vain des tas de messes pendant des années, car j'aurais tant voulu la retrouver pour pouvoir l'acheter et la réentendre. Je me souviens qu'il y avait des passages ardus pour nos petites voix, en particulier dans le crédo et le benedictus il me semble, mais que l'ensemble était beau...

Nous avions comme sopranos solistes deux très bons chanteurs. De vrais rossignols: Philippe Van Roey, c'est lui qui allait le plus haut, avant qu'il ne mue à son tour et ne devienne une belle voix de basse. Il avait une particularité vraiment étrange, ce gars venu de Butembo, comme Jaumin et les frères André, il avait eu, je pense, un accident à la tête et une fracture du crane étant petit. Toujours est-il que, quelque part à l'occiput il lui manquait un peu d'os sous le cuir chevelu. Et il devait porter une plaque protectrice sur le sommet de la tête. Mais comme l'élastique de maintien le gênait un peu, il oubliait facilement de porter cette plaque. C'était un garçon toujours jovial, dont la grande bouche partait souvent en un rire sonore. Il avait un an de plus que nous, Jaumin, Bonsang, Forro, Cimino.... Il est devenu médecin ou chirurgien et Claude Jaumin est resté en relation avec lui. Je me souviens, un jour sur la plaine, Claude lui demanda quel était le roman qui lui avait le plus plu jusqu'à ce jour. Et il avait répondu du tac au tac: Rebecca, de Daphné Du Maurier. Claude me disait que Philippe était un grand lecteur. Je me suis toujours souvenu de cette réponse, j'ai lu Rebecca que j'ai beaucoup apprécié. Hitchcock aussi avait aimé ce roman puisqu'il en avait fait un beau film en 39 avec Joan Fontaine et Laurence Olivier. C'est drôle, je pense qu'à cette époque d'insouciance et de nos premiers émois, nous collectionnions des images d'acteurs et de starlettes américaines, trouvées dans des paquets de "chewing gum" et on se les échangeait. Plus pour les actrices que pour les acteurs, évidemment. Claude ne se souvient sans doute pas que Joan Fontaine justement avait sa préférence, alors que moi j'avais jeté mon dévolu sur Leslie Caron.

Notre second soliste soprano s'appelait Guy Cimino. Il allait moins haut que Philippe Van Roey, mais je trouvais sa voix plus chaude, plus harmonieuse. Avec un nom pareil, il devait avoir une origine italienne et être le probable descendant d'Enrico Caruso ou Mario Lanza pour le moins, à moins qu'il ne fût le cousin éloigné de Luciano Pavarotti. C'est Poupouce, le père Bertrand à la belle voix de ténor, qui nous dirigeait lors de nos répétitions,. Mais lors des exécutions, surtout dans les très grandes circonstances où les quatre voix emplissaient le jubé, c'était le Père Ministre, Ernest van den Broek, qui nous dirigeait, comme un vrai maestro.


i) Beaucoup de bilulus
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Lors de ma première année, donc en 49-50, sur la grande plaine de foot, située à l'ouest en face de l'aile des pères, lors de la grande récréation de midi, nous avons vu arriver de dessus le lac une sorte de gros nuage sombre qui avançait vers nous. Le ciel s'obscurcit rapidement et on entend un léger vrombissement de plus en plus fort et menaçant. Aussitôt tout le monde se couche car on venait de voir que nous étions envahis d'insectes volants. Je n'ai pas le souvenir exact de la chose, mais ce devait être des abeilles. Je ne pense pas que ce soit des grillons, pèlerins ou non, car ils auraient fait plus de dégâts me semble-t-il. Donc des abeilles ou des guêpes... en tout cas des "bilulu" (faut-il un s pour la marque du pluriel dans ce mot connu de tous et tellement répandu qu'il était aussi bien lingala que swahili..) Ces insectes donc volaient à une hauteur que je situerais entre un mètre et trois ou quatre mètres. Il y en avait des millions... On est tous restés couchés, comme un seul homme attendant que ça passe. Cela a duré deux ou trois minutes: des millions, voire des milliards d'abeilles ou de guêpes sauvages sont passées ainsi en rase-motte au-dessus de nos têtes, puis le nuage s'est éloigné vers le sud. On s'est relevé, comme si de rien n'était. Pas un seul ne fut piqué par cette invasion aussi soudaine que fugace. Puis on en a parlé, étonnés, amusés, puis on a repris nos jeux. Ah oui, sans en faire un dessin, je dirais que si c'était un essaim, c'était un très gros essaim.


j) Trois rois mages et pas de reine
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Le six janvier, généralement nous étions déjà revenus de nos trop brèves vacances de Noël qui duraient à peine deux petites semaines. J'ai expliqué ailleurs que comme certains élèves habitaient trop loin au fin fond de la brousse en ces temps lointains où toutes les routes n'avaient pas toujours de ponts, mais étaient jalonnées de bacs dès qu'apparaissait une rivière un peu conséquente, ils ne pouvaient rentrer chez eux car l'aller et le retour auraient occupé toutes leurs vacances. Ainsi, mon frère et moi-même, qui avons habité l'Uélé, puis l'Ituri, nous prenions l'avion, puis il nous fallait en plus une journée de route pour rejoindre nos parents. Au début, nous avons fait trois fois le voyage par le bateau et la route par le parc Albert. Cela nous prenait trois ou quatre jours, avec logements à Goma, Butembo ou Béni, Nia-Nia ou Irumu (à l'hôtel Cox).(*ph.411,412) Jamais nous ne sommes restés au collège pour Noël et nouvel an. Mais les quelques malheureux qui demeuraient au collège, bénéficiaient souvent d'une fameuse excursion de plusieurs jours avec un ou deux pères, comme l'escalade du Ruwenzori. C'est sans doute à cause de cela que les vacances de Pâques duraient un peu plus longtemps, trois semaines.

Bref, pour faire une histoire courte, nous étions donc souvent de retour dans les murs teintés de jaune pâle de notre cher collège, en ce 6 janvier, jours de la fête des rois. Et à cette occasion, bien sûr, les bons pères fidèles aux traditions avaient prévu la galette des rois. Cela se faisait en grande pompe. Toutes les énormes tartes au riz étaient déjà posées sur des tables à l'arrière du réfectoire et lorsque était venu le temps du dessert, un délégué de chaque table allait à l'arrière piger un numéro correspondant à une tarte et revenait avec la précieuse tarte. Nous la partagions en grand silence et nous dégustions avec lenteur chacune de nos bouchées pour être bien sûr de ne pas avaler par mégarde la précieuse fève. Une seule de ces tartes par division (et il y avait une vingtaine de tables par division) renfermait secrètement la fève qui désignerait notre roi. Ce n'a jamais été à ma table, en six ans. Peu importe, statistiquement c'est bien normal. Mais une fois désigné le roi ne se choisissait pas de reine (il aurait eu beau chercher, le pauvre. Encore moins de mignon.. car il faut croire que les trois rois mages étaient célibataires. En effet, nous avions trois divisions à l'internat (les tout petits étaient réunis aux petits pour la circonstance), nous avions donc: Gaspard, Melchior et Balthazar. Restait à les maquiller et les déguiser quelque peu. Cela se faisait rapidement. Puis ils revenaient avec leurs couronnes, leurs sceptres et leurs capes et assis sur un trône, ils avaient le droit d'émettre chacun un vou. C'était une faveur qu'ils demandaient au nom de leur division et que le père préfet avait bonne grâce de leur accorder toujours. Évidemment la demande avait été contrôlée, filtrée ou même suggérée juste avant. Il était de tradition, bien sûr de demander l'après midi ou un autre jour de congé, une suppression de devoirs ou une remise de punitions. C'était divertissant et bien agréable...


k) L'assiette incassable et les deux trompettes
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Mes parents ont eu la chance de venir une fois à Bukavu visiter le collège. Comme mon frère Christian avait été malade à la fin des grandes vacances, en août 53 je crois, il était resté quelques jours de plus à la maison, le veinard et j'étais reparti seul. Une quinzaine plus tard, ils ont tous débarqué à Bukavu avec nos deux petites sours. Et mes parents ont profité de leur bref séjour en ville pour visiter le collège, comme il se doit.

C'est broeder Ooyen (*ph.142) qui leur servait de Cicérone, pendant que nous étions en classe ou à l'étude. Et quand vint le temps d'aller voir la nouvelle grande cuisine avec ses installations modernes (cuves électriques pour la soupe, les pommes de terre et la fameuse friteuse électrique presque aussi grande qu'une baignoire), le frère leur a aussi montré notre nouvelle vaisselle incassable. Le plastique était nouveau à l'époque. Il prend donc une assiette blanche et la frappe fort à plusieurs reprises sur le revêtement de ciment d'un long comptoir de cuisine. "Vous voyez, dit-il, incassable!" Et il la passe à maman qui examine l'assiette et fait remarquer qu'on dirait quand même qu'elle est légèrement fêlée.. Le frère la regarde de plus près, (pas ma mère, mais l'assiette) la soupèse (toujours l'assiette) et constate, un peu pitoyable, après qu'il se soit acharné dessus : "Oh oui, vous avez raison, je me suis trompé, celle-ci est une vieille assiette de faïence, elle n'est pas en plastique." Mais malgré tout l'assiette avait bien résisté à ses coups de battoirs.

À l'occasion de cette visite aussi, les pères n'ont pas manqué de leur montrer les instruments tout neufs de la toute nouvelle fanfare: huit tambours, huit trompettes de cavalerie et quatre gros tambours que l'on appelle je crois des caisses. Et il faut savoir que pour récupérer les fonds dépensés à l'occasion de cet achat de cuivres et percussions - on est jésuite ou on ne l'est pas, non mais c'est vrai..-, les bons pères proposaient de faire graver sur une trompette le nom de celui qui accepterait de la commanditer (pour 300 ou 400 francs) Et notre papa s'est généreusement laissé prendre pour deux trompettes, si bien que Christian et moi avions deux trompettes gravées à notre nom.


l) Modèles réduits
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J'ai parlé ailleurs des deux expositions que le père De Krombrugghe avait organisées, l'une en 51 sur les maquettes de bateaux, et l'autre en 52. sur celle des avions en modèles réduits. Mais il s'agit ici d'autres modèles réduits, je veux parler des premiers jouets en métal de voitures, de camions ou même d'avions, identiques aux vrais, mais en jouets pour enfants d'une dizaine de centimètres. Tous étaient solidement fait en métal, peints, mais de manière moins raffinée qu'aujourd'hui évidemment, quoique probablement plus solides... C'était je crois les premiers de ces "Dinky toys" et autres miniatures qu'on retrouvera bientôt par milliers de modèles différents sur le marché. Ici notre marché à nous, notre vendeur unique et monopolistique, c'était le père préfet. Je ne sais ni où ni comment il avait ramassé ce stock de petites bagnoles, mais il en avait une fameuse quantité, au moins une centaine et tous de modèles différents, destinée à être vendue aux jeunes gamins que nous étions, chez les petits et chez les moyens. Elles étaient même exposées à la fenêtre de la préfecture, pour allécher le clientèle. Il fallait bien profiter de toute occasion pour apprendre l'économie et les dures lois du marché à ces futurs capitalistes que nous serions un jour. Eh bien, un jour, alors que la vente n'était pas encore commencée, le préfet fâché contre nous, la division des petits, car sans doute, nous avions encore été trop bavards et énervés une fois de plus et malgré les appels au calme de notre surveillant Marie-qui-louche, le préfet donc, le père Sets, avait décidé de retarder la vente de ces précieux véhicules à notre division. Résultat: les moyens avaient raflé tous les beaux modèles et nous n'avions eu, quinze jours plus tard, que les restes et les laissés pour compte. Quelle déception! Mais malgré ce retard, ce qu'on a pu jouer, construire des routes et des villages de terre, avec boue séchée et indécrottable aux genoux, et aux doigts, et aux paumes, et même aux coudes, comme lorsqu'on jouait aux billes... Chacun avait sa bagnole (ou son avion) et jouait avec pendant une heure, sur le coin nord est de la grande plaine, en face de l'aile des pères. (*ph.020, à gauche) C'est là que notre village lilliputien avait développé son réseau de routes, de ponts, de garages, de maisons, d'hôpitaux et quoi encore... C'est une mode qui a duré un ou deux trimestres, puis on a oublié, le goût est passé à d'autres occupations.


m) Scout un jour...
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J'ai fréquenté le collège pendant six ans, j'ai été scout au collège durant les cinq dernières années, de ma sixième latine à la poésie où j'étais assistant. Pour moi le scoutisme, ses principes, sa loi, ses techniques.. c'est une seconde nature que j'ai continuée en Europe, puis en Amérique. Parler du collège sans parler des scouts, dans mon cas, ce serait sans doute oublier l'essentiel. J'ai aimé le collège, mais j'ai vraiment "vécu" chez les scouts. Nous allions tous les jours au local, tous les midis...


Chante et danse la Bohême,
Faria-faria-oo


Le local était situé derrière la cuisine, face au collège côté nord il y avait le local des routiers et des louveteaux. Mais c'est à l'arrière, côté lac, que se trouvaient nos coins de patrouille: les Hiboux, petit local à gauche avec sa propre porte et sa clé (ce que les autres n'avaient pas), (*ph.051, 620) puis le corridor intérieur avec les Léopards, les Lynx (qui viendront plus tard, les Écureuils et les Faucons. À l'extrême droite, l'établi de menuiserie. On y avait tous les outils indispensables pour travailler le bois. J'y ai fait une petite niche stylisée pour une vierge que nous avions dans notre coin de pat. On remisait le gros matériel de camp sur un plancher au dessus du plafond. Nous y avions, chaque patrouille, nos deux tentes (*ph.420, 439, 444), un coffre avec les outils, les cordages

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Youkaïdi, youkaïda, Youkaîdi, aïdi, aïda


et une malle avec la batterie de cuisine et la vaisselle souvent métallique, dépareillée et de récupération. L'essentiel de nos midis consistait à réparer ou réinstaller notre coin de patrouille comme des éternelles fourmis, préparer et entretenir le matériel, faire de la technique (morse, signes de pistes, noeuds... et apprendre aux plus jeunes..)


Dans le soir d'or, résonne, résonne..
Dans le soir d'or résonne le cor..


Devant le local, le terrain où nous avions nos rassemblements de troupe (*ph.615) le dimanche, le lever des couleurs, le salut au drapeau et la partie officielle avant le grand jeu. À droite, le "champignon", (*ph.621) un abri pour mettre sécher les tentes mouillées avant l'entreposage. En contrebas un terrain un peu (*ph.024) plus grand où nous avions souvent des jeux (jeu de massacre au ballon, concours de feux, etc..)

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Voici quelques noms des grands scouts que j'ai connus.
D'abord les sachems (chefs), en tout bien, tout honneur:
Père Croegaert:(CT) Cerf
Père Cuypers:(CC) Milan
Monsieur Jean Mortier :(CT) Elan
Père Verhaegen: (CT) Sanglier
Père de Wilde :(Aum. des louveteaux) Grillon (?)
Michel Staes, un élève du collège qui avait eu la paralysie infantile, des yeux très vert pâle étaient dignes de son totem et de ses talents d'hypnotiseur : Chat serviable
Père Michel Deckers: ancien aumônier du bataillon belge en Corée: Loup ardent il sera Aumônier, 54-55
Un civil célibataire, travaillant près du collège 54-55 : Griffon turbulent, un chef célibataire de l'extérieur du collège

Nous marchons dans la nuit profonde

Ensuite parmi les scouts on se rappelle toujours d'abord les anciens, les plus vieux que soi: Les grands, ceux qu'on regarde en contre-plongée, parce qu'on est plus petit qu'eux, ceux qu'on admire, qu'on envie, qu'on respecte...
Paul Schoetter, CP des Faucons,..Chevreuil
Stefano Busin... , CP des Écureuils , Blaireau sincère
Jacques Duhoux , CP des Écureuils : Chamois sans détour
Amand Nijs , CP des Lynx : Loutre tenace
Frankie Van der Vorst (CP des Hiboux, mon premier CP): Caribou serviable
René Braken : Waterbock
Jean Samain : Puceron
Nick Carpentier : Alpaga souriant
Georges Van den Heuvel: Civette
Louis Schoolmeesters: Gerboise
Dominique de Kerkhove: Coccinelle éveillée

Le soir étend sur la Terre
Son grand manteau de velours..

Un kilomètre à pied, ça use, ça use..

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Du même âge que moi ou plus jeunes:
Hubert Van der Vorst: Faon
Luc Van den Eeckhaut, Colibri (totémisé le même jour que moi)
André Forro: Castor
Claude Jaumin: Fouine délurée (ou versatile ?)
Michel André: Marabout boute-entrain
Jean-Marie André: Lapereau jovial (Il fut mon second de patrouille)
Tommy Carpentier: Mangouste
François Noël : (Épagneul?)
Jackie. Carpentier: Poulain (il fut aussi mon second)
XY.. Lama
Jean-Claude Debussher : Musaraigne loquace
Harold Stéphane : Pangolin
Yves De Milde : Ouistiti..
Guido Bothma, totem ?
Et qui encore, quels sont tous ceux que j'ai oubliés ? Comme disait le cher Rutebeuf: "que sont mi amis devenus?.. Ce sont amis que vent emporte. Et il ventait devant ma porte.."

Je l'ai dit: on était un peu à part, on formait une grande famille scoute, mais plus restreinte que la plus grande famille de la division. Alors, les liens d'amitié se resserrent à toujours se retrouver, travailler, peiner ensemble..

Le dimanche, c'était le grand rassemblement de troupe, en uniformes, à 10h, après l'étude courrier On courait au dortoir se changer, puis on descendait par l'escalier des cuisines: salut au drapeau.

Chevaliers, saluons nos couleurs
Sonne, sonne, éclaireur..

Et ensuite, le grand jeu. On partait dans la nature..

V'la l'bon vent, v'la l'joli vent

Haut


...pour une bataille de l'eau lourde, un grand jeu de piste ou une exploration avec construction d'un pont (*ph.430) ou d'une cabane.. Nous revenions souvent vers midi, midi trente.. bien fatigués. Souvent aussi, nous allions vers le CER, (*ph.047, 313) devant le collège. Combien de fois avons-nous défendu avec les scouts d'une deuxième patrouille une maison vide et son trésor caché contre un envahisseur fait des deux autres patrouilles? Ou traversé une frontière, comme contrebandiers en évitant les douaniers ?.. Prises de foulard.. tu es mort ou tu es blessé... Un ou deux dimanches par mois, nous sortions toute la journée jusque vers 17h. Nous avions des grandes marches et notre gourde était vide bien trop tôt..

Livrets et Insignes.

Nos insignes, nous nous les procurions, pour la plupart chez notre aumônier. Certains nous étaient donnés lors de notre promesse. Il y avait les insignes à coudre sur la chemise et le chandail : (croix “tenderfoot”, insigne 2e classe, insigne 1ère classe, bande d’unité, bandes de CP)

La croix métallique émaillée potencée avec fleur-de-lys à placer sur le chapeau.

Et en plus les petits insignes ronds des badges de spécialités, les étoiles de service. À cela, il faut ajouter foulard, noeud de foulard et cordelière, noeud d’épaule, passants verts pour les bas, ceinturon...

Nous disposions de petits livrets techniques pour nous aider à apprendre. Ces manuels nous étaient vendus par la Procure ou encore par le Père aumônier. Je pense à :

-“Pistes” la bible de tout bon scout (touchait à tous les sujets),

- un chansonnier, le feu de camp, Histoire de BP.,..

- Campisme, Secourisme, Woodcraft, les noeuds, Orientation, Hébertisme, Signalisation, etc...

Les camps.. Ah les camps! Trois jours fameusement remplis: Arrivée très tôt au local en uniforme, avec notre sac à dos préparé la veille. On charge le matériel (*ph.432) déjà prêt lui aussi dans le gros camion du collège, les mâts de tente d'abord, puis les malles, - n'oublions pas les malles intendance et la malle de l'aumônier pour dire la messe - et les tentes ensuite. Puis les bagages personnels. Quelle frénésie,

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Plus de joie, plus de lumière

on embarque, le lourd camion démarre. Cela chante à tue-tête, dès le départ..

En avant la cantinière, la cantinière du régiment..
La cantinière aime le bon lait
Cela dépend de notre roitelet
Et notre roitelet est missionnaire

“Souvent dès le départ on entonnait des chants, des chants scouts évidemment. Chacun en lançait un et tous reprenaient en choeur. Je me souviens particulièrement de la “Cantinière” qui était comme une tradition pour se remémorer les totems de chacun avant le camp. Quelqu’un chantait : La cantinière aim’ le cerfeuil,(2) Cela dépend de not’ chevreuil.(2) Et not’ chevreuil est missionnaire (2) En avant la cantinière, la cantinière du régiment !(2). Puis un autre lançait : La cantinière aime les poireaux, Cela dépend de not’ blaireau.. Puis il y aura le salé pour sanglier, le dessert pour notre cerf, l’tapioca pour alpaga, etc, etc..

On est perchés contre la paroi du camion ou assis sur nos tentes. On arrive enfin. Les CP galopent partout pour trouver le meilleur endroit. Pendant ce temps, les autres déchargent le camion. (*ph.432, 433) Rapidement, on transporte nos ballots jusqu'au coin idyllique choisi.(*ph.415) On monte les deux tentes (dortoir et cuisine)(*ph.437, 439, 444). Puis on commence sans tarder les installations: un feu de cuisine,

Les cuistots, c'est de la canaille, des empoisonneurs, des brigands..

une table, une armoire, et même un portique. N'oublions pas les corvées de troupe: le mât de camp (*ph.415, 418), l'autel (*ph.419), l'intendance (*ph.438) et les "feuillées" indispensables évidemment.. Normalement tout est achevé le soir. On n'a pas chômé. Jeu de nuit ou bivouac et dodo..

Seigneur, rassemblés près des tentes
Pour saluer la fin du jour...
Nous venons toutes les patrouilles,
Te prier pour te servir mieux...
Merci de ta sainte présence,
Merci du bien fait par la troupe
..

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Le lendemain ce seront les techniques, le grand jeu, la cuisine, puis le grand feu de camp avec les sketches ,(Voir plus bas le sous-chapitre u) Autour de la Fleur rouge qui est entièrement consacré au feu de camp et à la totémisation.)

Les scouts ont mis la flamme aux bois résineux

le tout se terminera par la cérémonie de totémisation. Les nouveaux reçoivent leur nom et entrent dans la grande confrérie.

Qu'ils sont beaux, les totems du Grand Manitou

Le lendemain, dimanche.. après le déjeuner et l'inspection, c'est la belle cérémonie des promesses, (*ph.417, 436, 441, 442, 443, 450..)

Devant tous je m'engage, sur mon honneur..

puis on continue la belle vie de plein air et de joie. Le dernier jour arrive déjà. Remise du fanion d'honneur. Il faudra songer à démonter ce beau camp en n'oubliant pas la devise de BP "Quand il quitte un camp, le scout laisse deux choses: 1) rien, 2) des remerciements"...

La technique scoute m'a beaucoup apporté... Noeuds, signes de piste, chants, morse, feux, cuisine, constructions (*ph.618, 620), secourisme, histoire du scoutisme, ...

Nous avions toute une série d'épreuves à trois niveaux: le tender-foot, deuxième classe, première classe pour les aînés, et enfin les badges de spécialité (cuisinier, campeur, secouriste et même observateur, hein Claude (voir plus haut: les seins nus de la belle congolaise)...

Ti-yaya-ti, yaya-ti, yaya-ho

Notre unité scoute (celle du collège comprenant la meute de loups, la troupe des éclaireurs et le clan des routiers) (*ph.616) était l'unité Ste Jeanne d'arc, 1ère Kivu et portait fièrement le foulard rouge à bord noir. Nous avions également, outre la croix scoute, croix potencée ou de Jérusalem avec la fleur de lys (appartenant à la FECC, fédération des Eclaireurs Catholiques du Congo) divers autres insignes, le ceinturon, le chapeau et le fameux couteau"Gilwell" non obligatoire que nous aimions décorer du dessin de notre totem.

Mais outre la vie saine et heureuse, outre la débrouillardise (le fameux onzième article de notre loi), outre les connaissances et habiletés techniques, ce que je retiendrai surtout de cette belle aventure, ce sont de grands amis, de vrais amis...

Faut-il nous quitter sans espoir
De nous revoir un jour?..
Ce n'est qu'un au revoir, mes frères..
Oui, nous nous reverrons, mes frères

n) La clôture et le saloon
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Vous permettez, madame...

La clôture, cette règle religieuse qui interdit à toute personne du sexe opposé l'entrée et la fréquentation de tout ou partie des bâtiments d'une communauté religieuse, comme tout homme dans un couvent de moniales ou toute dame dans une abbaye cistercienne, cette fameuse clôture donc venait d'être instaurée, chez nous au collège pour l'aile réservée aux bureaux et aux chambres de nos pères (voir les photos). Nous devions être fin 53 ou en 1954...

On nous avait bien prévenus: si vous voyez une dame ou même une simple petite fille se présenter au pied des escaliers prohibés, vous devez l'éconduire et lui expliquer ce qu'est la clôture...

Or voilà qu'un beau jour, se présente une dame qui monte résolument les escaliers tabous et tombe nez à nez avec un jeune père scolastique qui était un surveillant, un peu timide et ne parlant pas couramment le français. C'était rare. Elle lui demande son chemin, en bon français. Il répond confusément qu'elle ne peut se trouver là, car elle est dans le secteur réservé à la clôture. La dame ne comprend pas et au lieu d'aller vers la sortie que lui indiquait le jeune père bafouillant, elle monte résolument la volée d'escaliers et s'enfonce de plus en plus dans la zone interdite. L'autre bégaie et rougit. Elle insiste pour aller voir le père Untel.. Il ne sait plus où se mettre. La jeune dame en rajoute et crie un peu fort, quand arrive malencontreusement un autre père qui reconnut immédiatement un élève externe de poésie déguisé pour cette bonne blague du 1er avril...

Ce garçon dont j'ai oublié le nom avait même poussé le professionnalisme jusqu'à se raser les jambes pour paraître plus féminine sous sa robe d'été, aux yeux du jeune père. Il faut dire aussi que la jeune Ève avait des complices qui épiaient les allées et venues du jeune père pour permettre à l'autre d'arriver juste au bon moment.

Cette blague, qui nous a fait bien rire et que personnellement j'avais trouvée assez sucrée et pas si méchante que ça, s'est hélas très mal terminée, car les pères l'ont mal prise. On ne se moque pas impunément de l'autorité ni du respect des conventions. L'élève reçut une carte verte et fut renvoyé. Ses complices ont été suspendus pour quelques jours...

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Classe-saloon

Le matin, après le déjeuner et la petite étude, alors que le soleil de huit heures déjà commençait à réchauffer notre journée, nous allions d'un pas allègre, chargés de nos livres, vers nos classes respectives. Chacun déambulait sur ces fameuses barzas tant de fois arpentées de long en large, alors que nous appréhendions une interro. Bref, sans se presser on se dirigeait donc vers nos classes. Mais on aperçoit un peu plus loin, au milieu de la barza de l'étage, (*ph.023 et 027 en haut) comme un embouteillage en face de la classe du père Cuypers, ce cher Cupidon, prof de troisième latine. Que se passait-il donc? Voilà le titulaire lui-même et en personne qui s'approche et crie de loin : Entrez! - Personne ne bouge. - Mais entrez, donc, reprend le père. Qu'attendez-vous? - Vous voulez qu'on entre, c'est que.. - "Mais oui, c'est l'évidence mêêême.." Il parlait toujours comme cela avec un accent assez nasillard, mais souvent souriant. Quand il disait: Socrate était un sage, tout le monde comprenait: Socrate était un singe.. Bref, il leur dit d'entrer, mais personne ne bouge. Le père s'approche, se présente devant la grande porte de sa classe et s'arrête lui aussi, figé...

Mais que se passait-il donc ?

Quelqu'un (?) avait changé les deux grandes portes vitrées de la classe et les avait remplacées par... des portes de saloon. Vous savez ces portes battantes qui s'ouvrent et se ferment avec ressorts... Horreur ! Et tous les bancs de la classe avaient été repoussés au fond alors qu'on avait renversé de la poussière de craie et amené de la paille pour les chevaux de nos fringants cow-boys de troisième latine... Manquait juste le piano-bastringue et les danseuses sur l'estrade..

Personne n'est entré. Cupidon a donné les cours ailleurs, je ne sais où - je n'étais pas dans cette classe cette année-là, hélas. Mais pendant que les cours se donnaient tranquillement ailleurs, un père surveillant, Bilulu, pour ne pas le nommer, s'est mué en Sherlock Holmes. Et trois ou quatre jours plus tard, notre détective en soutane attrapait les deux ou trois complices de cette joyeuse aventure. Eux aussi furent sévèrement punis.. Comment avaient-il fait? L'histoire ne le dit pas, mais comment le surveillant-détective s'y était-il pris pour les pincer? Il avait été relever les empreintes des trois ou quatre semelles différentes bien marquées dans la poussière de craie répandue. C'étaient des semelles de chaussures de gym. Et patiemment, avec zèle, il avait comparé les empreintes relevées avec toutes les semelles de caoutchouc des chaussures de gym de tous les élèves, attendant que nous les déposions près de la porte de notre chambrette pour les faire blanchir par le boy, au dortoir. Eh oui, cela lui a pris quelques jours et beaucoup de patience, mais il y est arrivé, au grand dam des apprentis cow-boys...

Au Québec en octobre 2005, donc dans un pays qui n'a signé aucune convention d'extradition avec le Congo Belge, et alors qu'après plus de 51 ans, il y avait prescription depuis belle lurette, Michel André dit Marabout, pendant qu'il était paisiblement installé chez moi, en visite pour quelques jours, a osé m'avouer candidement qu'il avait fait partie de cette fameuse bande de hors-la-loi (outlaw des films de cow-boys de notre jeunesse) qui avaient participé à l'opération saloon.. Mais par honneur il n'a pas voulu (ou par oubli il n'a pas pu) me révéler le nom de ses complices.

o) Toute une fin d'année : jeux de Saint-Louis et distribution des prix...
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Une fois l'an, vers la fin de l'année scolaire, en juin, avaient lieu les fameux jeux de Saint-Louis que nous attendions avec une impatience certaine, d'abord parce que c'était une belle journée de congé, ensuite parce qu'on y pratiquait toutes sortes de jeux amusants et sportifs et peut-être surtout parce que les pères avaient eu soin de nous appâter en exposant les beaux prix que nous allions gagner lors de la tombola finale. C'était un peu en cette fin d'année scolaire notre saint Nicolas à nous, les grands enfants que nous étions encore. Il y avait donc divers lots, facilement une bonne centaine par division, que nous allions pouvoir nous partager comme à une tombola, avec les points amassés pendant les jeux. Ces prix avaient été recueillis par le père Ministre, le père Recteur et les autres pères auprès des divers commerces de la ville ou de leurs fournisseurs: des stylos, des livres, des ballons, des boîtes de biscuits, des poignards (couteaux de chasse), des raquettes de ping-pong, des boussoles, montres, agendas, calendriers, canifs, que sais-je encore... Mais aussi plusieurs objets de la procure: boîtes de compas, cahiers de dessin, équerres, bonnet du collège.. Et le tout était soigneusement montré quelques jours avant pour aiguiser notre appétit et susciter les inscriptions aux jeux. Puisque c'était les points recueillis lors de ces jeux qui nous donneraient des billets de tombola. Et tous les billets étaient gagnants...
Tout avait été soigneusement préparé par le surveillant depuis quelques semaines: description des divers jeux et inscriptions sur diverses listes et horaires compliqués préétablis. L'inscription était obligatoire à au moins deux ou trois épreuves. Puisque nous n'avions rien à perdre et tout à gagner, la plupart d'entre nous nous inscrivions au plus grand nombre d'épreuves possible selon nos goûts et nos talents, et aussi selon les horaires. Pour arbitrer les diverses épreuves et tenir à jour les listes et résultats, le surveillant devait se faire aider par plusieurs élèves, notamment ceux qui étaient dispensés des exercices trop physiques (malades ou bras cassés..), mais aussi par d'autres pères et des professeurs laïcs heureux comme larrons en foire pour cette circonstance, car vous l'allez voir, cela allait bientôt grouiller de tous bords.
Quand le grand jour arrivait, chacun s'habillait d'une tenue originale et plutôt sportive, car s'il y avait des épreuves d'intérieur, comme les jeux de dames, d'échecs, de bridge, de ping-pong et même des tournois de combat naval, c'était surtout les jeux d'extérieurs qui faisaient la réputation de cette journée consacrée aux jeux.. Que je vous dise: le nom "jeux de Saint-Louis" venait d'un grand ami des jeunes, Louis de Gonzague, jeune Italien jésuite (évidemment), mort à 23 ans, devenu saint et patron de la jeunesse.
D'une manière générale, on procédait à des séries éliminatoires, puis des quarts et demi-finales si nécessaire et des grandes finales. Chaque participant recevait automatiquement un point (c'était toujours ça de gagné) et chaque vainqueur de série recevait un autre point et était réinscrit en quart de finale. Là encore les vainqueurs recevaient un nouveau point et participaient aux demi-finales. Enfin les points de la finale entre les divers gagnants des demi-finales étaient sans doute doublés. Un élève qui participait à une ou deux finales engrangeait un nombre important de points.
À l'extérieur, nous avions évidemment les tournois de sports connus, comme le tennis, le volley, le basket et, en natation des courses, des plongeons (sauts de carpes et sauts de l'ange) et des concours d'endurances en apnée (Marc Sutor et Jacques Beaufort étaient particulièrement forts dans ce genre de sports et leurs efforts valaient de l'or - si tout ça rime, c'est pas à tort). Pas de foot, car on en faisait déjà assez durant tout le trimestre et cela aurait monopolisé trop de temps et de terrains. Une fois même, en 1954, nous eûmes  droit à un concours de jumping pour les jockeys amateurs (*ph.
622). Mais c'était surtout les jeux populaires qui avaient la cote d'amour. C'étaient des courses amusantes  où les participants étaient contraints à certaines obligations du plus bel effet comique. Jugez-en :

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- Je me souviens des kangourous: on baptisait ainsi la vulgaire course en sac, où chaque participant devait sauter à pieds joints par bonds, englouti dans un sac de jute qu'il tenait à la taille. Si vous essayiez de faire des petits pas, inévitablement vous vous entremêliez les gambettes et bientôt vous vous retrouviez rapidement les quatre fers en l'air, enfin cela faisait plutôt un fer unique en l'air. Les concurrents, souvent quatre ou cinq au départ, devaient faire une bonne longueur de 25 ou 30 mètres, chacun dans son couloir et dans sa jupe de jute bien serrante, tourner autour d'un piquet et revenir à la ligne de départ. Les spectateurs avaient peut-être l'impression d'assister à un défilé de mannequins-pantins sautillant et un peu trop pressés, comme si nous étions dans les actualités mal filmées aux gestes saccadés de 1910 ou 1920.

- La course à la patate est un jeu connu: chaque concurrent reçoit une cuiller dans laquelle se trouve une petite pomme de terre. Les mains derrière le dos, la cuiller dans la bouche et la patate dans la cuiller, en avant, partez ! Si la malheureuse pomme de terre avait soudain l'envie de retrouver sa mère patrie et la terre de ses ancêtres, (faire "pom" par terre, quoi !) il fallait s'arrêter, la ramasser, reculer à la ligne de départ et repartir.. Amusant comme tout. Mais voir la tête sérieuse des coureurs, machoires bien serrées, en train de loucher sur la pomme de terre juste au bout de leur nez.. quel spectacle!

- Les siamois, était une course stratégique de deux partenaires réunis en trois jambes : les deux jambes intérieures étaient attachées par un lien bien serré à la cheville : la jambe gauche de celui qui se tenait à droite et la jambe droite de son compagnon qui se tenait à sa gauche. Les deux siamois se tenaient par la taille ou les épaules et devaient bien marquer le tempo pour courir très vite en deux temps: les deux jambes reliées, puis les deux jambes libres... Une, deux, une, deux.. Cela pouvait aller vite. Mais dès que le rythme était brisé, patatra ! les trois fers en l'air.. Les deux jumeaux se relevaient tant bien que mal et avaient beaucoup de difficulté à bien repartir.. Le tout était vraiment de bien démarrer, d'avoir la même longueur de pas et de s'en tenir à son propre rythme... Mais le rythme pouvait s'accélérer et des bons "siamois" étaient capables de filer à belle allure like the "siamese" On dit ainsi filer à l'anglaise: une, deux, une, deux...

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- Pour la course à la grenouille, nous conduisions chacun une belle brouette et .. un gros.. crapaud. Nous disposions d'une belle quantité de crapauds qui nous avait été amenée dans un énorme fût de 200 litres (avec couvercle pour ne pas qu'ils s'échappent et eau boueuse pour ne pas qu'ils se dessèchent au soleil, mais conservent toute leur vigueur, croa, croa..) Sans doute ces bestioles avaient-elles été cueillies la veille au soir dans quelque marécage par quelques boys spécialement chargés de cette haute mission de confiance. C'est dans ce baril que nous devions aller choisir notre crapaud quand venait l'heure de notre course. Nous prenions chacun un crapaud et le gardions précieusement dans nos mains refermées pour ne pas qu'il s'échappe jusqu'à ce que le départ soit donné. Nous nous installions devant notre brouette, prête sur la ligne de départ, comme autant de bolides de formules un. Au signal de départ, nous posions notre crapaud dans la brouette et empoignions les deux manches. En avant à toute vitesse, en priant St François d'Assise (l'ami des animaux) de nous avoir confié un crapaud  calme et placide.. Si tel était le cas, nous pouvions filer vers le poteau de tournant, revenir à toute vitesse et gagner. Mais il fallait que le crapaud se tienne coi et dispos dans la brouette brinquebalante et tremblotante. Si, ainsi trimballé et chahuté, il lui arrivait d'avoir envie de sauter hors de son carrosse pour voir ce qui se passait dans l'herbe verte environnante, nous devions nous arrêter, retrouver notre crapaud voyageur, le reprendre, replacer ce vagabond dans la brouette en le sermonnant de rester bien tranquille, et repartir en invoquant les autres saints du paradis ou peut-être Saint-Saëns lui-même, vous savez bien: Camille de son prénom, ..pour le Carnaval des animaux, pardi.... (*ph.
655)
Il y a encore deux courses très colorées dont je dois absolument parler : les chars romains et le gymkhana. C'est dans ces deux dernières courses que vraiment toute l'originalité et la joie de la journée se reflétaient. Imaginez :

- Ah ! les chars romains, je les revois, je les entends marteler le sol de la plaine, mieux que si j'assistais au film Ben-Hur. Buvons le vin du souvenir. Écoutez-les frapper la pelouse de leurs dix sabots, voyez-les foncer à travers toute la longueur du terrain de foot... Ce n'était pas le moment d'entamer la rengaine: "Les Gaulois sont dans la plaine, les Gaulois sont dans la plaine, les Gaulois..." Non, fi d'Astérix et vive Jules-César soi-même!
Chaque char romain était constitué de six garçons : devant, trois solides gaillards, debout côte à côte, pour simuler les chevaux, derrière, deux costauds contrefaisaient les roues du char et le dernier haut perché, donc le plus léger, était le conducteur de cavales chanté par Homère parlant des Troyens, un aurige sculpté par Phidias ou Praxitèle. Or donc voyez-les se réunir: les trois garçons-chevaux se serrent en se tenant les mains par derrière, déjà sur la ligne de départ ils piaffent d'impatience en frémissant des narines. Les deux éléments constitutifs du char (ou les deux roues) se plaçaient derrière les trois premier, penchés dos en avant et s'agrippaient solidement à la ceinture des trois premiers. Le tout, était de rester bien unis pendant la course, de ne pas tomber et surtout de ne pas se défaire progressivement. Sur les deux dos des élèves penchés, montait le valeureux conducteur, à genoux, un genou planté sur chaque dos, il se cramponnait aux épaules des deux chevaux extérieurs. Regardez-le haut perché. Il était recommandé de choisir le plus léger des six. Vous vous rappelez l'aurige de Delphes, debout, longiligne dans sa raide tunique? Eh bien ! pas de ça ici, non ! Admirez son aérodynamisme, sa flexion, la tête rejoignant les genoux pour fendre l'air et se cramponner.

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Quelques minutes avant le départ de la course, il était fortement conseillé aux formations de se lancer derrière les goals, pour un petit galop d'essai. Déjà là, on pouvait supputer les forces en présence, jauger la valeur d'un attelage et ses chances de victoire. Comme de nombreux amateurs et parieurs vont sonder les fiers coursiers ou les attelages derrière les paddocks, pour se faire une idée de la valeur de chacune des formations.
Puis les chars sont convoqués sur la ligne de départ. Ils arrivent, se placent.. silence! Le signal est donné par un coup de sifflet mémorable. Et c'est le grand départ. Si vous aviez eu la curiosité auditive de vous placer l'oreille contre la terre à ce moment-là, vous eussiez convenu que la terre soudain allait exploser au rythme des tamtams, vous n'auriez pas été un grand prophète en proclamant un cataclysme imminent rien qu'à sentir vibrer cette terre battue du lourd pas des chevaux en partance. Imaginez: cinq chars de front. Cela fait bien cinquante pieds qui frappent la piste en même temps... Enfin, vingt-cinq à la fois. Si l'attelage avait été bien préparé et solidement constitué, il était magnifique de force, de majesté, de puissance réunies.. Si au contraire, la formation était un tant soit peu déséquilibrée ou branlante, et si le déséquilibre persistait, s'amplifiait, se propageait dans tous les rouages de l'attelage, alors là, vous assistiez à un ébranlement inquiétant, à un écartèlement inévitable, puis à un écrasement du plus bel effet: les dix fers en l'air!. Une masse pareille emportée à vive allure qui se rompt la patte et c'en est fait des beaux effets: ça se disperse, ça s'écrase, ça s'étale, ça se disperse dans tous les sens. Mais la course n'est pas finie et un char démonté peut repartir s'il se reconstitue. Alors vifs comme l'éclair, les trois chevaux ruent dans les brancards et hennissent en se resserrant et appelant les autres à plus de calme, les deux roues du char s'incurvent à nouveau, se replient prêts à courir le mieux possible en supportant le sixième larron qui a déjà sauté sur ses étriers (ou sur ses destriers qui ploient sous la charge), se fait le plus léger possible et se fond dans le paysage. Ils courent ventre à terre (pas trop près de la terre quand même) et le char reformé "refonce" à travers les plaines du far ouest. Le lourd char devient diligence. On est passé du film péplum au western, mais peu importe: ce qui compte, c'est la victoire. le char tourne allègrement autour du poteau et reprend de plus belle sa course effrénée vers la ligne de départ devenue ligne d'arrivée... S'ils passent premiers, nos six experts feront encore mieux lors de la grande finale qui les opposera aux meilleures formations de l'année. Et là, mes bien chers auditeurs, vous assisterez à toute une course, le derby du siècle !

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- Le gymkhana était l'épreuve reine de nos jeux de Saint-Louis. La course à obstacles par excellence, car elle combinait une série d'épreuves au sein d'une seule et même course contre la montre. Habilté et endurance étaient certainement les deux principales mamelles auxquelles devaient s'abreuver les fiers athlètes inscrits à cette épreuve. Les départs étaient espacés d'une ou de deux minutes entre chaque concurrent pour éviter les embouteillages qui avaient quand même lieu dans certains coins particulièrement difficiles pour les concurrents ou généralement "attractifs" pour le public. Expliquons-nous calmement. Rien de plus explicite qu'un bon exemple. Et l'exemple que je vais vous décrire pouvait évidemment être légèrement modifié d'une année à l'autre, tout dépendant des circonstances du moment et de l'imagination du père surveillant responsable. Suivez le guide.
Au départ, on charge le concurrent d'un lourd pneu de voiture. Oui, oui, un vieux pneu, mais quel poids.. Il pouvait le faire rouler, le tenir dans ses bras ou même il aurait pu le porter en collier, comme Tintin condamné au supplice du carcan dans "Tintin et le lotus bleu", mais toujours il devait l'avoir avec lui, comme un petit Milou fidèle, du début à la fin du parcours. Départ au pied des grands escaliers: on vous les fait monter (là il vaut mieux porter le pneu, sinon il déboule). Arrivé en haut, vous savez près de la préfecture, on vous fait faire deux fois le tour d'une colonne, puis vous vous rendez à la station numéro un : "fil et aiguille". Il suffit d'enfiler un brin de laine dans une aiguille.. Du calme, mouillons bien le fil, regardons bien le chas, visons juste et .. hop ! ça y est. On reprend son pneu, on file vers la station numéro deux: "les additions". Sur un grand tableau un prof de math vous a déjà écrit une addition de six nombres de six chiffres. On vous passe une craie. Ne vous énervez pas, additionnez et trouvez la bonne réponse. Tant que ce n'est pas la vraie, l'unique bonne réponse, vous recommencerez.. Évidemment, chaque concurrent reçoit une addition différente de celles des autres... On reprend le pneu, on file vers l'obstacle numéro trois, situé à l'autre bout de la patinoire: "les grenouilles". Sur une brique on a posé un grosse planchette en déséquilibre. Sur le côté bas de cette planchette se trouve une boîte de conserve remplie d'eau. Il suffit de donner un bon coup de pied sur le haut de la planchette pour projeter en l'air la boîte remplie d'eau. C'est la qu'il ne faut pas hésiter une seconde ni se reculer pour éviter la flotte. Vous essayez de rattraper le projectile éclaboussant dans les mains avant qu'il ne retombe par terre. Si vous avez réussi à intercepter la boîte bien en main, vous pouvez reprendre votre pneu et repartir pour la suite des opérations. Sinon, on recommence: on remplit la boite d'eau, on la repose sur la planchette.. un bon coup de talon et hop.. Encore raté ! On recommence...
À la table suivante, un peu plus loin, moyennant un certain parcours avec le pneu, on se retrouve devant l'épreuve numéro quatre où sont alignés des bassins à moitié remplis de farine au milieu de laquelle on a dissimulé "une pièce de monnaie" que vous ne voyez pas. Mais n'ayez crainte, elle est bien là... Vous vous asseyez devant un bassin, les mains derrière le dos. Vous plongez la face dans la farine et vous devez retrouver et retirer la pièce .. avec les dents.. Et tant pis si votre visage s'est bien mouillé au jeu précédent.. Gros effet comique, mais n'allez surtout pas inhaler la farine, c'est pas très sain... Quand la pièce est enfin sortie de sa farine, vous arrivez devant l'obstacle numéro cinq : "siffler en s'amusant". Un assistant vous fait avaler une demi-biscotte bien sèche, elle vous garnit la bouche, mais vous empêche de siffler.. Vous êtes donc bien obligé d'avaler toute la biscotte séchée afin de dégager la bouche pour siffloter quelques notes sur un air connu. Pas évident quand on est à bout de souffle et qu'on manque de salive. Quand vous avez enfin réussi à siffler comme un merle, on vous laisse reprendre le pneu et repartir vers de nouvelles aventures.. Il vous faudra encore marcher en équilibre sur une poutre, lancer un caillou dans un bassin, remplir une bouteille d'eau par la bouche, et quoi encore.. toujours accompagné de votre rondelle en caoutchouc qui devient de plus en plus pesante et énervante. Puis pour finir il vous faudra redescendre l'autre volée de marches du grand escalier, sans laisser filer le pneu jusqu'à la place Mulamba au pied du collège (*ph.
319), sonner la cloche et attendre le verdict du chrono !..

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Comme on le voit, ces jeux et le gymkhana particulièrement demandaient force, souplesse, rapidité, adresse et habileté, mais surtout de l'endurance et du souffle. Mon seul regret est de n'avoir pas ou très peu vu de photos de ces "louisiades". Si un lecteur en gardait quelques unes intéressantes, sous les fagots, et qu'il voulût bien nous en confier une ou l'autre copie, je le remercierais tant et plus. L'avantage de l'informatique, c'est qu'on ne doit pas se défaire d'une photo pour la donner à d'autres. Le scanner est passé par là. Que mille grâces lui soient rendues, je parle du lecteur, bien sûr, qui nous ferait ce cadeau de roi, mais aussi du scanner qui permettrait ce cadeau princier.
Si je vous semble avoir une mémoire d'éléphant pour me rappeler de manière aussi nette et précise tous ces jeux jusque dans le moindre détail alors qu'ils se déroulèrent il y a plus de cinquante ans aujourd'hui, il ne faudrait pas en attribuer toute la gloriole à ma seule mémoire. C'est que j'ai été un peu aidé par ma propre expérience de prof et d'animateur de jeunesse. J'ai eu maintes fois l'occasion en effet, de mettre sur pieds des jeux semblables, en tant que chef scout, mais surtout comme prof, animateur de vie étudiante. Et rien de plus naturel alors, pour moi, de penser à ces jeux de Saint-Louis et d'essayer de les reproduire sur le nouveau terrain d'opération. Le mérite donc en revient plus à ma situation qu'à ma mémoire. En particulier pour les six jeux décrits ci-dessus, je les ai organisés tels quels, mutatis mutandis, durant de nombreuses années en début octobre pour la fête de fraternité avec nos grands élèves de cinquième secondaire, ici à La Pocatière. Nous avons tenu ces "saint-louisiades" durant une vingtaine d'années. Et mes collègues, mis à contribution, étaient généralement très heureux de surveiller, d'arbitrer, d'entraîner des équipes... Une petite anecdote en parlant de tout cela: je vous l'ai dit, j'ai organisé beaucoup de ces jeux depuis que je suis devenu prof à mon tour. Mais comme nous étions dans des écoles "mixtes" et que dans ce genre d'épreuves, en particulier le gymkhana, les garçons sont généralement plus rapides et plus costauds que les filles, nous avions pris l'habitude de faire faire ces course à des équipes mixtes. Ainsi pour le gymkhana, c'est un gars et une fille attachés l'un à l'autre qui devaient accomplir tout le parcours ensemble. Mais rapidement on s'est aperçu que le fait de les lier les handicapait trop, aussi avons-nous pris l'habitude d'attacher le garçon à un de ses poignets par une petite lanière de cuir et la fille coéquipière devait tenir l'autre bout de la mini-ceinture durant tout le parcours. Et au lieu d'un pneu, nous leur demandions de se faire accompagner d'un ballon de foot avec le pied.. Très spectaculaire également.

Pour clôturer la journée, nous avions la grande soirée de tombola pour distribuer les cadeaux dans la salle de récréation de la division (photo ci-contre). Nos points péniblement gagnés à la sueur de notre front et de tout notre corps, étaient échangés contre des billets de tombola, selon le nombre de lots et les points accumulés, de manière que tous les billets soient des billets gagnants. Ainsi par exemple, on pourrait dire que pour quatre points accumulés, on disposait d'un billet. Si on avait onze, douze, treize ou quatorze points, on recevait trois billets. Pour 15 à 18 points , on recevait quatre billets, etc.. Chaque billet était numéroté et on tirait au sort le numéro gagnant pour chaque lot désigné. La première année, j'ai pu avoir un des plus beau lots, me semblait-il: un grand tableau reproduisant la photographie d'un beau bateau de la Compagnie Maritime Belge. J'en étais fier.. Je me souviens aussi qu'il y avait de très beaux poignards assez convoités dans leur gaine de cuir et que les chanceux gagnants emporteraient avec eux, attaché à la ceinture, lors de la prochaine excursion.

* *** *

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La distribution des prix était une cérémonie empreinte de dignité, d'honneur, de solennité même et de récompense comme il se doit, mais aussi de joie profonde essentiellement due au fait que c'était le dernier jour officiel du trimestre et de l'année et que cela sentait inévitablement les voyages de retour pour les grandes vacances, les valises qui se bouclent et les horaires bousculés et aussi parce que tout ce cérémonial était original, spectaculaire et nouveau, même après six ans. En effet pour moi cette expression "distribution des prix" englobe bien plus que la seule soirée de proclamation des résultats. La distribution des prix commençait bien avant cette dernière journée officielle et se terminait aussi bien plus tard qu'à la sortie de cette fameuse soirée.
Depuis quelques jours déjà, nous avions terminé les derniers examens, la célèbre série des "préceptes et auteurs" qui clôturait la dernière semaine d'examens, série pour laquelle,  nous, en gréco-latines, repassions nos cinq langues. En fait, je devrais dire quatre, car l'examen d'anglais, troisième langue était passé depuis longtemps. Donc, les préceptes et auteurs néerlandais, français, latins et grecs.. et aussi l'éducation physique. Tels étaient nos derniers concours. Et on transpirait. Je me souviens en particulier de tous les auteurs "flamands" qu'il fallait digérer. Il y en avait une masse. Et nos examens oraux de textes latins, ça c'était toute une performance.
Alors donc, finies, oubliées.. les longues et indigestes études, la mémorisation sans relâche, les nuits parfois raccourcies avec la lampe de poche sous la couverture pour encore et encore revoir une dernière fois.. L'atmosphère commençait à se détendre, nous rejoignions les groupes heureux de ceux qui avaient terminé avant nous. Les quelques cours qu'il nous restait étaient des agréments de lecture, des discussions ouvertes avec le prof, des séances de comptage de points ou encore des mini-conférences données par un professeur qui nous avait promis telle ou telle séance. Ainsi, Monsieur Van der Wilt, le prof de math était un grand connaisseur et spécialiste de Napoléon. C'était un délice de l'entendre nous raconter de sa verve habituelle, avec force détails et les plans au tableau, la bataille de Waterloo pendant toute une période de cours en fin d'année. Les surveillants de division aussi étaient plus gentils, plus "cool", ou plus "relax" dirait-on aujourd'hui. Ce n'était plus le temps de la rigueur, de la discipline à outrance. Déjà, on se parlait de nos prochains retours chez nous, les listes des départs d'avions commençaient à s'afficher dans les fenêtres de la préfecture. Chez les scouts tout était remisé, les championnats de foot étaient également chose du passé. En ce début juillet, on souriait plus, on riait pour un rien, on respirait mieux, les permissions d'aller en ville étaient plus facilement accordées par le préfet. Ce n'était pas la fin du premier ou du deuxième trimestre, là : non, nous n'avions plus aucune matière de cours, ces derniers jours. Finis les devoirs, supprimées les leçons. Imaginez, des études rien que pour lire et remettre ses affaires en ordre. Il fallait vider son bureau, rapatrier tous nos livres dans la chambre,  et même dans les valises de ceux qui avaient des examens de passages (examens de reprises prévus à la rentrée en septembre prochain).On avait même moins de temps d'étude tout à la fin et les récrés étaient rallongées d'autant. Bref, on sentait les vacances s'approcher... à très grands pas.

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Le matin même du jour de la distribution des prix paressait comme le matin d'un dimanche. On s'habillait "en beau", les derniers préparatifs de la fête, côté des artistes et côté des scouts battaient leur plein. Il y avait, en fait, deux séances de distribution des prix: une pour les petits et une pour les moyens et grands avec le public. Je ne me souviens plus si les deux avaient lieu le même jour ou à un jour d'intervalle. Je pencherais plutôt pour la seconde option, mais ce dont je me souviens c'est que pour chacun d'entre nous cette journée passait terriblement lentement. Puis enfin en cette après-midi, les premières voitures de la ville arrivaient sur la plaine devenue terrain de stationnement et déversaient leurs occupants pour assister au spectacle. Car c'était bien toute une fête qui allait nous être servie et à laquelle on allait participer en cette après-midi. Les invités d'honneur étaient assis sur la rangée des notabilités, juste au milieu de la salle (photo ci-contre), derrière le petit muret séparant le parterre en deux moitiés: à côté du Père Recteur, on pouvait voir Monsieur le gouverneur de la province du Kivu et Madame, Monsieur l'administrateur du territoire et son épouse, sans doute, Monseigneur l'évêque, et un tas d'autres consuls, représentants, directeurs généraux d'organisations diverses dont nous nous préoccupions d'ailleurs fort peu, nous les étudiants. Les élèves étaient tous parqués serrés au balcon, le parterre étant réservé au public et aux parents venus parfois de loin. Mais mes parents ne sont jamais venus: nous habitions vraiment trop loin, à plus de 1000 km !
Le programme de la cérémonie était très chargé. Car en plus de la proclamation des résultats par le père préfet, classe par classe, avec le défilé des élèves lauréats et la remise de leurs prix, il y avait souvent une belle pièce de théâtre ou un spectacle fait de quelques numéros de musique, de chorales, de sketches..
Nous, les scouts avions un rôle tout particulier à jouer ce soir-là, car c'est nous qui présentions aux invités d'honneur, une fois l'un, une fois l'autre, le diplôme et les prix (quand il y avait des prix ou même parfois une médaille) pour qu'il ou elle la remette au récipiendaire qui nous suivait dans la salle... Mais voyez plutôt..
Dans une toute première partie, sans doute après la petite allocution de bienvenue du R.P. Recteur, dans les deux langues nationales (le swahili et le lingala... Ben non , c'était une blague!, je veux dire le français et le néerlandais, nous sommes en colonie !), le Père Préfet a pris la relève et a déjà proclamé les résultats des "zesde latijnse", puis de sixième latine, zesde moderne et sixième moderne. Puis c'est le premier acte de la pièce qui se déroule, pendant ce temps, un père responsable vient chercher dans les balcons tous les élèves récipiendaires des classes de cinquièmes et vijfde latines et modernes... Il s'agit uniquement des élèves qui ont été prévenus qu'ils recevraient un diplôme. Ils quittent le balcon de la grande salle en silence, descendent par l'extérieur et se dirigent toujours par l'extérieur (patinoire et plaine) jusqu'à la salle de gym (
photo ci-contre) attenante à la grande salle, là où tous les diplômes et prix ont été préparés sur des longues tables en vue de la distribution. Les élèves récipiendaires d'un diplômes sont tous habillés de blanc, notre uniforme. Il y en a à peu près la moitié par classe, car il faut savoir, ami lecteur, que pour avoir un diplôme, chez les RP. Jésuites, il suffisait, mais il fallait aussi (condition sine qua non) avoir un (ou plusieurs) prix dans une matière et/ou un prix d'accessits. Pour avoir un prix dans une matière, il fallait être le premier dans cette matière pour l'ensemble de l'année. Et ceux qui se classaient dans le premier cinquième de la classe pour une matière quelconque (sauf le tout premier, naturellement) avaient ce qu'on appelait un "accessit". Donc pour une classe de vingt-sept élèves, en algèbre par exemple, le premier en algèbre avait le prix d'algèbre et les élèves classés du deuxième au cinquième (ou sixième) recevaient un accessit en algèbre. Et il fallait au moins cinq accessits différents, sur une vingtaine de matières, pour avoir un prix d'accessits. Au total, il y avait à peu près la moitié des élèves qui obtenaient un diplôme. Sans compter les élèves qui recevaient un prix d'honneur pour leur conduite en internat. (Il fut un temps où cela s'appelait le prix de sagesse). On rencontrait des premiers de classe qui n'avaient pas beaucoup de prix, mais un très grand prix d'accessits (ce fut souvent mon cas, j'avais facilement douze ou quinze accessits et deux ou trois autres prix, souvent en math), mais d'autres avaient de nombreux prix et pas de prix d'accessits.

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Il y avait parfois le cas rarissime où un finissant de rhétorique ou de première scientifique avait été premier de classe durant toutes ses humanités: il recevait la médaille d'or du Gouverneur Général.. Rarissime, mais quand même..
Outre ces prix de classe, il y avait remise de médailles olympiques et d'autres médailles d'or, d'argent ou de vermeil pour des prix de piano.
Nous les scouts, je l'ai dit, nous avions la responsabilité de conduire les élèves récipiendaires auprès des autorités lorsque le père préfet les nommait. Pour cette raison éminemment normale, nous étions en grand uniforme à cette occasion-là.
Alors voyez bien la scène, le rideau vient de se baisser après le premier acte et la promotion des cinquièmes modernes s'est mise en rang d'oignons dans la salle de gym attenante. Non pas par ordre alphabétique, mais dans l'ordre inverse des récipiendaires selon leur classement en commençant par le moins bien classé et terminant par le premier de classe.
Le père préfet, vient s'installer sur la scène, côté jardin, au dessus des escaliers. Il lit la suite de son palmarès..
Oh à propos, je ne vous ai pas dit qu'à cette époque de vieille imprimerie, alors qu'on ne connaissait aucun appareil que la haute technologie nous fournit aujourd'hui: logiciels d'écriture et de calculs, polycopie multiforme, calculatrices électroniques, etc.. on était certainement en 1950-1955, plus près du Gutenberg de 1440 que d'aujourd'hui 2005 quand j'écris ces quelques lignes sur mon ordinateur! Eh bien pensez-y : les examens venaient de finir, mais il avait fallu faire des prodiges de vitesse pour corriger, les derniers examens (et pas des réponses à choix multiples, mais de beaux et longs raisonnements!) calculer, additionner, classer toutes les notes de tous les élèves du trimestre et de l'année. Puis passer commande à un imprimeur ultra-rapide qui devait en trois ou quatre jours produire le fameux palmarès de l'année, tout un bouquin d'une centaine de pages de résultats. Une vraie performance.
Donc, le père préfet lit les résultats de cinquième moderne. À ce moment, le petit scout avec le parchemin du premier élève qui sera nommé se tient dans l'embrasure de la porte de la salle de gym. Et dès qu'on nomme son garçon, le scout sort suivi par le garçon en question. Pour éviter au public de quitter tout à l'heure cette salle complètement assourdi et les mains en sang, le père préfet a pris la précaution de demander à la salle qu'on n'applaudisse qu'une seule fois pour toute la classe, après la proclamation du premier. Il nomme les prix du suivant, puis son nom.. l'élève entre à son tour dans la salle, toujours précédé par son scout porteur. On n'attend pas que le tour soit complété. Il y a souvent cinq ou six élèves qui se succèdent en même temps dans la salle-arène: un premier arrive déjà sur l'estrade et se tient bien tranquille sur une rangée que les autres vont venir rejoindre et compléter,  un autre arrive sous les pieds du père préfet et monte les escaliers, pendant que le scout qui le précédait retourne à la salle de gym pour se chercher un autre étudiant, un troisième reçoit son diplôme des mains de .. la Révérende soeur supérieure du Pensionnat Albert 1er qu'un scout lui a confié pour le lui remettre, un quatrième monte vers la rangée aux grosses légumes, et un cinquième élève enfin sort déjà du gymnase. Le père Préfet n'attend pas, avec lui, je vous jure que ça grouille. Quand le dernier élève, donc le premier de la classe, a terminé son tour et que la salle applaudit à tout rompre, quand donc ce dernier premier élève arrive enfin sur la scène, on a juste le temps de l'admirer que déjà tous saluent et quittent la scène à la queue leu leu pour faire place à la classe suivante: ils redescendent par l'escalier côté cour qui arrive directement près de l'entrée de la salle de gym. Ils rentrent et remontent immédiatement rejoindre leurs places au balcon, en prenant bien soin de ne pas trop faire coulisser l'élastique sur le cylindre de leur parchemin.. Mais malgré les multiples recommandations à cet égard, on entendra souvent bruire ce petit élastique surtout lors de la récréation suivante en attendant le souper.

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Nous les scouts lorsque notre tour venait, nous étions également convoyés par un collègue. Et nous n'avions pas évidemment troqué notre uniforme kaki contre le blanc pour faire notre petit tour d'honneur. Il y avait encore une autre catégorie d'élèves qui ne portaient pas l'uniforme blanc, c'étaient les comédiens déjà costumés. Cela faisait sourire la salle lorsque elle reconnaissait une "vedette" de la scène. (Il y avait des stars chez nous, oui, oui..) Ce rituel bien huilé était, il faut le croire, pratiqué partout où il y avait des jésuites, car ce fut exactement le même lorsque en 1956, je sortis de rhétorique du collège de St-Servais à Liège.
Je remarque que j'ai parlé, abondamment décrit cette cérémonie de distribution des prix... et je n'ai pas encore dit un seul mot des prix. Attention je ne parle pas ici du mot "prix" signifiant premier dans une matière, mais du mot prix dans son sens le plus courant: un cadeau fait en récompense d'une performance scolaire. À cette époque, c'était toujours des livres d'ailleurs. Eh bien ces cadeaux étaient quand même plutôt rares, il est vrai. Nous sortions de guerre et les temps sans doute étaient plus durs qu'aujourd'hui, alors que la multiplication et l'abondance des prix serait, à mon avis, inversement proportionnelle à la qualité des diplômes obtenus... Quoiqu'il en soit quels étaient-ils ces fameux prix et qui y avait droit ? Pour une classe de vingt-cinq ou trente élèves, il devait y avoir deux ou trois élèves (les deux ou trois premiers) qui étaient chargés de trois, deux ou un seul livre. Ajoutons les gros livres donnés aussi aux prix d'honneur et les médailles... et c'est tout.
Mais de quels livres précisément s'agissait-il , me demanderez-vous? Il y en a qu'on revoyait à chaque année. J'ai l'impression que les pères devaient en garder un certain stock exprès pour ces occasions: Personnellement j'ai eu deux fois "La vie héroïque de Guynemer" de Henry Bordeaux (Même ma femme l'a eu chez les soeurs de Notre-Dame, ce n'est pas peu dire), Premier de cordée de Frison-Roche, Le dernier de Mohicans de Fenimore Cooper, Le grand cirque de Closterman..., c'étaient des classiques. De préférence on voyait des livres à grosse couverture illustrée, des très gros livres aussi, vous savez ceux pour lesquels les rayons d'une bibliothèque normale sont toujours trop étroits et qui sont donc condamnés à dormir perpétuellement au fond d'une vieille malle au grenier ou dans le garage. Souvent encore on nous donnait des livres brochés à feuillet pliés en huit pages et dont il fallait couper les pages par nous-mêmes. On aimait cela, cette impression du lecteur-défloreur, être le premier à lire un bel ouvrage..  Les jeunes d'aujourd'hui doivent sans doute se demander de quoi je parle.. Je vous le répète à cette époque, nous étions plus près de Gutenberg que de Benoît XVI. Moi, j'ai eu notamment "La Prairie" de F. Cooper, (C'était un de ces formats géants) le Guynemer, bien sûr, un Saint-Ex, je crois.. il faudrait que je fouille mes vieilles malles.
Et voilà, "ite missa est". En sortant de cette salle obscure sur la grande patinoire avec nos bouquins et nos parchemins à élastiques, nous entrions officiellement en vacances. Et là, je dirais que cela allait très vite: il fallait bien encore marcher en rang et observer un semblant de silence, mais personne n'était dupe et tout le monde savait que c'était fini. Déjà les valises étaient bouclées pour plusieurs. Je me souviens une fois avoir pesté contre les deux ou trois gros livres reçus car je n'avais plus de place dans ma valise... Un souper très bavard, une récréation prolongée. Il n'y avait plus d'étude, puisque nos bureaux étaient vidés. Puis c'était la dernière ou une des dernières nuits au collège.
Tous ceux qui partaient en voitures avec leurs parents nous avaient déjà quittés. Les autres devaient patienter jusqu'à ce que leur horaire de départ en avion (ou en bateau) arrive enfin. Souvent je suis parti pour Kamembe puis Irumu dès le lendemain, premier jour des vacances. Et nous étions fiers, heureux et guillerets, un brin malicieux de saluer les amis qui devaient patienter encore un peu, les pauvres. Mais parfois, et notamment la toute dernière fois en 1955, parce que nous nous rendions directement en Belgique rejoindre nos parents, via Usumbura, Stanleyville et le Liban avec mon frère et le père Van de Vijver, cette fois-là, nous avons dû attendre trois jours. Trois longs jours d'ennui ou les effectifs avaient fondu comme neige au soleil. Même les pères partaient en vacances avant nous. Et à la fin, Christian et moi, las d'errer sur des barzas vides et la patinoire déserte sans plus trouver un seul copain avec qui lancer une dernière blague, allions au lac ou en ville faire un petit tour jusqu'à ce qu'enfin ce soit notre tour. Comme nous n'étions que trois, nous n'avons pas emprunté le gros camion Studebaker du collège cette fois-là. C'est en voiture, s'il vous plaît, sans doute conduite par Félix, que nous avons quitté définitivement notre cher collège.

 

p) Les trois "Ka", puis les trois "Tir"
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Ka..Ka..Ka

Il n'est pas question du Ku-Klux-Klan, mais de trois endroits pour lesquels j'ai une prédilection toute personnelle. Il s'agit de trois localités commençant par Ka et situées toutes trois au Rwanda : Kabare, Kamembe et Karamba. Il faut avouer que les trois noms ont une consonance étrange pour ne pas dire comique pour un francophone. Ils font inévitablement penser à cabaret, à camembert et à "caramba", l'expression favorite de Ramon, vous savez : le lanceur de couteau dans l'album de Tintin: L'oreille cassée: "Encore raté, Caramba". "Carrramba, encore raté" répétait le perroquet de Monsieur Balthazar.

Karamba, avec un K, était une plantation sur la route d'Astrida, appartenant aux Defays (parents d'Albert, un copain de classe) chez qui nous avons été faire un camp scout et où notamment j'ai fait ma promesse, le 1er novembre 52 et ai été totémisé la veille. Si je me souviens aussi précisément de la date, c'est parce que je l'avais écrite à l'encre de Chine blanche sur la gaine en cuir de mon poignard, avec le dessin d'un roitelet également gravé à l'encre blanche et recouvert d'un vernis protecteur sur le cuir et que j'ai encore ce vieux couteau de campeur.

Kamembe était le nom de la localité où se trouvait le terrain d'aviation qui desservait Bukavu, tout en étant situé au Rwanda, de l'autre côté de la Ruzizi. Comme il n'y avait pas vraiment de frontière à l'époque, puisque les deux colonies étaient sous mandat belge, cela ne posait pratiquement aucun problème. S'il n'y avait pas de plaine à Bukavu, c'est simplement qu'il n'y avait pas de terrain assez plat dans les environs. Bukavu est au bord du lac Kivu, mais est très vallonné. D'ailleurs Kamembe est également entouré de collines (*ph.402,403)(On appelle le Rwanda le pays des mille collines) et la plaine d'aviation était à l'époque reconnue comme particulièrement difficile d'accès pour les pilotes de DC3 (*ph.412) qui y atterrissaient. Pour nous qui prenions l'avion pour retourner chez nos parents à la fin de chaque trimestre, ce Kamembe avait l'odeur des vacances (à défaut des verts pâturages de la Normandie). Ah oui, ce Kamembe (prononcez bien le deuxième M) nous a bien fait rêver.

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Kabare était également un autre site de nos excursions (et de nos camps). Par trimestre, nous avions généralement un camp pour les scouts et deux excursions pour les internes d'une divisions, mais comme le camp tombait en même temps qu'une des deux autres, tous donc nous avions deux sorties (camp et/ou excursions) par trimestre, en moyenne, donc cinq ou six par an. En six ans, cela nous a fait une bonne trentaine d'endroits, mais pas trente différents, car plusieurs de ces destinations de jeux et pique-niques étaient souvent des sites déjà visités où nous revenions après un an ou deux. Je ne me souviens plus exactement quelle localité exacte se cachait derrière ce mot Kabare désignant un autre lieu d'excursion, mais je peux vous rassurer il n'y avait ni débit d'alcool, ni tripot clandestin, ni gargote pour amateur en goguette. Non, mais ce mot Kabare a acquis pour moi une couleur spéciale le jour déjà lointain où je l'ai choisi comme mot de passe pour une adresse courriel sur Internet. Il me fallait un mot secret et facile à retenir et j'ai tout naturellement pensé au lieu où j'avais fait ma promesse scoute. Je trouvais le mot exotique et secret à souhait, mais si vous m'avez bien lu, vous savez depuis deux paragraphes, que je me suis trompé et j'ai écrit Kabare, pensant à ce moment-là que c'était là que j'avais été totémisé et que j'avais fait ma promesse scoute. Or vous savez que c'est à Karamba. J'ai confondu les deux noms. C'est normal, me direz-vous, Kabare,.. Karamba .. et pourquoi pas Karambe ou Kabara, ça ne fait pas grande différence. J'avais perdu le nord. Ce n'est qu'un an ou deux plus tard que je me suis rendu compte de ma méprise, en relisant les "Orientation" de l'époque. "Orientation" était le nom que nous donnions à notre revue mensuelle au collège, sorte de journal écrit par les élèves. Comme quoi les souvenirs ne sont pas toujours très fidèles. Le temps passe, mais mon mot de passe, lui, il n'est pas passé...

Vous savez, outre ces trois cas-là, euh .. trois Ka-là..., il y en avait encore des noms commençant par Ka : Katana, au nord-ouest du lac, là il y avait des chutes d'eau chaude: formidable, quelle douche agréable(*ph.407)... et des vaches aux grandes cornes. (* ph.425 ), le Kahuzi un volcan aux gorilles (avec des chutes Kashalala et les chutes de Saza), et la Kawa, terrain de foot de Bukavu, qui sera abandonné en janvier 1953 au profit de la Mukokwe. Et encore Kamanolia, Kalehe, Kaseke, Kakono. Mais là, honnêtement, je dois confesser que je me suis fait aider par "Orientation", parce que je ne me souviens plus vraiment de ces lieux dont les noms n'évoquent plus pour moi qu'un faible écho qui sommeille encore timidement dans mes souvenirs.. Oui, le nom me dit quelque chose, mais ka,.. euh : quoi?

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Tir aux pigeons (!), tir antirévolution, tir aux pipes...

- Les pigeons dont je veux parler ne sont ni des pigeons d'argile, ni des pigeons voyageurs, ni de belles palombes, ni même des pigeons tout court. Ce serait plutôt des gros oiseaux tout noirs qui font croa, croa surtout le matin très tôt quand tout le monde dort encore. Les cuisines et les corbeaux doivent sans doute faire bon ménage, mais il faut croire que cela perturbait le repos de notre cuisinier barbu, broeder Prouvé. Celui-ci tenait à son sommeil et dormait justement dans une chambre donnant sur le côté nord. Or c'est ce côté (cuisines et local scout, buanderies et boyeries)(*ph.038,062) que ces compères ailés semblaient préférer pour leur promenade sous le soleil matutinal. Et leurs cris rauques déchiraient le silence de l'aurore et les tympans des élèves et des frères encore assoupis. Peut-être les compères "zélés" trouvaient-ils là quelques croûtons de pains ou quelques rares déchets culinaires, alléchantes occasions de disputes sans fin et de croassements lugubres. Toujours est-il que maître renard-Prouvé, dans sa chambre perché et par le bruit bien réveillé, s'approche de sa fenêtre avec son "calibre 12" et pan!, pan! sur la gent ailée. Mais c'est en vain qu'il essaya de s'en débarrasser ou de leur faire peur. Il paraît que les plombs ricochaient sur leurs ailes, tant la corne de leurs plumes était dure à ces sacrées bestioles croassantes. Morale de cette histoire (qui n'est pas une fable, mais tout ce qu'il y a de plus véridique) : un corbeau n'est pas un pigeon et on ne tire pas dessus: on a sa dignité "corborative"! Nous, on le sait, mais broeder Prouvé...

- Comme nous étions une colonie, il était prévu que dans les communautés "européennes" importantes, il fallait organiser des brigades anti-révolution. C'est-à-dire des sections de défense civile composées d'hommes capables, en cas de nécessité révolutionnaire, de faire face à la situation en utilisant une arme. Uniquement pour se défendre, au cas où... Bon! ce propos n'était pas très exaltant, mais ce qui l'était beaucoup plus pour nos porte-monnaie souvent vides, c'était la petite compensation financière pour un tel dévouement. Aussi, ceux qui parmi les élèves avaient seize ans pouvaient s'inscrire à ces brigades et devaient un dimanche par mois aller faire un petit exercice de tir. Et on était payés pour tirer. Je l'ai fait trois ou quatre fois, c'est la seule occasion de ma vie où j'ai manipulé un fusil de guerre, contre des cibles. Dix francs congolais par balle, que nous étions payés. On tirait deux chargeurs de six balles, un premier en étant couché et l'autre à genoux. Je nous vois encore à cent mètres de ces grandes cibles. À chaque coup tiré, une grande flèche manipulée par un préposé caché dans une tranchée sous la cible, nous indiquait l'endroit exact que nous avions atteint. On touchait donc cent-vingt francs... cent-vingt balles pour.. douze balles. Pas mal. Avec ce petit pécule, certains s'achetaient quelques paquets de cigarettes, des Avalon ou des Belga sans doute. Moi, j'ai sans doute utilisé une partie de ce trésor pour m'acheter des arachides grillées (voir: chap.03, 3e histoire) Ce dont je me souviens particulièrement c'est que lorsqu'on tirait, il fallait se méfier du recul, car c'était des Mauser. Il fallait bien placer la crosse au creux de l'épaule, sinon cela pouvait faire très mal.

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- Le tir aux pipes, c'est quand on organisa la fancy-fair (*ph.606, 607608) en juin 1955 (Voir aussi chap. 10, item t) Deux lettres avant... <voir la première lettre>). On devait gagner de l'argent pour je ne sais plus quelle cause très humanitaire et les Pères avaient pensé à cette foire d'un soir et d'un après-midi. Il y avait sur les patinoires toutes sortes de baraques et de kiosques animés par des élèves pour le vrai public de la ville, hébergeant des tirs de carabines à plomb sur des pipes en plâtre, des pêches miraculeuses et même un stand où les badauds pouvaient mesurer leur résistance électrique en serrant une paire de poignées où le Père Van de Vijver contrôlait le voltage grandissant. Je me souviens très bien aussi de l'antre de Madame Zéphira ou Yamila ou Jevoistout qui prédisait l'avenir derrière sa boule de cristal. Hugo Van Rompay (*ph.634) déguisé en bohémienne diseuse de bonne aventure avec un fichu sur la tête et deux grands anneaux dans les oreilles était vraiment belle à croquer et digne de foi. Cela valait le coup d'oeil. Moi, j'aurais bien voulu être une petite souris et aller écouter ce qu'"elle" pouvait bien raconter comme prédictions d'avenir, en particulier quand c'était des filles qui pénétraient dans son antre obscur avec entrée en chicane pour éviter justement les regards indiscrets. C'est à cette occasion précisément que j'ai acquis dans mon vocabulaire le nouveau sens de ce mot: chicane. Mais je ne pouvais pas me déguiser en souris, puisque j'étais déjà un petit roitelet déguisé en scout et que je m'occupais avec d'autres éclaireurs de la baraque à frites. Nous avions six grosses friteuses électriques. Et cela rapporta pas mal d'argent. Mais soudain en pleine friture : ouaw!.. un fameux choc électrique dans les mains. C'est une de mes friteuses qui avait "pété les plombs". Effectivement, quand je l'ai déconnectée et que j'ai eu retiré l'huile, j'ai vu des gouttes de plomb fondu par le court-circuit dans le fond incurvé de la marmite. Je connaissais ça, le métal fondu depuis mon aventure des barres-à-mines (voir: chap.03, 4e histoire).

 

q) Serviettes-cabines et Capitulas de service

(ou l'art de bien habiller certains noms pluriels pour bien vêtir les gars)

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Serviettes-cabines

Quand je pense que les paresseux que nous étions rêvaient d'une piscine dans un des deux grands jardins intérieurs du collège. (Voir *ph.
031, 042, 049, 060) C'était vraiment un rêve d'adolescents frivoles : rien de réaliste dans un tel souhait. Pensons simplement à l'amenée de l'eau, son filtrage, l'entretien de la pureté de l'eau et au coût exorbitant de l'installation et de la conservation d'une telle éventuelle immense piscine. Pensons aussi à la sécurité : cette eau si près des barzas. Vraiment une utopie. Mais quand on est adolescent on refait toujours le monde sans se préoccuper des moyens pour y arriver.
Non, nous allions nous baigner tout simplement dans le lac, cent mètres en contrebas. Quand on y réfléchit, c'est beaucoup mieux et déjà un fameux luxe. Je connais peu de collèges qui ont un lac à leurs pieds et à leur disposition. Cela nous faisait une petite balade de quatre ou cinq minutes de descente à l'aller et facilement de sept ou huit bonnes minutes, il est vrai, pour remonter l'étroit sentier assez escarpé, après le bain. Mais jamais cela n'a vraiment posé de problème.
Le bain au lac était obligatoire pour la division des petits (primaires) un après-midi par semaine, je crois, et libre les mercredis, samedis et dimanches après-midi pour les petits, les moyens et les grands. Mais il faut reconnaître que nous allions nager trop peu souvent et je dirais que plus on vieillissait, moins on descendait au lac.
Nous disposions, juste sous le collège d'un beau grand bassin aménagé dans le lac, avec un quai d'une trentaine de mètres et un promontoire avec plongeoir et girafe. (*Ph.
014, 015, 016, 017) Mais nous n'avions pas de cabines, non. Il en aurait fallu trop et on aurait perdu trop de temps à faire la queue. Au bord, l'eau nous arrivait à peine à la taille et le fond mélangé de terre, de sable, de cailloux et de galets descendait progressivement jusqu'à n'avoir plus pieds à une douzaine de mètres du bord. L'eau était toujours bonne. Il n'y avait pas de marée dans le Kivu et guère de vagues, car nous étions à l'intérieur d'une petite baie, une anse de trois ou quatre cents mètres, formée par une longue presqu'île appelée la Botte du Gouverneur, puisque le gouverneur provincial du Kivu avait sa résidence juste en face de notre quai dans un grand jardin boisé. Le gouverneur avait plusieurs filles. Mais nous avions beau scruter les rives lointaines comme des hiboux perspicaces à la recherche de la moindre souris, on les voyait vraiment rarement, ces petits choux du gouverneurs. Elles occupaient plus nos discussions animées et pleines de sous-entendus qu'elles n'étaient réellement présentes dans nos visions de jeunes et fringants nageurs. Entre le terrain du gouverneur et le plan d'eau du collège, il devait y avoir deux cents mètres et juste au milieu, on avait ancré un gros radeau (une plate-forme carrée sur fûts) qui servait un peu de frontière ou de relais pour ceux qui s'éloignaient trop de notre quai. Normalement nous n'avions pas le droit d'aller si loin. Mais nous restions toujours près du bord et des plongeoirs.

 

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C'est là qu'avaient lieu certaines épreuves de natation et de plongeon (saut de l'ange et saut de carpe) et d'endurance en apnée, lors d'olympiades ou à l'occasion des jeux de Saint-Louis. Je pense en particulier à Amand Nijs (totémisé loutre avec raison), Marc Suttor et Jacques Beaufort, trois vrais champions de natation. Et si Jacques était encore là, il pourrait nous en parler bien mieux. Je sais, parce qu'il me l'a écrit, qu'il a une fois gagné la grande course de deux ou trois kilomètres organisée par la ville et qui se terminait à la Botte. (Voir la carte de Bukavu, *ph.107 et les *photos 301, 302. Voir aussi un peu plus haut : Jeux de Saint-Louis: chap. 10, histoire o)
C'est là encore que j'ai appris à nager. Comment ? Oh ! le truc est simple et je vous le livre gratuitement. Que ceux qui ne savent pas encore nager en profitent : J'avançais le plus loin du bord qu'il m'était possible, en marchant à reculons, puis je me jetais en avant comme si je nageais vers le bord, en m'efforçant de faire des mouvements "natatoires". sachant très bien que je ne pouvais « couler » car, si je buvais la tasse, je n'avais qu'à me remettre sur mes deux pieds, puisque je savais que j'avais pieds.  À faire quatre ou cinq fois cet exercice assez ridicule, j'ai constaté très rapidement que je me mouvais, que j'avançais par mes mouvements désordonnés. J'ai appris comme un enfant que l'on jette à l'eau. J'avais assez vu en bateau, dans les villages le long du fleuve Congo, ces petits noirs qui nageaient comme un poisson avant même de savoir marcher et qui plongeaient pour ramasser des pièces de monnaie que nous leur lancions depuis le pont et le bastingage des grands bateaux à fond plat et à roue à aube, comme le Reine Astrid, ou à hélices comme le Général Olsen.
C'est là que pendant un bon trimestre, vers 1950, nous n'avions plus pu aller nager parce qu'il y avait un avertissement de "bilharziose" sur ces rives du lac.
C'est encore là que nous descendions à 6,30h du matin lorsqu'il n'y avait plus d'eau dans les robinets de nos douches ou de nos lavabos. (Voir plus haut : chap. 10, histoire f)
C'est toujours là que mourut noyé notre petit camarade Bracaval, vers 1951, alors qu'un bon nageur, Hubeau, agile mais hélas trop petit avait vainement tenté de le ramener deux ou trois fois en surface devant les yeux paniqués du jeune surveillant qui ne savait pas nager (Comment est-ce possible???) et qui avait envoyé d'urgence un ou deux gamins courir chercher au collège un « grand » qui arriverait trop tard, beaucoup trop tard.

 

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Je l'ai dit: nous n'avions pas de cabine. Aussi souvent, par facilité et pour aller plus vite, on enfilait déjà son maillot sous sa culotte dans sa chambre au dortoir, avant de partir, puis on descendait  en vitesse avec le caleçon enroulé dans la serviette, comme une tranche de jambon dans un énorme sandwich... Après le bain, on n'allait quand même pas remonter avec le maillot mouillé sous notre capitula. Alors ?..
Alors, on s'essuyait, puis on s'habillait sur le bord du lac aménagé en sorte de petit quai. Mais comment !, me direz-vous, là sur le bord du lac dans le plus simple appareil ? Non, on n'était quand même pas des exhibitionnistes ni des voyeurs pervers. À cet âge-là, on est bien trop prude. On n'allait quand même pas dévoiler son zizi devant tout le monde. Nous n'étions pas non plus comme les Indiens primitifs "tout nus" de l'expédition Orénoque-Amazone dont l'explorateur Alain Gheerbrand nous avait parlé et montré des images en conférence (voir chap.09, conférences). Alors ?
Alors ? Comment faisions-nous ? C'est ici que vous allez comprendre, chers lecteurs, toute la signification profonde du titre de ce texte, en saisir le sens caché: nous disposions de serviettes de bain qui nous servaient à la fois de serviettes-éponges et de cabines pliables, portables, faciles, légères et plus ou moins discrètes.
C'était à la fois très simple et très compliqué: aucun décor, aucun artifice, mais une certaine habileté pour ne pas dire une habileté certaine. Suivez le guide et voyez le mode d'emploi: Nous disposions d'une serviette de bain suffisamment large pour pouvoir être portée en jupe autour de la taille, un peu comme les Polynésiens portent leur vêtement. Et plus près de nous à cette époque, la plupart des Congolais portaient encore souvent un pagne de la sorte.
Reprenons. Donc au sortir du bain, nous nous essuyions vigoureusement d'abord tout le corps: tronc, tête, bras, jambes.. puis quand arrivait le moment crucial d'essuyer la partie.. heu disons cachée.. nous descendions d'abord notre maillot de bain jusqu'à la limite de la décence, on s'essuyait le nombril et la partie à l'air de notre petite bedaine. Mais, il restait encore quelque chose.. le petit robinet et les joujoux. C'est à ce moment que nous enveloppions ce terrain mouillé sous taillis, je veux dire cette partie sous la taille recouverte du maillot mouillé, avec notre grand "essuie" que l'on repliait à la ceinture de manière qu'il tienne tout seul. Ici cela devenait plus délicat. Par dessus la serviette, on se saisissait du maillot que l'on s'efforçait à faire descendre le long des jambes par des contorsions dignes de la meilleure danse du ventre. On se déhanchait du mieux qu'on pouvait en retenant d'une main gauche et maladroite notre jupe serviette qui nous servait de cabine et en tirant sur le maillot mouillé et récalcitrant de l'autre main. Quand le maillot avait enfin quitté le dernier des deux pieds.. et qu'on était "tout nu sous la serviette.." comme le chantera si bien Jacques Brel quelques années plus tard dans "Au suivant", à ce moment donc, on se tamponnait rapidement les parties encore humides, toujours en évitant les mouvements trop brusques qui eussent dévoilé justement ces parties plus intimes. Ensuite, en nous pliant le moins possible, en sautillant à cloche-pied sur une jambe puis sur l'autre, nous levions les genoux et passions discrètement un pied puis l'autre dans les ouvertures correspondantes du caleçon que nous tenions par une main par en bas, alors que l'autre main restait accrochée à notre pagne-serviette pour l'empêcher de s'ouvrir prématurément. C'était le moment crucial, il ne fallait pas éternuer à ce moment. Mais cela allait relativement vite, beaucoup plus vite en tout cas qu'il ne vous a fallu de temps pour lire le mode d'emploi de cette gymnastique post-natatoire. Ceci demandait évidemment un certain équilibre et des mouvements lents pour ne pas, en se penchant trop vite ou trop fort, faire tomber la serviette et dévoiler à tout venant les bijoux de notre future famille. Trois ou quatre secondes, pas plus, puis on enfilait la culotte (short ou capitula) et on pouvait se débarrasser de l'encombrant essuie et remettre notre chemise, nos chaussettes et nos souliers en sifflotant : "C'est toi, ma p'tite folie" de Line Renaud ou mieux encore en chantant à tue-tête: "Étoile des neiges, mon coeur amoureux est pris au piège de tes grands yeux...".
Et voilà. L'affaire était dans le sac, si je puis dire. Il arrivait exceptionnellement qu'un essuie tombe aux pieds d'un malheureux occupé à enfiler son caleçon. Alors, selon les individus, deux solutions se présentaient à lui: soit remonter en urgence le caleçon non encore placé à la bonne hauteur, soit se ressaisir du vilain essuie-fugueur et le maintenir vaille que vaille sur son ventre écrasé. Dans les deux cas, le mouvement était si rapide que les amis à côté n'y voyaient que du feu... Cette méthode de rhabillage, une fois bien assimilée est rapide, discrète et très facile, car elle peut se faire n'importe où. Je me souviens l'avoir exportée en Belgique et au Québec et montrée à tous mes scouts, lors de très nombreux camps et week-ends. Méthode brevetée « lac Kivu » ou mieux encore « Nya Lukemba».
Ah oui, que je n'oublie pas: nous n'avions pas de poux, mais nous avions quand même notre coquetterie, car la plupart avaient toujours avec eux dans la poche revolver de leur capitula-culotte un petit peigne à moitié crasseux qu'ils prêtaient volontiers à toute une bande de joyeux camarades, tout au moins à ceux qui, comme moi et la majorité, n'avaient pas les cheveux coupés en brosse, naturellement.

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Capitulas de service

Je viens de vous parler trois ou quatre fois de ces fameux capitulas-culottes.  C'est le temps de se pencher sur le cas de ces capitulas-là. De quoi donc s'agissait-il ? Eh bien tout simplement de nos culottes de gamins (appelées aussi plus précieusement des shorts). Nous disions neuf fois sur dix : mon capitula, ton capitula, son capitula... Et pourtant il ne nous serait jamais venu à l'idée que "nous usions nos fonds de capitula sur les bancs" du collège. Je ne sais absolument pas d'où pouvait venir cette expression que je n'ai plus jamais rencontrée ailleurs depuis. Il s'agissait de la culotte des garçons et des hommes, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, avec les passants pour la ceinture, les deux poches sur le côté et en plus, souvent deux poches revolver sur chaque fesse et la "brayette" à boutons (lire "braguette").  Oh ! pas de ces petits boutons faits de nacre, d'émaux ou de coraux, non de simples boutons en os, en écailles ou en porcelaine. Les capitulas étaient généralement confectionnés en coton, parfois en "americany" (forte toile de coton assez épaisse et très résistante). Peu importe leur nom, ces capitulas-là étaient plutôt courts et leurs jambes relativement évasées s'arrêtaient à mi-cuisse. Plusieurs d'entre nous trouvaient même très seyant de replier les bords une ou deux fois de manière que le fond des poches déborde par en dessous de ce repli. Certains même roulaient leurs jambes de capitula outrageusement jusqu'à ce qu'elles deviennent presque inexistantes comme sur un maillot de bain de cette époque. Comme quoi la mode a bien changé. Il est vrai que ça fait un bail depuis ce temps, et même des baux ! Car aujourd'hui (et depuis des années, en particulier en Amérique du nord), quand je vois les jeunes gens porter leurs shorts et même les longs caleçons de bain, les jambes leur arrivent carrément sur les genoux, sinon même sur les mollets. Sur un trottoir, le bas de leurs shorts doit arriver juste à hauteur des soupiraux, si vous voyez ce que je veux dire. Au collège, en 1950, nous aurions considéré cette tenue comme dégradante, voire honteuse et particulièrement ridicule. Aujourd'hui, je suis sûr que les jeunes du 21e siècle seraient prêts à jurer la même chose à propos de notre fameux capitula "aux manches retroussées".
Outre ces culottes que nous portions tous, du plus jeune des tout-petits au plus vieux des rhétoriciens (à défaut de pantalons longs, car on était en Afrique, ne l'oublions pas et la plupart des adultes aussi se promenaient facilement en shorts-capitulas), nous avions au dessus de notre "singlet" bien belge que presque tous portaient, que les Français appellent un maillot de corps ou une chemisette et les Québécois une camisole, nous avions donc une chemise ou parfois un chandail. La chemise était évidemment portée sans cravate ni aucun artifice et avait souvent une ou deux poches. Quant au chandail, appelé familièrement "pull", comme il pouvait faire assez frais le matin au Kivu, nous le portions parfois sur la chemise et dès que les chaleurs se faisaient sentir, nous l'enlevions et, de manière à nous en débarrasser les mains, nous le posions sur les épaules en écharpe autour du cou, les deux manches pendant sur le devant de la poitrine, comme les deux vantaux d'une petite porte à deux battants poussés par le vent. Non je n'ai pas dit les deux ventaux, je ne l'ai pas écrit non plus d'ailleurs. (Qu'est-ce que la visière d'une armure viendrait faire ici, je vous le demande. On n'est pas au Moyen-Âge, que diable.) Il n'était pas rare en effet, dans les rangs ou en récré, de voir une dizaine ou une vingtaine de gars se promener ainsi attifés, avec ce pull de laine accroché autour du cou et suspendu sur le dos comme une demi-veste.
Nous portions toujours de courtes chaussettes avec nos mocassins ou nos sandales. Là encore la mode et l'hygiène ont bien changé, car de nos jours (2005), il est très fréquent de voir en été des pieds nus "respirer" dans des sandales. Pour nous au collège, cela nous aurait profondément traumatisés, vexés même de nous priver de nos chaussettes humides et odoriférantes ou sèches et quelque peu salies, nos pieds dussent-ils en "ressentir" tous les effets. Effets ou .. effluves..?. Passons.. et continuons d'un pied léger.
Lorsque nous allions en éducation physique avec Monsieur Zaman, nous enlevions notre chemise et revêtions nos "pantoufles de gym" que l'on appelait des tennis et que l'on appelle aujourd'hui des baskets. Plus tard, nous disposerons à la salle de gym de petits casiers dans une petite salle de déshabillage attenante à la grande salle pour nous permettre de revêtir également notre culotte de gym. Un souvenir en passant: lors de la grande fête de gym, sur la plaine et devant public, vers 1955, Monsieur Zaman nous avait bien prévenus de placer le singlet au dessus du caleçon, et non dans le caleçon comme on faisait habituellement. Pourquoi ? pour que, lorsque nous nous penchions dans un grand mouvement d'ensemble (flexion en avant), on ne voie pas les ceintures élastiques malséantes de tous les caleçons alignés.

 

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Les dimanches et jours de fête, nous étions souvent vêtus de blanc. Fi des couleurs trop chatoyantes comme celles des costumes dans les vitraux de Chartres ou les verrières de Troyes, je le répète : on n'était plus à l'ère médiévale. Le blanc était un peu notre uniforme, notre beau costume du dimanche. Nous étions "repeints au vin blanc" ou revêtus de clarté comme notre collège qui étalait ses murs lumineux sous le ciel du Kivu. Cela n'avait rien d'obligatoire, mais c'était un usage assez généralisé, une sorte de coutume tacite. Parfois, mais rarement nous portions le petit béret blanc des "marin's" américains et que l'on pouvait s'acheter à la procure. (voir ph* 102)
Quand nous allions en excursions ou à l'occasion de fêtes sportives, certains portaient un foulard, scout ou autre, autour de la tête (voir *ph.
256, 655) et parfois aussi le ceinturon avec la gaine et le "gilwell" (poignard)
Les seules fois où j'ai porté un pantalon, à partir de la troisième latine, vers quinze, seize ans,.. c'était à l'occasion des examens oraux et lors de certaines soirées particulières, notamment la fancy-fair en juin 55 ou les fêtes avec les profs ou à l'occasion d'une soirée théâtrale.
Rappelons-nous également qu'à cette époque vénérable, les "zips" ou fermetures-éclair n'étaient pas encore monnaie courante et il ne faut donc pas s'étonner si 99% de nos vêtements se fermaient avec des boutons.
Et comme nous, les internes, n'avions pas notre maman à côté de nous pendant les trois mois du trimestre, pour réparer une petite déchirure, un trou dans un bas ou un bouton décousu, plusieurs parmi nous avions notre petite trousse de réparation. Eh oui, c'est ainsi que dans ma chambre, j'ai fait quelques petits travaux de couture : j'ai appris à ravauder une chaussette avec l'
œuf en bois, la grosse aiguille à repriser et quelques brins de laine et à manier dé et aiguille pour recoudre un bouton à l'occasion. Mais aux buanderies une dame s'occupait également des principales réparations lorsque le linge à laver lui arrivait abîmé entre les mains.
Comme on peut s'en rendre compte, notre tenue vestimentaire, à l'instar de nos habitudes alimentaires et à l'égal de notre vie ordinaire, était simple, modeste, fonctionnelle, pratique, peu encombrante et certainement pas le principal objet de nos soucis, comme aurait pu l'être par exemple la grammaire française et les listes fastidieuses des exceptions du pluriel de certains noms.

 

r) Beau départ, gros cafard et avatars.. avunculaires

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Un fameux départ

La première fois que nous sommes partis pour le collège, mon petit frère Christian et moi, c'était à la fin septembre 1949. Eh oui ! ce fameux départ. Nous avions neuf et onze ans et nous partions pour trois mois. En effet, vu les distances, nous allions devoir nous séparer de nos parents pour tout un trimestre chaque fois. À cause de la bilharziose qui sévissait sur les rives du lac Kivu, à Costermansville, la rentrée, cette année-là justement,  avait été un peu retardée d'une semaine ou une dizaine de jours après le 15 (traditionnel jour de rentrée) et donc les vacances prolongées d'autant, à la grande satisfaction des futurs collégiens. Comme nous habitions à Basoko, au confluent de l'Aruwimi, à l'ouest de Stan (c'était très loin !), mes parents étaient venus nous conduire dans l'est du pays jusqu'à Bogoro. En fait, ce petit bled n'est ni une ville ni un village, mais est constitué en tout et pour tout d'un seul hôtel situé un peu avant l'escarpement qui descend sur la plaine de Kasenyi. Et Kasenyi était le port des mines d'or de Kilo-Moto sur le lac Albert faisant frontière avec le Soudan. Là, à Bogoro, nous avions profité de cette circonstance de rentrée scolaire pour avoir une grande réunion familiale avec les familles de quatre frères et soeurs de ma maman. Nous étions treize (ou seize?) cousins et cousines et dix oncles et tantes à cette rencontre quelque peu exceptionnelle (Photo 262).  Mais, vu la remise du départ, mes parents, obligés de retourner à Basoko, avaient dû nous laisser à Kasenyi, aux bons soins de notre tante Madeleine, chez mes grands cousins et cousine Jacques, Pierre et Josiane Lejeune. Puis le jour du  fameux départ arriva. Vous vous demandez sans doute, amis qui me lisez, ce qui peut bien motiver, pour la deuxième fois, l'utilisation de cet adjectif « fameux », n'est-ce pas ? Attendez un p'tit brin, comme on dit au Québec, et vous l'allez comprendre, comme on disait au dix-septième siècle.

Notre lieu de rassemblement pour le départ était fixé à Bunia, chef-lieu de territoire, à peine éloigné de cinquante kilomètres d'Irumu, chef-lieu du district de l'Ituri. C'est à Bunia qu'un autobus déjà à moitié rempli d'étudiants venus de plus au nord (Uélé et Ituri) devait nous prendre sur sa route qui descendait vers le sud.. (C'est étonnant comme la vie peut nous réserver des surprises, puisque six ans plus tard, lorsque mes parents quitteront définitivement le Congo, c'est à Bunia précisément que nous habiterons à ce moment-là, en 55. après Basoko, Poko, Watsa, et Irumu.  La boucle était bouclée en quelque sorte..)

Revenons au fameux départ. Vous allez bientôt comprendre, chers lecteurs, pourquoi je m'obstine à dire fameux. Or donc, avec nos valises, nos mallettes et nos trois grands cousins également chargés de leurs valises, de leurs sacs et .. fatalement accompagnés, eux aussi, de leurs deux petits cousins, nous nous embarquâmes dans un vieil autobus STA (Service de Transports de l'Administration coloniale, au fond c'était un autobus scolaire étatique) datant d'entre les deux guerres et mis à la disposition des étudiants pour rallier Costermansville, chef-lieu du Kivu et ses trois établissements scolaires : la toute jeune athénée de l'État, le pensionnat pour jeunes-filles sages et bien rangées et enfin ce collège jésuite et mythique, N-D de la Victoire, dont on nous avait tant vanté les mérites, à Christian et à moi : climat très sain pour nous qui venions d'un milieu plutôt marécageux et débilitant, éducation solide et réputée pour nous qui venions de vivre dix-huit mois de cours particuliers auprès des soeurs Franciscaines de Marie. C'était tout un voyage de quatre jours et de près de mille kilomètres que nous entamions, et qui allait débuter de manière bien singulière. Vous vous demandez toujours, j'espère, pourquoi après le mot fameux, je rajoute maintenant cette « singulière » épithète pour ce qui ne devrait être après tout qu'une simple formalité de départ... Attendez et vous allez bientôt tout saisir.

 

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Or donc, mon petit frère et moi, nous nous asseyons sur la deuxième banquette de droite, à l'avant de cet autobus « cacochyme ». (Peut-on dire cacochyme, en parlant d'un autobus? Dans ce cas concret, je dirais oui, car il lui arrivait, à notre vénérable bu-bus, de toussoter, de crachoter et même de pétarader) Cette banquette était sans doute la seule qui restait libre après que tous les anciens amis se soient retrouvés et réunis deux par deux pour se raconter leurs vacances. Les deux petits nouveaux s'étaient donc installés sur leur siège. Le moteur crachota, l'autobus s'ébranla, la dernière main d'adieu d'oncle Lucien ou de tante Madeleine n'était plus visible. Les joyeux compagnons parlaient plus fort, l'autobus roulait plus vite sur la route de terre. Il avait pris sa vitesse de croisière, et tenait au moins son cinquante-cinq à l'heure...

- Toujours rien de spécial, me direz-vous avec raison. Mais, je vous le promets, l'explication est imminente et ne saurait vraiment plus tarder, sous peine de me faire traiter de taquin, d'énervant ou même de provocateur.. Vous savez ces gens qui ne cessent d'agacer les autres, comme le pêcheur qui taquine la truite ou le chat qui s'amuse avec la souris... (...) Non, non! Loin de moi l'idée de vous traiter de truite ou de souris. Je sais que vous êtes lectrice ou lecteur assidu, attentif et.. intéressé. (...) Oui, oui, je vais aboutir, .. j'ai failli dire emboutir et c'eût été un lapsus révélateur, comme tous les lapsus, d'ailleurs. (...) Comment dites-vous? (...) Oui, oui, j'ai bien dit lapsus, c'est-à-dire. (...) Ah! bon, vous savez ? (...) Oui, oui, j'y arrive. Un peu de patience quand même.. Vous m'interrompez tout le temps. Donc, je continue, l'autobus aussi : il roule paisiblement sur la route ensoleillée. Au fait, je ne sais plus vraiment s'il faisait soleil, ce matin-là. (...) Évidemment, c'était un matin, sinon je ne l'aurais pas dit. .. mais sûr et certain : il ne pleuvait pas. Le bus roule et nous nous rapprochons kilomètre par kilomètre, ligne par ligne de ce que.. Enfin, je me tais. Ah ben non!, je ne peux plus me taire, sinon vous ne saurez jamais.. (...) Bon, bon ! Oui, je continue d'écrire pendant que l'autobus continue son petit bonhomme de chemin. Donc nous roulions cahin-caha, sur cette belle route de l'Ituri bordée de savane, de petits boisés, de remblais, de déblais. Vous allez voir que cette allusion au remblai n'est pas vaine. Mais encore, me direz-vous. J'y arrive, un peu de patience, quand même ! J'arrive, même si l'autobus, lui, est loin d'arriver..

Donc on roule, bien pépères. Pouet, pouet !, ceci est un coup de klaxon pour une maman poule qui traverse la route avec sa marmaille de poussins. On roule toujours. Nous n'avons pas encore fait trente kilomètres entre Bunia et Irumu.

Et voilà que soudain, moi qui étais sur la deuxième banquette, je vous le rappelle, je vois juste devant nous les deux garçons assis sur la première banquette se relever d'un bond et de toute urgence, en s'agrippant à la barre verticale qui se dressait à gauche de leur siège, au début de l'allée centrale, pour se retrouver debout dans cette allée justement, et de justesse (!) et je vois aussi que l'autobus fait une embardée incompréhensible sur sa dextre (peut-on dire sa dextre en parlant d'un autobus plutôt gauche?) et fonce tout droit vers le talus, à droite de la route . Le temps de voir cela, deux secondes et. patatra ! Quel choc! Ces deux garçons du premier rang ont eu juste le temps de se lever avant le boum fatidique. En percutant le fossé par l'avant droit, l'autobus s'est rempli de terre par la porte d'entrée complètement défoncée. Vous savez ces portes d'entrées qui se replient comme un accordéon. Bien écrasé l'accordéon, permettez-moi de vous le dire ! Il y avait de la terre compressée jusque sur le dessus du dossier de la première banquette dans toute sa largeur, c'est vous dire. Et je me souviens d'une raquette de tennis dont on a retrouvé les débris écrabouillés dans la masse de terre. Tout le côté droit du vieux bus était bizarrement accolé contre le talus et un peu comprimé jusqu'à la hauteur des fenêtres. Rien de grave, mais à l'avant, « Mama na n'gaï ! » comme on disait en lingala. Quant aux deux gars. Ces deux-là, croyez-moi, ont eu la rapidité salvatrice du réflexe protecteur, sapristi! En l'espèce le réflexe était la fuite (ou l'esquive), et l'urgence de la situation, je vous l'assure, ne permettait pas une seule réflexion, ni la plus petite digression, ni la moindre politesse du genre : « Oh là, là! que vois-je ? Mais, mon cher ami, nous risquons bien d'être emboutis, sapristi ! Levons-nous, que diable !, je vous en prie. - Ah! Je vois et je vous remercie, mais n'en ferai rien : vous d'abord, allons, mon cher collègue.. »

 

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À part cela et malgré la force de l'impact, personne de blessé, sauf peut-être une ecchymose ici ou là. Vaille que vaille, nous sortons comme nous pouvons, quand même ébranlés, sur la route caillouteuse, qui par l'issue arrière, là où étaient entassées nos valises, qui par une fenêtre latérale gauche, pour constater les dégâts et expliquer le drame : un bris de la direction.. On s'en serait douté (En plus d'être vétuste à souhait, c'est dangereux, ces vieux « to-bus », sapristi!)

Bon, c'est très bien, nous voilà sur la route, mais Bukavu n'est pas la porte à côté. Alors, on attend, on attend.. un certain temps, le temps que l'appel à l'aide véhiculé par le chauffeur complaisant d'un camion qui passait par là arrive à Irumu   et que les responsables avisent pour nous trouver une solution de rechange. (Nenni : les cellulaires, GSM et autres téléphones portables n'existaient pas encore et aucun d'entre nous n'avait son talkie-walkie portatif et numérique sur lui, vous vous rendez compte!). Après une ou deux heures de « poireautage » sur la route (heureusement il ne pleuvait pas - je crois vous l'avoir dit - et le temps en Ituri est assez agréable), nous voyons arriver quatre ou cinq grosses et belles voitures américaines pour remplacer le « tobus » et nous charger jusque Goma. Nos trois  cousins et cousine Lejeune, Christian et moi, nous pénétrons dans une superbe et énorme limousine et, le lendemain, à Butembo, nous allions encore embarquer une sixième parente, une autre cousine, Marthe, à destination du pensionnat.

Alors, vous le voyez bien maintenant, notre premier voyage à Bukavu ? D'abord un super accident comme on n'en fait plus, ensuite une superbe bagnole, comme on en fait encore, pour six cousins et cousines avec chauffeur personnel, s'il vous plaît ! Quand je vous disais que c'était un fameux premier départ pour le collège, je ne blaguais pas !

Après Irumu, il y aura Nia-nia (encore un hôtel complètement isolé, perdu sur un croisement de routes en pleine forêt), puis ce seront Béni, Butembo, Lubero, l'escarpement de Kabasha, le parc Albert, avec ses buffles, ses gnous, ses gazelles, lions, hippos et éléphants et la Rutshuru, puis Goma et, pour la dernière journée, la traversée nord-sud du lac en bateau sur le « Général Tombeur », telles furent les étapes de notre premier et mémorable voyage vers notre beau collège.

 

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Premières impressions et coups de cafard

Déjà à l'hôtel de Goma, la veille au soir, un père jésuite est là (Croegaert ou Somers ?) pour accueillir ce gros contingent d'élèves venus du nord. Notre horde s'est accrue chaque jour et nous devons être une bonne cinquantaine, sans compter ceux de l'athénée et les filles du pensionnat. Arrivée du bateau le soir au petit port de Cost, dernier transfert dans le gros camion Studebaker du collège, sans doute conduit par Félix. Fatigués après le long périple de quatre jours, les nouveaux sont très impressionnés, malgré l'obscurité, par la grandeur majestueuse du bâtiment. C'est vraiment vaste. Et ces « bleus », comme on nous appelait un peu ironiquement, sont facilement reconnaissables : ils se taisent et scrutent de tous leurs yeux cette énorme bâtisse où bientôt ils vont se perdre. Ils dévisagent aussi les pères : beaucoup de pères, souvent bien jeunes, en soutanes blanches avec larges ceintures et bien rasés. Cela les change des pères missionnaires de leur coin. Et la foule d'élèves qui passe à côté sans les voir. En effet, ils ne connaissent rien ni personne, donc ils se taisent et regardent ébahis, un peu inquiets, alors que les anciens n'arrêtent pas de jacasser en se racontant leurs dernières aventures de vacances ou en râlant déjà sur la rentrée toujours trop précoce, à leur goût.

Dortoirs longilignes et silencieux avec toutes ces portes numérotées donnant sur un couloir central; haute et longue chapelle bien éclairée mais un peu froide et austère pour la prière du soir; réfectoire démesuré avec pour seules décorations, sur des murs nus et blancs autour des innombrables tables, des bucranes imposants (cornes de buffles..); sept barzas (ou vérandas) identiques tournant à angle droit autour de deux jardins intérieurs semblables et carrés (elles se ressemblent tellement ces barzas qu'au début on ne sait jamais exactement sur laquelle on se trouve.. j'exclus la huitième barza donnant accès à la chapelle des boys, car celle-là fait face à un demi-jardin et est d'un accès beaucoup plus rare); les patinoires imposantes aux gargouilles à gueule de lion; les grandes plaines de jeu avec trois terrains de foot et trois courts de tennis; les salles de classes spacieuses et aérées; la salle d'étude de notre division enfin où sont alignés une centaine de pupitres en longues rangées: tout ce décor nouveau impressionne terriblement les premières fois. Premiers contacts avec le silence et la discipline; apprentissage malaisé d'un nouvel horaire journalier; première mise en rangs; premiers repas d'une cuisine d'internat; première rencontre du père surveillant : le père van den Abeele pour les petits que nous étions; connaissance du père préfet aussi... Nous avions neuf et onze ans, entrions en quatrième et sixième primaires et nous étions tout à fait perdus dans la masse de tous ces visages inconnus des Pères et des élèves, dans ce décor grandiose d'une fourmilière géante où nous nous sentions en réalité tellement peu de chose et au fond, déjà terriblement seuls. Tout cela, je le répète, était si nouveau. Je me sentais soudain bien isolé dans cet univers pourtant grouillant de vie, mais une vie en groupe, disciplinée et tellement éloignée de nos habitudes, de notre petit train-train habituel. C'est ça, le cafard : la tristesse, le regret qui envahit peu à peu le nouveau, le « bleu » dans une communauté. Je comprends maintenant l'expression : avoir les bleus, ou mieux encore : avoir le blues. Et plus on a le blues, plus on s'enferme dans ses pensées, plus on s'isole et plus on a le cafard. Nous perdions tous nos repères, nous les nouveaux.. Ah ! oui, nos parents étaient bien loin et disparue la douce quiétude de la maison familiale. Le cafard frappe à notre coeur.. On n'arrête pas de penser à la maison, à maman, à nos petites soeurs.que nous ne reverrions plus avant plus de trois longs mois, à notre camionnette, à nos vélos, à nos jeux dans le grand jardin derrière la maison. Surtout que, déjà dans des classes différentes, Christian et moi étions même séparés de dortoirs. On ne se voyait quasi plus. On avait bien trois cousins cette année-là au collège : Raymond Hock, Jacques et Pierre Lejeune, mais ils étaient des anciens tous les trois et chez les grands alors que nous étions chez les petits : deux mondes à part. Alors ?... Nous avions aussi deux grandes cousines au pensionnat qu'on allait voir quelquefois les premiers ou troisièmes dimanches du mois. Mais ce n'est pas une petite visite d'une heure tous les quinze jours ou tous les mois, à déambuler sur une barza de couvent. qui pouvait faire la différence.

 

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C'est surtout lorsque dans ma chambre, nous avons ouvert notre malle expédiée de Basoko presque deux mois plus tôt et que nous avons commencé à déballer et trier toutes ces choses précieusement emballées par maman que les images et les souvenirs de la douceur familiale revenaient sans cesse alimenter mon gros cafard. Chaque chose que nous sortions de la malle me rappelait comment, quand et pourquoi nous l'avions emballée : je revoyais l'achat de nos deux petites lampes torches chez les Portugais, les capitulas cousus par maman, les singlets et chaussettes, sur lesquels elle avait patiemment cousu notre numéro d'internat (le 74). Même nos couverts étaient gravés de ce numéro. Et les nouveaux couvre-lit de coton fleuri à la senteur si caractéristique. Et les grosses couvertures dont je sens encore l'odeur fraîche de la laine nouvelle, et toutes les autres affaires de notre trousseau... on revoyait maman en train de les emballer et mon petit coeur saignait. Et les savons Lux ou Palmolive, et les dentifrices Colgate ou Gibbs à la chlorophylle. En même temps que ces parfums,  ce sont les images de la douceur du foyer qui revenaient et quelques larmes dues à la séparation piquaient à mes paupières. Mon frère était moins sensible que moi à ces valeurs momentanément disparues, à cette douce quiétude en allée.

Au début de mon séjour, je préférais les heures passées en classe, car j'y étais plus occupé par les cours,  qui me distrayaient l'esprit et m'empêchaient de trop songer à la maison. Oui, pendant quelques semaines, je m'en souviens, je n'étais bien qu'en classe, car là, j'écoutais, je participais au cours. Mais dès que je me retrouvais bien seul au milieu des autres, au réfectoire ou en récréation surtout, seul avec moi-même et mes pensées vagabondes, sans amis au début,  alors inévitablement je m'apitoyais sur mon sort et sentais le cafard qui remontait me serrer la gorge de ses bras puissants. C'était comme un cercle vicieux : le cafard m'isolait des autres et l'isolement me donnait le cafard. Quel supplice : toujours ravaler la petite larme, le moindre sanglot qui voulait faire surface, car un garçon ne pleure pas, voyons. Devant les autres surtout, cela ne se faisait pas. Eh ! oui, c'est drôle à dire, penser qu'au début de chaque trimestre de cette première année, chez le frère Étienne en sixième année, je détestais à ce point les récréations et préférais les cours et les études. Cela a changé, heureusement..

Eh ! oui, je n'avais pas douze ans. Christian n'en avait pas dix! Un trimestre, c'est long comme séparation. Il me semblait que ces trois mois ne finiraient jamais. Et quand, certains soirs, au début de notre séjour, je demandais au surveillant la permission d'aller retrouver Christian pour lui rendre une culotte (on disait un capitula) ou une blouse (on ne disait pas t-shirt) à lui que la buanderie avait mise par erreur dans mon sac à linge, parce que nous avions le même numéro, alors là, je m'en souviens, il m'est arrivé d'embrasser mon petit frère, chose que nous n'aurions jamais faite à la maison.

C'était dur, mais peu à peu cette ambiance morose se dissipa, le cafard s'estompa.. Il me fallut quand même quelques semaines pour oublier la maison et vivre le temps présent. Les études, les devoirs et leçons ont chassé cette mélancolie cafardeuse. Mais ce sont les amis surtout, et particulièrement ceux de la même classe que moi et qui comme moi, semblaient parfois un peu tristes, c'est eux qui m'ont appris à vivre ma nouvelle vie et à la trouver de plus en plus agréable. Sauf ces deux ou trois terribles premières semaines, je peux dire que j'ai adoré mon séjour au collège. Merci à Tommy, Michel, Claude, André et tous les autres..

 

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Bonjour la visite

Je l'ai dit : nos parents habitaient à plus de mille ou mille cinq cents kilomètres de Bukavu. Et lorsque je fis ma communion solennelle, cette première année en février 50, nous avons eu l'autorisation, à la demande expresse de nos parents, de sortir au restaurant Paguidas et d'y inviter nos cinq cousins et cousines, internes comme nous et présents à Costermansville cette année-là, pour y déguster un bon steack-frites. (Voir *photos 257, 630 et  631). C'est un peu maigre pour une « communion solennelle », mais, comme on dit, la qualité suppléait à la quantité. Et peut-être, si les circonstances avaient été plus festives et plus « solennelles », peut-être m'en souviendrais-je moins bien.

En six ans, il nous est quand même arrivé trois fois d'avoir de la belle visite familiale.

Une première fois ce furent les Bougnet, en 1952 ou au début 53 je crois. Oncle Jacques et tante Milou sont descendus (sur la carte) de leur lointaine plantation de café dans les Uélés (la Bima, territoire de Poko, pas loin de Paulis-Isiro) pour venir, avec leurs deux cadets de cette époque, Vicky et Jean , voir leurs trois aînés internes à l'athénée : Jacqueline, Pierre et Marie-Claude, des cousins de notre âge. Ce fut pour nous, l'heureuse occasion de sortir une ou deux fois en ville et de participer à des agapes familiales bien agréables.

Puis ce furent nos propres parents, à Christian et moi, en septembre ou octobre 53. Cette année-là, nous habitions Watsa (le « Moto » des mines d'or de Kilo-Moto, en Ituri) et comme Christian était tombé bien malade, le veinard, juste à la fin des grandes vacances alors qu'il avait fallu quitter, il était resté à la maison, lui. Quel chanceux ! J'étais parti seul, avec les frères Dubois, (voir *ph. 411) dans la voiture STA qui nous conduisait à Irumu où un DC3 raccourcissait fameusement le temps, sinon la distance, de ces voyages toujours mémorables. Je partis donc sans mon frère avec la promesse que la famille viendrait au complet pour ramener Christian, dès que son état lui permettrait de voyager. Et c'est ce qui s'est passé. Papa, maman et Marie-Ange et Josiane encore toutes petites (cinq et deux ans) vinrent et logèrent dans un hôtel pas très loin du collège, un peu à l'est (Nya Lukemba). Ils visitèrent le collège pendant que nous étions en classe. Nous avions des permissions de sortie, mais jamais durant les cours ni durant l'étude principale. Il fallait quand même bien aller en classe, voyons ! (Il me semble que de nos jours, cinquante ans après, les permissions se donnent beaucoup plus facilement, mais ceci est un tout autre sujet de discussion, passons.). C'est le frère Ooyen qui fut leur guide et leur montra le collège, avec notamment les nouvelles installations de la cuisine récemment terminée par le frère Bracaval. Les anecdotes rapportées ailleurs concernant la vaisselle incassable et les deux trompettes datent de ce moment. (voir chapitre 10, texte k : « L'assiette incassable et les deux trompettes »)

 

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Enfin, un jour de juin 1954, on m'appelle en récréation : « Bonsang, il y a quelqu'un qui veut te voir, là sur la plaine, à la sortie de la petite route montant au collège. » Très intrigué, car jamais en cinq ans, je n'avais reçu un tel avis, je vais voir, intrigué.. Qui peut bien 1) me connaître et en plus 2) désirer me rencontrer ? Je ne voyais absolument pas. Puis je m'approche et aperçois de loin un homme très grand, seul, qui attendait là au coin sud ouest du collège. Qui était-ce ? Je m'approche encore et reconnais mon oncle Carlos, que je n'avais plus vu depuis 1947. Que faisait-il là ? Je n'en avais pas la moindre idée. Jamais je n'ai entendu dire quoi que ce soit sur une éventuelle visite. Bizarre. Puis mon frère Christian qui avait été prévenu également arriva. Nos grands cousins Hock et Lejeune n'étaient plus au collège cette année-là. Après les embrassades de retrouvailles, oncle Carlos nous raconta que de retour de Belgique il venait d'être nommé à Bukavu où il avait été envoyé seul et presque sans bagage pour déjà commencer le travail et lui permettre de se chercher une maison pour y faire venir bientôt sa famille (nos quatre jeunes cousins et cousines vont venir habiter Bukavu ! et ma tante Anna qui vient d'atteindre 98 ans, en ce jour de juillet 2005, lorsque j'évoque ces souvenirs !) Cette visite me parut vraiment très spéciale, un peu comme un rayon de soleil au milieu de notre vie terne et très studieuse de cette fin d'année parsemée des derniers examens et le décompte des derniers jours de l'année scolaire avant le grand départ pour les vacances. Je me souviens qu' oncle Carlos nous expliqua qu'il avait peu de bagages avec lui, et en particulier seulement une ou deux chemises en « nylon ». Mais cela n'était pas grave car il s'agissait d'un nouveau produit miracle. En effet : il pouvait laver sa chemise à l'eau froide le soir dans sa chambre d'hôtel, la suspendre à un cintre pour sécher la nuit. Et le lendemain matin, la chemise était prête à être portée, sans aucun repassage et sans autre forme de procès. Quelle trouvaille !..

L'année suivante, notre dernière année au collège à Christian et moi, fut donc par cette occasion un peu différente des autres, puisque nous avions alors une famille à aller visiter de temps à autre et quatre jeunes cousins et cousines qui faisaient leur premiers pas dans les préparatoires du collège et du pensionnat. Je me souviens de leur maison, sise au pied de la nouvelle cathédrale, des bons repas préparés par tante Anna que nous y avons dégustés et qui nous changeaient agréablement de notre ordinaire de pension. C'est là que j'ai lu en quelques visites, bien sûr, une bonne partie du très beau roman « Madame Bovary » de Gustave Flaubert (qui était à l'index, quel scandale! et donc illisible au collège). Il était posé dans le salon, derrière le divan, avec sa belle couverture bleue. Nous avons fait quelques balades à l'occasion, certains dimanches après-midi, notamment à la centrale hydroélectrique, sur la Ruzizi (Voir *ph. 309, 409). Et enfin, qui eût imaginé, en 1954, à cette époque d'internat que ce passé plutôt singulier... ressurgirait grâce à Jean-Marie Hock, leur aîné, et moi qui unirions nos efforts 51 ans plus tard, dans un futur plutôt pluriel à cette époque d'Internet ?

 

 

 

s) Deux pères bien différents, mais combien efficaces.

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Un jésuite surnommé Rollmops
Le père Van Grunderbeeck. Rien que ce nom est toute une dictée en flamand... Avouez que Rollmops est plus facile à écrire. Il n'était pas grand, mais surveillant des grands de septembre 1951 à juillet 1954. Je le revois tous les matins à la chapelle des boys, quand j'y servais la messe. Il était toujours ponctuel et très rapide pour dire sa messe. Le matin, il sentait bon l'eau de Cologne et avait toujours les ongles coupés bien droits ! Je te renvoie, ami qui me lis, à d'autres passages (chapitres 4 et 10) où j'explique entre autres les circonstances étranges et un peu improvisées de cette appellation ichtyologique (hum) et la rapide diffusion de ce surnom.

T'ai-je dit, ô lecteur, au cas où tu l'ignorerais, qu'un rollmops, en bon "belge" n'est autre qu'un filet de hareng roulé au vinaigre ou dans la mayonnaise, avec deux bâtonnets piqués en travers? D'après le dictionnaire, qui est plus français de l'hexagone, ce serait un hareng roulé au vin blanc et retenu avec des brochettes de bois. Peu importe le vrai parfum des rollmops en général, sachez que notre Rollmops à nous était sévère, comme un hareng au vinaigre. Nous redoutions tous les rares mais phénoménales manifestations de son autorité. J'aime autant te dire qu'on n'aurait pour rien au monde voulu être à la place du pauvre malheureux qui était puni. Sans esclandre, sans éclat, mais quelle punition! Alors que les autres surveillants se contentaient souvent de sourire ou de donner quatre pages (à copier) et souvent servaient d'abord un ou deux avertissements, lui, dans le silence de l'étude, il vous criait un nom et "dix pages!". Dans ces cas-là, jugés "gravissimes", c'était le minimum. Mais, il avait l'art de trouver le moment adéquat et de crier très fort dans un silence total et soumis. C'était vraiment le coup de tonnerre dans un ciel pur et serein! Ou bien, une fois par an, sans crier gare, sans prévenir, il avait fait le tour des chambres et dressé la liste des internes qui avaient une carte bleue (insuffisant) ou une carte jaune (très mal) pour cette semaine-là. Et il se promettait bien de retourner voir la semaine suivante pour vérifier si la situation avait changé et si un peu d'ordre avait remis les chaussettes, les panards ou les calcifs à leurs places! Il était discret, ne parlait guère, mais faisait très bien son boulot. Organisation des championnats de football, surveillance de l'étude et des récréations. Il ne fallait pas lui demander de permission, elle était quasi certainement refusée: il ne tolérait pas les exceptions, ceux qui sortent du moule. Nous, les scouts, il ne nous aimait guère pour cela, car nous avions parfois des horaires différents.

Un jour à l'étude, il nous a expliqué que nous n'étions pas moralement obligés de prêter assistance à quelqu'un qui a besoin d'aide. Je me demande encore pourquoi il nous a dit cela. "Si nous marchons à deux et qu'il y a un trou devant nous, je ne peux pas pousser mon voisin dedans, disait-il, mais s'il se dirige vers le trou, je ne suis pas moralement obligé de lui dire de faire attention et mieux encore, s'il tombe dedans, je ne suis pas obligé de l'aider à en ressortir."

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Il était petit et peu bavard. Il était un homme de l'ombre, un peu mystérieux, toujours très propre, rasé de près et les ongles coupés en carré. Souvent, il m'est arrivé de lui servir la messe, à la chapelle des boys. Il la disait vite, nous aimions bien, car nous arrivions quelques minutes avant les autres, les attendant au réfectoire, dans le petit air frais du matin. Et nous pouvions bavarder en toute tranquillité. Moments bénits.

La lèvre inférieure de Rollmops, un peu rentrée semblait juste disposée pour le sifflet que tous les surveillants avaient au bout d'une chaîne. Ce sifflet à roulette, comme les sifflets d'arbitre, était l'accessoire indispensable de tout surveillant. C'est lui qui marquait nos entrées, nos sorties... Il suffisait au surveillant de le sortir de sa poche, pour que nous sachions que la fin de la récré approchait. Eh bien Rollmops était tellement respecté, et observé, que j'ai vu des récréations qui se terminaient sans qu'il siffle. Il portait le sifflet à ses lèvres, sans siffler, et tout le monde se mettait en rangs. Normalement, après cinq minutes, un second coup de sifflet imposait le silence et nous partions, en rangs et en silence. Avec lui, les grands gamins que nous étions, nous mettions en rangs, et observions le silence sans aucun coup de sifflet. Discipline librement consentie? Oui, par respect, et par peur de l'autorité.

Quand, un jour de congé ou selon les circonstances, il y avait une récréation où les élèves s'interrogeaient à savoir s'ils pouvaient ou non fumer pour cette occasion spéciale, il leur suffisait de regarder Rollmops, au début de la récré: s'il s'allumait une "cibiche", cela signifiait simplement que nous avions le droit également de fumer. Sinon, non. C'était ainsi, point. Je dis nous, mais je n'ai jamais fumé à Bukavu. certains élèves fumaient une par jour dès la sixième, douze ans.

Une autre fois, et ceci est authentique, il lui est arrivé de quitter la grande étude où nous devions être deux cents, travaillant en silence, pendant près d'une demi-heure. Eh bien, rien! Pas un mot, on pouvait entendre voler une mouche, car nous savions que si on se risquait à parler à ce moment-là, la sentence aurait été abominable s'il nous avait surpris en rentrant. Oui, son autorité était aussi unanimement acceptée que son surnom, ce qui n'était pas peu dire. On l'aimait Rollmops, parce qu'il était juste, autoritaire, mais correct et juste.

Rollmops a quitté Bukavu en juillet 54. Il fut très regretté. Il s'était laissé poussé la barbe les quelques derniers jours, car il devait rejoindre un poste comme missionnaire, quelque part au Congo. C'était son désir le plus fervent : être missionnaire. Il est parti comme il avait toujours été: discret, mais efficace.

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Un autre petit père: Somers le nerveux.

Pour pasticher Rostand qui a si bien fait dire à Cyrano :
          "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
          "Appelle Hippocampéléphantocamélos...
je pourrais dire, et pourquoi pas, il suffit d'avoir un peu de nez :
          "L'animal seul, monsieur, que le Père Somers
          "Appelait Hippopotamosbolidencartosetcameléos..

Bolides en cartons : l'écurie des jaunes et l'écurie des rouges
Notre titulaire de sixième latine, le Père Émile Somers, était petit, sec et nerveux. À cette époque, en 1950, il n'était encore que scolastique. (Plus tard il reviendra au collège, ordonné. Mais je ne serai plus là. Il faudra aller voir la partie de notre ami Franz) Lorsqu'en classe, le Père Somers s'énervait à cause de nos mauvaises réponses, il avait l'habitude de claquer des doigts, vous savez le majeur qu'on fait glisser sur le pouce et qui vient percuter de manière sonore la base rebondie du pouce. Nous avions pris l'habitude, quelquefois, de compter ces claquements répétés en marquant sur une ligne de notre cahier de classe autant de petits traits qu'il y avait de manifestations dactylo-sonores de notre titulaire On arrivait facilement à quarante ou cinquante claquements en une leçon.
Il était également très soucieux des performances de ses élèves, au point que lorsque un inspecteur était annoncé, il nous préparait en grand secret à bien répondre aux questions que l'inspecteur ne manquerait pas de nous poser (pour l'évaluer, lui). Comment s'y prenait-il ? C'était relativement simple. Quelques jours donc avant l'arrivée de l'inspecteur de latin, nous commencions une nouvelle leçon en latin. On découvrait un texte, il nous l'expliquait de fond en large et prévoyait les attrapes et les chausses-trappes, puis il nous expliquait que lorsque l'inspecteur arriverait, nous reverrions le même cours, mais sans jamais révéler que nous l'avions déjà vu. Cela devrait donner au dit inspecteur une impression fort agréable et nous éviterait tous les ennuis du monde. Donc, nous devions convenir que nous ne dirions pas que nous avions déjà repéré le terrain et ferions même semblant de le découvrir pour la première fois.
C'est sans doute pour recevoir double subside puisque le nombre d'élèves le permettait (on est Jésuite ou on ne l'est pas: "Laissez venir à moi les petits cent francs" n'est-ce pas), qu'officiellement le père Somers avait reçu ordre de diviser sa classe en deux sections, A et B, malgré que tout se faisait comme si nous n'étions qu'une seule et même classe, bien évidemment: même local, même tableau, même horaire, mêmes devoirs et leçons et même titulaire. Nous étions au moins quarante élèves en sixième latine. Et pour faire bonne impression, il nous avait séparés en jaunes et en rouges. J'étais dans les jaunes, Claude Jaumin aussi. Les rouges parmi lesquels Gustave Anciaux, Michel André, étaient officiellement la classe A et nous, les jaunes étions les élèves de la classe B. Cette division se traduisait par un grand tableau affiché sur le mur de la classe, pas loin de la grande entrée, et qui représentait une piste de course, comme un immense jeu de courses de chevaux. Mais ici, c'était une course de voitures et nous avions chacun notre petit bolide en carton marqué à notre nom. C'était joliment fait. Il y avait au départ vingt petites voitures de carton rouge et vingt de carton jaune. Chaque "bolide" avait à peu près trois centimètres de long et était marqué à notre nom. Comme nous débutions en latin, le Père Somers avait imaginé ce système assez enfantin pour stimuler nos études de vocabulaire latin. Tous les jours nous devions apprendre dix mots nouveaux et le lendemain, il faisait à chaque début de cours de latin une petite interro de dix mots sur le vocabulaire appris en une semaine. Et selon nos résultats sur dix, nous progressions sur le tableau. Notre petite voiture jaune ou rouge avançait d'autant de cases que nous avions de bons points. Astucieux! Sur l'année, on a dû faire quatre ou cinq courses complètes pour le moins et je me souviens avoir été en tête quelques fois. Le circuit réparti en six ou dix pistes parallèles, faisait assez de tours et de détours sur le grand tableau. Je revois encore ce grand cadre et les méandres du circuit qui devait compter cent ou cent cinquante cases de progression pour le moins, et avoir suffisamment d'espace pour épingler toutes les voitures, et parfois un bon nombre d'entre elles sur la même case.

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Caméléons et hippopotames
Derrière sa chambre, sur la terrasse qui donne sur la plaine ouest, le Père Somers avait aménagé une grande cage. Et dans cette cage, il a gardé quelques mois un caméléon. Jusque là, rien que de très naturel, me direz-vous. Assurément. Mais ce caméléon de quinze ou vingt centimètres comme tout bon caméléon adulte bien portant avait une langue assez fameuse. Et cela, nous pouvons l'affirmer, nous qui avons assisté au repas du fauve, car le père Somers s'arrangeait pour mesurer sa langue, chaque fois qu'il donnait à manger une petite mouche à son ..léon favori. Il avait une règle graduée jusque trente centimètres, tenait ou retenait son Léon derrière les barreaux et lui présentait une mouche à cinquante, puis quarante, puis trente-six centimètres. C'est là que le harpon lingual et gluant vint se saisir de la mouche offerte en sacrifice !
Nous avions aussi des caméléons, que nous gardions dans des boîtes de quinine cachées dans nos bureaux d'étude, parfois ils sortaient par les trous d'encrier. On les promenait dans nos poches de chemises en récréation et parfois ils sortaient la tête. On aimait leur démarche lente, leurs yeux multidirectionnels perchés dans ces petits cratères au sommet de deux petits volcans latéraux. Et leur queue préhensile qui se tournait comme un escargot et leurs doigts opposés deux à deux, mais surtout, c'était le changement de couleurs qui nous épatait. En fait il s'agit de la célèbre homochromie qui fait que le caméléon s'adapte aux couleurs locales pour mieux s'y dissimuler. Pas très rapide ce changement de couleurs, mais chez certains, il était plus rapide que pour d'autres, et sur certaines couleurs, cela se marquait mieux que sur d'autres. La couleur principale était le vert, (c'est normal pour un arboricole) ensuite les tons bruns, gris. Le rouge était difficile à obtenir, l'écarlate impossible. Le blanc était un gris pâle... On comparaît les performances de nos caméléons en les plaçant sur des feuilles colorées.
Le Père Somers m'adressa la parole pour la première fois à Goma, alors qu'au début de ma deuxième année au collège nous arrivions du nord en autobus. Il était chargé d'accompagner les élèves de retour de vacances sur le bateau nous ramenant au collège et il me dit "Tu montes en sixième latine, cette année. Je serai ton professeur.." Goma est sis juste au nord du lac, mais au sud du fameux parc Albert où foisonnaient les buffles, antilopes, éléphants, lions et autres girafes. Une autre bestiole dont il me souvient, car elle peuplait les eaux tranquilles de la Semliki, rivière paisible qui se déverse dans le lac Édouard, à partir du parc Albert que nous traversions lorsque nous revenions en autobus au collège, via Butembo et Goma.. ce sont les hippopotames. Saviez-vous que ces gentils pachydermes (de pachus épais et derma peau.. avec le rhino et l'éléphant, l'hippo est la troisième espèce de pachyderme. Si bien que lorsque vous apostrophez quelqu'un de pachyderme, il ne saurait être qu'éléphant, hippo ou rhino, au choix..) ..ces pachydermes donc qui pullulent dans ces eaux calmes et sinueuses à l'heure de la sieste, ont vraiment de drôles de moeurs. C'est du moins ce qu'on m'a dit, car moi, je ne les ai pas vus opérer. On m'a soutenu qu'ils se déchargeaient de leurs crottes sous forme d'envol de tous côtés. Cela fait très curieux. Depuis lors la télévision qui nous donne tant de jolis documentaires sur les animaux m'a permis de me rendre compte de visu du phénomène. En fait l'hippo, lors de la défécation utilise sa queue comme une batte de base-ball ou une hélice et envoie littéralement promener partout ses crottes. Il paraîtrait que la nature a prévu ce système pour fertiliser tous les environs: Style: je sème à tous vents! (Voir la couverture rouge des Larousse de cette époque) Les fermiers qui répandent leur fumure sur leurs champs utilisent d'ailleurs des machines hippopotamesques, qui répartissent ainsi l'or brun dans les sillons. L'hippopotame dispose d'une seconde particularité: il peut dormir sous l'eau, car sa respiration qui a lieu toutes les deux à sept minutes, lorsqu'il dort, se fait de manière inconsciente: il remonte et ouvre ses narines en surface "inconsciemment". Imaginez s'il intervertissait ses précieux atouts: si ses narines, tels deux rotors se mettaient à tourner comme des hélices, il s'envolerait indubitablement et si, en plus, il se mettait à chier un peu partout inconsciemment, nous aurions le plus gros héliporté-bombardier de fumier jamais conçu par la nature... Mais avec des si... on mettrait Goma en bouteille.


t) Deux  lettres avant départ, puis 50 ans plus tard : des clichés et deux courriels pour retrouvailles
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Mes deux dernières lettres

Voici, retrouvées plus de cinquante ans plus tard mes deux dernières lettres envoyées du collège à mes parents qui étaient déjà rentrés en Belgique. (Ce sont peut-être l'antépénultième et l'avant dernière). La première traite surtout de la fancy-fair de juin 55 et la seconde des derniers examens et des préparatifs du voyage vers le Liban et la Belgique.

Pour l'édification du lecteur et ma plus grande confusion, j'ai laissé le texte intégral avec toutes les fautes d'orthographe, de syntaxe ou de ponctuation et en laissant les nombres en chiffres et le chiffre 1 plutôt que l'article indéfini. Il est bon de dire, à ma décharge, que nous ne faisions pas de brouillon et qu'on écrivait vite sans vraiment réfléchir. J'avais juste dix-sept ans et je pense à Roman de Rimbaud :

         " On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans. (..)

         " Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser, (..)

         " On divague; on se sent aux lèvres un baiser.

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Première lettre

Chers parents                                                     Le 20-6-55

 

Dans un mois, cela va vite.

 

Hier donc nous avons eu fancy-fair monstre précédée d'1 faite de gymnastique et suivie d'une soirée interview avec l'orchestre du collège  Durant la fancy fair il y eut 1 monde fou sur la patinoires, car il y avait plein de stands (tir,...) Moi j'étais dans le stand des frites qui rapporta en 2-3 heures 7.500 frs. Ce n'est pas mal. Quand on pense que c'était bondé certainement jamais moins de 30 personnes étaient devant notre stand. On a dû vendre plus de 750 sachets de frites  Nous étions à 6 en blanc avec nos couvre-chefs et suffisions avec peine a maintenir la vitesse. 4 mettaient en sachets et vendaient  moi j'étais si on peut dire le vrai chef-cok. qui m'occupais des frites dans les friteuses électriques qu'1 autre me passait. Je les cuisait une 2e fois à toute vitesse Je crois que j'eu bien 150 fournées de frites devant moi à préparer et a mettre dans les plats pour les autres.(*1)

Le soir il y eu une soirée formidable avec numéros d'orchestre, (certains chantés (et j'étais parmi les chanteurs)) d'autres numéros (solo, sketches, quitte ou double, tombola. Un buffet froid qui rapporta 15.000 fr et un bar qui rapporta 30.000 frs. La salle car la soirée se fit dans la salle de gym était comble on estime de 400 à 600 personnes.

L'entrée de la fancy-fair 10 frs rapporta 20.000 frs soit 2000 entrées sans compter les élèves du collège. (*2)

Le tout rapporta 150.000 frs desquels on peut certainement retirer 60.000 frs de frais. Le Bénéfice sera pour les missionnaires jésuites ancien du collège.

Ce fut la + grande journée que j'eus au collège. On a été dormir à 1 h et on s'est lever à 7,15 (très grande exception ici)

Aujourd'hui, c'est la fête du recteur et je me repose. Car voila 1 semaine qu'on travaille (à 4) bien à un stand spécial pour le diseur de bonne-aventure et environ 15 jours qu'on travaille au panneaux et tout cela. Il y a eut de tout. Tir, pêche miraculeuse, balles, rat doré, caresse électrique, photos, diseur de bonne aventure, crème-glace, frittes. tombola, roue de la fortune, disques dédicacés,...

Enfin ceci dit, je crois que ce sera le plus beau trimestre, le roi (*3) et cette fancy fair passé au collège et je suis content que cela soit arrivé au dernier.

P. S. Pour mon badge de scout de la couronne je l'aurai bientôt car il ne me reste que guide, j'ai passé le + dur : aide-secouriste.

Bons baisers et à bientôt   André

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Deuxième lettre

Chers parents                                                     Bukavu le 26-6    

 

Ce sera sans doute l'avant-dernière lettre que je vous envoie puis vous recevrez des nouvelles toutes fraiches par une autre voie (et voix). Car le temps passe et dans 3 semaines jour pour jour nous arrivons à Bruxelles !

ds 2 semaines je serai sans doute rhétoricien car nous aurons fini nos examens, mais d'ici là il en reste encore 6 (pas faciles).

Moi je suis quasi certain de passer sans examen mais Christian dit qu'il en a certainement 1 en histoire ! Ceci dit, il ne me reste plus qu'à patienter et attendre le temps. Quelle sera notre adresse en Belgique, Liège ou Bruxelles Car on m'a demandé mon adresse, mais je ne sais rien. Je vais donner l'adresse Rue St-Julien no 20 si je ne me trompe ? Nous rentrerons avec un père (mon prof de Physique)(*4)

La malle vient donc de partir, car elle attendait un réquisitoire (*5) que je n'ai pas eu en fin de compte Car de Stan on m'a écrit que je devais m'adresser ici Et en même temps que cela votre lettre arrivait, qui disait qu'il faut payer

Les tickets je ne les ai pas encore mais il vont arriver maintenant je crois. Pour le reste ça va bien

Je vous envoie des photos du roi que je n'ai pas pris mais que j'ai achetés Gardez les car ce sont les seule que j'ai. Je vais en avoir d'autres qui vous rendront mieux la foule qu'il y avait en + des élèves.(*3)

Ceci dit, je n'ai plus rien à vous dire et vous remets de bons baisers

André

 

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(*1) Voir Chap. 10, dernières lignes de p) Tir aux pipes

(*2) Voir photos n° 606, 607, 608

(*3) Voir photos n° 647, 648, 649, 650, 651, 652, et 653

(*4) Père Van de Vijver (photo 148)

(*5) On appelait "réquisitoire" un bon de transport de marchandises gratuit, payé par le gouvernement.

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Quelles  retrouvailles !

Septembre 2006, il était temps pour Nicole, mon épouse, et moi que nous rentrions en Belgique pour trois semaines de retrouvailles bien méritées après une séparation de quatre ans avec la terre de nos ancêtres. (Nous étions dus, comme on dit au Québec, puisque depuis 1968, Québécois nous sommes devenus.) Nous voilà donc partis avec notre fille Nathalie. Nous devions rencontrer nos frères et sœurs, moult cousins, cousines, trois tantes encore bien vivantes, et bon nombre d'amis; ainsi que leurs familles à tous, cela va sans dire. (Alors pourquoi est-ce que je le dis ?.. Je ne le dis pas, je l'écris !) Et après ce séjour très agréable, nous pouvons affirmer que nous sommes revenus avec une moisson très abondante.

Mais ce qu'il m'intéresse de souligner ici, c'est le nombre impressionnant d'anciens du collège que j'ai eu l'occasion de revoir. En huit rencontres j'ai pu revoir onze anciens (dont cinq cousins germains) ainsi que l'épouse de Jacques Beaufort et la trace de Jacques Duhoux. Huit rencontres, huit photos souvenirs (voir les photos  263, 264, 265, 266, 267, 268, 269 et 270, voir aussi la photo 262)

- Pour commencer, l'ami de coeur d'une de mes nièces m'a beaucoup parlé de Jacques Duhoux qui est depuis plusieurs années perdu dans le grand nord québécois. Il y vit vraiment comme un ermite, amoureux de la vraie nature à l'état sauvage. Il vit seul, sans électricité, sans téléphone, dans sa cabane au Canada.  Je me souviens de lui, d'abord second, puis CP des Écureuils. "Chamois sans détour" était un scout très franc, loyal, plutôt renfermé. Mais un chic type et très habile dans toutes les techniques de woodcraft, de campisme, de jeu d'approche.. On me dit (et j'ai vu un documentaire filmé avec lui dans l'hiver du Québec) qu'il est devenu une sorte de guide pour touristes en mal de la forêt et de l'observation des animaux. Je le reconnais bien là.. Si je peux, un jour, j'essaierai de rentrer en contact avec lui qui ne se souvient certes pas du petit scout que j'étais alors...

- Commençons donc notre série de retrouvailles par celle qui fut sans doute la plus émouvante, parce que celui qui nous a réunis avec ses proches nous a lui-même quittés il n'y a pas deux ans. (Voir photo 263, mais voir aussi la page Bienvenue et le chapitre 1 "Retrouvailles" de ce site, et les photos 255, 258). Jeannick Beaufort nous reçut avec plusieurs des enfants et petits-enfants de Jacques. Que d'émotions, que de souvenirs, quel chemin parcouru depuis trois ans lorsque Jacques m'écrivit sur Internet. N'oublions jamais que ce site doit tout à Jacques qui ne l'a jamais vu!...

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Voici à présent, mes quelques cousins, qui sont des anciens du collège :

 

- Mon cousin Marcel Hock (dit Kik pour les familiers)(voir photo 264 et 262). Il a quitté le collège, pour l'athénée, en septembre 1949, un jour ou deux avant que Christian et moi n'y arrivions. Je ne l'ai donc pas rencontré sur les patinoires ni vu dans les rangs chez les grands... Les anciens se rappelleront sans doute sa gouaille, ses escapades. Il ne supportait pas la discipline des bons Pères. On se rappellera aussi peut-être de son index coupé par un coup de hache accidentel en Belgique durant la guerre quand il était gamin...

- Raymond Hock, est un autre de mes grands cousins, je l'ai connu un an à Costermansville (voir les photos 262 et 265, mais aussi notamment les photos  261 et 062.qu'il m'envoya par courriels) Raymond est encore très éveillé sur l'actualité africaine et suit de près l'évolution de ce continent qu'il a beaucoup aimé et où il a beaucoup travaillé comme prof en mécanique... Il me raconta à l'occasion de ces récentes retrouvailles en septembre 2006, son premier voyage aller en avion vers l'Afrique, en janvier 1948. Ce voyage fut tellement mouvementé que je lui demandai peu après de m'en faire une relation par écrit courriélistique. Je m'en voudrais de priver le lecteur d'une expédition de haute voltige aussi riche en émotions. - Je sais que ce compte-rendu n'a pas grand-chose à voir avec le collège, mais la quasi totalité des anciens du collège ont fait des voyages semblables en provenance de la mère patrie, ou pour y retourner, et même souvent sans leurs parents, et de plus quelques semaines plus tard, Raymond arrivera au collège, alors.. - Voici donc cette " traversée du désert " telle que me l'a narrée Raymond lui-même, par courriel ce 19 octobre 2006. Les quelques exagérations et rares fantaisies éventuelles n'engagent que lui. Et pour pasticher la mise en garde bien connue : " toute ressemblance avec des personnes ou des situations ayant déjà existé ne serait ..absolument  pas fortuite.. " Je lui laisse la parole :

Raymond (oui, oui, c'est bien lui qui parle de lui) avait 15 ans et demi, et partait rejoindre son papa à Lodjo dans l'Ituri au Congo Belge. Il accompagnait son oncle Lucien, sa tante Madeleine et leurs enfants Jacques, Pierre et Josiane Lejeune. MELSBROEK, aéroport de Bruxelles, hiver 47-48.  Là commencent les formalités de départ, billets d'avion, passeports, livrets médicaux et pesées avec bagages compris. Après une attente de 45 minutes, pour terminer le contrôle de tous les passagers, vient le moment tant attendu de l'embarquement à bord du DC4 de Sabena. Avec un  peu de crainte Raymond pénètre pour la première fois dans un avion. Tous les passagers cherchent leur numéro de siège et s'installent confortablement pour le long voyage, l'hôtesse de l'air fait ses recommandations de sécurité. Dans le poste de pilotage les vérifications avant le départ étant  terminées, le commandant de bord reçoit l'autorisation de démarrer les moteurs: le moteur n° 1 ...il refuse de démarrer: ceci s'explique  par une température très basse, au tour du moteur n° 2...refus également, au n°3... même rengaine, au n°4 ... obstiné comme les  trois premiers: rien à faire. Il faut réchauffer les moteur à l'aide d'une soufflante à air  chaud. Mais cela demande du  temps et par mesure de sécurité le commandant de bord fait débarquer les passagers, retour à la salle d'attente. Raymond n'apprécie guère le comportement de ces moteurs  récalcitrants, car il aime déjà les mécaniques qui partent au quart de tour, sa crainte pour l'avion est renforcée. Une autre heure d'attente et c'est le second embarquement, suivi d'un  démarrage parfait des quatre moteurs. Le taxi jusqu'en bout de piste suivi d'un décollage parfait. L'avion  prend de l'altitude, perce les nuages; là au dessus le soleil brille sur un tapis d'ouate: que cela peut être beau vu de là-haut. Les heures tournent: après les Alpes, le nord-ouest de l'Italie, ensuite "Mare nostrum": mais qu'elle peut être longue dans sa largeur, cette mer, Raymond pensait qu'il n'arriverait jamais à la côte africaine. Enfin l'Afrique était là, le désert à ne pas en finir, une autre mer, mais de sable cette fois.

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" Ne plus fumer, attachez vos ceintures s.v.p "., le commandant nous avise que  nous descendons et allons nous poser à Kano (Nigéria), escale technique de ravitaillement. Après l'atterrissage et l'arrêt des moteurs tous les passagers  débarquent et à l'aérogare une bonne boisson fraîche nous est servie par des serveurs noirs, sous de grands ventilateurs pendus aux  plafonds, (plus 42° centigrade à l'ombre) heureusement Raymond n'a pas passé son pardessus pour descendre de l'avion, il a pourtant  très chaud avec ses vêtements d'hiver. Après ce court arrêt, l'hôtesse de l'air invite les passagers à  reprendre place à bord de l'avion, ce qui fut vite fait, car la  chaleur était accablante à l'aérogare. Les portes de l'avion sont refermées, la procédure de démarrage des  moteurs commence: ici il ne fait pas froid: il fait même très chaud, la preuve, les moteurs prennent au quart de tour l'un après l'autre,  et nous voilà partis pour Stan. Les moteurs ronflent bien régulièrement depuis une bonne heure, quand  tout à coup,.. un moteur s' arrête ? Après cinq minutes le commandant de bord nous communique, qu'il n'y a  rien de grave, ce n'est qu'un moteur en panne et avec trois moteurs le DC4 peut continuer son vol sans risque jusque Stan. Dix minutes plus tard, un second moteur cesse de fonctionner, cette  fois le commandant met un peu plus de temps pour enfin nous informer que la situation n'est toujours pas grave et que deux  moteurs sont suffisants pour poursuivre notre vol vers Stan. Autrement dit "tout va très bien Madame la marquise" ! Une vingtaine de minutes plus tard, le troisième moteur s'arrête  également: après ce qui s' était passé à Melsbroek  on commençait à s'inquiéter un peu plus. Un très long silence du commandant qui fait sérieusement ses comptes à présent, pendant que l'avion perd de l'altitude et fait demi tour, direction KANO. Le silence se prolonge, toujours rien; l'avion continue sa descente  et voila à présent qu'il vole au ras des dunes. Deux colonnes de fumée blanche sortent des ailes de l'avion, une de chaque côté, certains passagers commencent à prier et se préparent à remettre leur âme à Dieu. Enfin le commandant reprend la parole: " Nous avons trois moteurs en  panne, nous retournons à Kano, nous avons vidé une bonne partie de notre carburant sur le désert pour alléger l'avion et volons au  plus près des dunes pour assurer la portance de notre appareil . " Entre temps le soleil venait de se coucher et le champ d'aviation de Kano ne possédait pas d'éclairage pour permettre un atterrissage de nuit: heureusement, cette nuit le ciel était dégagé et la  visibilité n' était pas mauvaise. Après un long vol de retour sur Kano, Raymond voit sous l'avion deux longues lignes de feux de bois, l'avion se pose parfaitement entre ces deux lignes, fait son taxi jusque l'aire de stationnement et s'arrête  enfin devant l'aérogare.

KANO. Le commandant coupe son seul dernier moteur qui était en surchauffe,  mais qui a tenu le coup par miracle; les prières ont été entendues. " Ouf ! On est passé très près: à un cheveu, dirais-je. "Mais ce n'est pas tout: il faut loger tous ces passagers. À l'époque Kano n'avait pas d' hôtel. À la guerre  comme à la  guerre: juste à côté de l'aérogare se trouvait un vieux camp militaire à l'abandon depuis la fin de la guerre 40-45. On y installe les femmes et les enfants dans un des bâtiments en bois aux fenêtres sans vitres mais équipées de moustiquaires, et les hommes dans un autre bâtiment semblable. Le mécanicien de bord passe sa nuit en cherchant la cause de ces pannes des moteurs. Le matin les passagers se retrouvent tous à l'aérogare, petits  déjeuners de fortune improvisés et information auprès de l'équipage : Quand l'avion va-t-il être réparé, et quand allons-nous pouvoir poursuivre notre voyage; quelle est la panne ?

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" La panne est  la même pour tous les moteurs, ce sont les magnétos qui ont causé le  problème. La réparation se réalisera.. dans huit jours lors du passage du DC4  suivant venant de Belgique: nous reprendrons le vol vers Stan, directement dans les deux heures après réception des pièces de rechange. "Huit jours à Kano sans bouger de l'aérogare, cela marque. Ce  n'était  pas vraiment une partie de plaisir. Tout s'est passé comme le commandant nous l'avait dit: nous avons  poursuivi notre voyage et sommes arrivés à Stan. avec nos huit jours de retard STANLEYVILLE. Pour l'oncle, la tante ,les cousins et la cousine de Raymond tout a  bien marché, il y avait place à bord du DC3 de correspondance; mais  pour Raymond il n'en était pas de même, il devait rester huit jours au guesthouse Sabena à Stan. pour prendre le DC3 suivant à destination d' Irumu  (pas loin de Bunia, qui à l' époque n'avait pas d'aérodrome). ¼ Et  la série se poursuit. Au guesthouse, après une première nuit en forêt, car le guesthouse se  trouvait devant l'aérogare, loin du centre de Stan, Raymond se rend  au restaurant pour le petit déjeuner: après le repas il s'installe sur la terrasse comme un pauvre petit  moineau perdu: l'air tellement malheureux qu'il attire l'attention  d'une brave dame qui attendait son père pour rentrer chez elle. Elle engage la conversation avec Raymond qui lui raconte sa situation  de voyageur à pannes à répétition.

Elle demande: " Où dois- tu te rendre avec cet avion, que tu attends ? - À Irumu.

- Mais c'est parfait: dit- elle, mon père vient me chercher avec sa  boulangère (véhicule), nous passerons par Irumu et nous t'y laisserons, ainsi tu ne devras pas rester en carafe à Stan. "Mal en prit à Raymond d'accepter cette invitation au voyage en  boulangère à destination d'Irumu. Le Papa de la dame arrive au guesthouse et sa fille lui demande s'il  veut bien prendre Raymond à bord de son véhicule. Il accepte, et nous voilà partis pour Irumu. Tout va bien jusque Mambassa où la boulangère tombe elle aussi en  panne: il faut bricoler des pièces pour remettre le véhicule en ordre  pour poursuivre la route. Bref, deux jours d'arrêt cette fois. Finalement Raymond arrive à Irumu: la dame et son père poursuivent leur route dans une autre direction. IRUMU. Une piste d'atterrissage de brousse, une hutte à côté, une  maison et un commerce indigène à deux pas et c'est tout. Raymond va jusque la maison, rencontre un monsieur qui veut bien  l'aider à poursuivre le chemin qui le conduira chez son père. Le monsieur dit: " Un camion va passer dans une heure environ, le  chauffeur te prendra jusque Bunia. Après à toi de voir, car après Bunia il y a la barrière des mines d'or (Kilo-Moto) et là sans autorisation on ne passe pas. Tout se passe bien jusque Bunia pour Raymond. À Bunia, Raymond va jusque la barrière des mines d'or et explique  comment il est arrivé là sans un franc en poche. L'agent des mines très gentiment comprend la situation, trouve un  autre camion pour conduire Raymond à.. Nizi chez sa tante Madeleine (qui l'avait quitté à Stan). Arrivant à Nizi ,Raymond cherche et finit par trouver la maison de sa tante.  Il ne reste plus que 200 km pour que Raymond retrouve son père. C'est un camion des mines qui le conduira jusque Lodjo où travaille  son père. Raymond était arrivé à destination plus tôt que prévu aux dernières nouvelles. Fin du voyage, des aventures et des surprises de Raymond au Congo. Sauf que peu de temps après, le père de Raymond a reçu une grosse  facture d'un Monsieur de Beni pour frais de transport et d'hôtel. (Stan-Irumu). Ce jour-là, ce fut encore la fête pour le petit Raymond...

FIN DE CETTE BELLE HISTOIRE.

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- Jacques et Pierre Lejeune (ainsi que leur soeur Josiane) sont d'autres cousins dont j'ai déjà parlé plusieurs fois dans ce site (Voir photo
262, 266, mais aussi 260, 631, et le chap. 10 r)

Qu'il me suffise de rappeler ici combien ces deux grands cousins que j'avais bien connus durant la guerre ont été pour moi des modèles et de précieux conseillers à l'occasion. Pierre s'est particulièrement distingué au collège, puisque c'est lui qui dirigea la toute première clique et le premier orchestre " Les Stars boys ". (Voir photo 611)

- Enfin Jean-Marie Hock est un cousin un peu plus jeune que moi. Il arriva au collège en fin 53. Dernier cousin de la présente série, mais non pas le moins connu, puisque c'est entre ses mains habiles et son clavier prestigieux que sont passés jusqu'à présent tous les textes de ce site. J'en profite pour redire un gros merci à notre webmaster. Voir photo 267 et chap 10 - r))

- Les amis, à présent.

Cela faisait des mois que je cherchais, depuis le Québec, un moyen de retrouver Nick Carpentier (Voir photo 268 et aussi : 441, 451, 642). Et puis cela s'est vite arrangé: en quelques jours et quelques coups de téléphone, j'ai enfin pu revoir Nick. Quelle joie réciproque pour deux vieux copains qui peuvent tomber dans les bras l'un de l'autre après tant de décennies de silence..  Sa famille fut très éprouvée en 64 et lui-même ne fut pas épargné par une thrombose il y a dix ans, mais sa force de caractère, sa joie de vivre m'ont électrisé. Depuis ces retrouvailles, je reste en contact avec de nombreux membres de sa famille.

- La photo suivante (269), nous la devons à l'invitation du "Marabout" Michel André  (voir photos 449, 452, 649) qui a permis à cinq amis de se retrouver chez lui à Namur : son frère Jean-Marie (voir trois PHOTOS 417, 450, 649) qui fut mon second de pat, Alain Delville (voir photo 441), l'aîné des garçons du docteur qui s'occupait des élèves du collège, notre amis Franz Ansieau (voir partie jaune du site) et moi-même, nous nous sommes réunis avec nos quatre compagnes respectives (je ne parle pas d'Alain qui est resté fidèle à "la Compagnie .. de Jésus") Ce fut une soirée très agréable. Au menu : souvenirs, blagues, cris, rires, anecdotes, émotions en tout genre. Le collège et Bukavu furent de la fête, croyez-moi !

- Claude Jaumin et son épouse nous reçurent dans leur très belle propriété de Verviers (voir photo 270, mais aussi 424, 440, 448, 451, 454, 643). Nous y avions déjà été reçus en 2002. Mais cette fois le soleil nous permit de rester dans le jardin. On s'est remémoré des amis respectifs : "Et un tel que fait-il ?, .. et un tel qu'est-il devenu ? - Oh, lui est devenu ..,  il habite à.., tel autre est maintenant à....celui-ci a longtemps vécu en Afrique.. et celui-là a quatre enfants.. etc" Claude nous annonça qu'il allait partir pour Bukavu moins d'une semaine plus tard, dans le cadre de l'organisation Médecin sans vacances à laquelle il adhérait depuis sa récente retraite comme chirurgien. Je vous livre ici le témoignage qu'il m'adressa. Le lecteur pourra également consulter les photos correspondantes, telles qu'indiqué dans le texte qui suit.

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Bukavu 2006, un témoin...

Cher André,

Merci pour ton message et les photos. Je suis revenu de Bukavu, des images plein la tête et des photos dans la boîte.
Le pays n'a pas fort changé, il a vieilli, s'est délabré mais cela peut se comparer aux autres pays d'Afrique que j'ai pu visiter.
Je m'attendais à pire, d'après ce qu'on en avait dit en Belgique.
Les bâtiments sont sales, non repeints, sauf la cathédrale qui est rutilante
(photo 321), mais pas de ruines. Les routes sont déplorables, une succession de trous. Il vaut mieux avoir une 4x4, même en ville.
Cela contraste avec le Rwanda voisin où tout est propre, bien entretenu, ordonné. Pourquoi cette différence???
La ville a maintenant un million d'habitants, avec des constructions éparpillées sur les collines avoisinantes de façon assez anarchique
(photos no322, 324)
Le Collège est toujours là, quasi comme nous l'avons quitté, en plus sale. Il s'appelle maintenant Collège Alfajiri.
Les bâtiments sont identiques ainsi que les plaines de jeu. Il est toujours tenu par les jésuites et a bonne réputation.
(photos n° 064, 065, 066)
J'ai même retrouvé la zone de baignade et le plongeoir à leur place, sans doute utilisés par les élèves.

Le pensionnat est toujours un lycée de filles . L'enseignement y serait bon. (photos Ste Fam.004, Ste Fam 005)
L'athénée s'est fort dégradé. L'enseignement n'y serait plus bon du tout. Il est géré par l'état et il n'y a plus d'état.

Je suis allé sur la route de Nyangezi, la ville s'étend beaucoup vers le sud. Panzi est devenu un quartier de Bukavu (photos n° 460) et possède une université protestante et un hôpital universitaire, sponsorisé par les suédois. C'est le meilleur établissement de soins de la région
Bukavu possède trois universités, une catholique (UCB), une protestant et une officielle.
Je suis aussi allé à Katana,
(photos n° 459) je suis resté deux jours à l'hôpital de la Fomulac. Lui aussi a vieilli et a souffert de la guerre.
L'Ineac à Mulungu et l'Irsac à Lwiro sont des princesses endormies. Les bâtiments sont occupés et +/- entretenus mais on n'y travaille quasi plus depuis dix ans à cause du départ des coopérants et du fait que les employés ne sont plus payés depuis très longtemps.

En un mot, on retrouve beaucoup de choses anciennes. C'est délabré mais le pays reste ce qu'il est avec sa beauté à couper le souffle.
On se permet de penser qu'il suffirait d'un peu d'initiative et de rigueur pour voir revivre ce pays magnifique.

Bien amicalement

Claude



u) Autour de la Fleur Rouge
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Dans un camp scout, le feu de camp constitue un moment rare et sacré car il permet une détente après les aventures et les fatigues de la journées, il renforce l’amitié entre les membres de la patrouille et tous les gars de la troupe, il permet de partager une joie profonde, et de communier au grand mystère de la nuit et de l’âme devant les flammes qui pétillent et réchauffent..

(Voir aussi plus haut le sous-chapitre m) Scout un jour...)

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Préparation d’un feu de camp.

Un feu de camp se prépare. Souvent une patrouille a la responsabilité du feu de camp, une autre sera chargée de la construction de l’autel de troupe, une troisième de la feuillée (fosse d’aisance) et la 4e patrouille avait la charge de dresser le mât.. Les responsables du feu de camp, avec un assistant choisissent le terrain, plat et suffisamment éloigné, on amène le bois, on prépare le feu de manière qu’il flambe du premier coup et que la flamme monte belle et victorieuse dans la douceur de la nuit. Au centre, on place du tout petit bois, des copeaux, des brindilles ou de la mousse bien sèches, de l’écorce de bouleau.. Jamais de papier ! Ce serait un sacrilège pour un scout..Puis du bois toujours très sec, mais un peu plus gros, des baguettes, et alors on dispose des grosses bûches en carré, montant comme une tour. Et sur cette pyramide de bois, on ajoute en longueur des autres grosses branches verticales. Il faut prévoir un grand espace entre le feu et les scouts qui seront assis alentour. Prévoir la réserve de bois un peu plus loin et quelques seaux d’eau pour éviter tout accident. On veillera aussi à supprimer l’herbe trop sèche pour éviter que le feu ne se mette à courir dans les brindilles ou l’herbe séchée alentour.

Pour l’assemblée, on dispose des troncs, des bûches ou des bancs en cercle à sept ou huit mètres autour du feu. Et éventuellement une ou l’autre chaise pour des invités ou des sachems plus âgés. Il faut prévoir la direction du vent dominant pour éviter d’être enfumés ou trop rôtis...

De leur côté, les scouts en patrouille ont préparé quelques numéros, un ou deux sketches, un chant ou l’autre qu’ils feront chanter à tous. Dans certains grands camps, on peut avoir une soirée bivouac qui permet déjà de répéter certains chants.

Enfin le gardien des légendes, un grand scout spécialement nommé et de préférence bon comédien et bon chanteur pour introduire les numéros et lancer les chants, fera le tour des patrouilles un jour ou deux avant, souvent lors de la sieste, pour connaître le programme de chaque patrouille et ainsi veiller à la bonne ordonnance du programme. C’est lui qui prévoira l’ordre des chants et la répartition des sketches selon un ordre assez immuable : On commence toujours assez posément par des chants calmes, puis on s’échauffe peu à peu jusqu’à un sommet dans le rire et la gaieté vers le milieu, pour enfin redescendre lentement vers le calme et la prière préparatoires à la nuit. Un bon feu de camp devrait durer entre une heure quart et une heure trente. (Exceptionnellement dans des grandes réunions, j’ai connu des feux de camp de deux heures.)

Si on a prévu une cérémonie de totémisation, il faut raccourcir d’autant la durée normale du feu de camp. Chez nous, à la troupe Ste Jeanne d’Arc du collège, 1ère Kivu, les totémisations se faisaient dans un cérémonial très spécial dont je dirai un mot plus bas.

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Déroulement d’un feu de camp

À l’heure prévue, les patrouilles en file indienne s’approchent en grand silence et vont s’asseoir sur les bûches ou les bancs. Chaque scout a revêtu pour la circonstance son uniforme et porte une couverture sur le dos, son foulard est attaché autour du front. Quand tous les scouts sont présents, les sachems, c’est-à-dire les chefs et les invités, toujours en silence entrent à leur tour, suivi du gardien des légendes qui lance immédiatement le premier canon : “Allô, allô, allô. Heureux de vous voir ici ce soir. (bis)” Pendant ce temps, les deux gardiens du feu apportent une torche et boutent la flamme au centre du feu qui normalement prend une minute à peine pour monter très haut dans le ciel.

Le chef de troupe se lève et dit en tendant la main droite vers le feu : “Je déclare ouvert ce feu de camp de.. Karamba. On nomme ainsi l’endroit où a lieu le camp: Nya-Ngesi, Kalehe, Giti, Panzi.....

C’est le temps de lancer la première danse , La légende du feu :

Les scouts ont mis la flamme
Au bois résineux.
Écoutez chanter l’âme
Qui palpite en eux.

Refrain: “Monte flamme légère,
Feu de camp si chaud, si bon..
Dans la plaine ou la clairière,
Monte encore et monte donc (2)
Feu de camp si chaud si bon..

J’étais jadis un prince... etc”

Ce chant archi-connu et toujours entonné en début de feu de camp raconte la légende du feu qui ravageait la province et faisait trembler les petits enfants. Mais comme je l’ai dit il s’agit d’une danse, alors on dansait. Tous debout se donnent la main en cercle et pour chaque strophe marchent vers la gauche pour deux vers, puis à droite pour les deux autres vers. Lors du refrain on fait face au feu et on s’en approche en levant haut les mains réunies. Nous tirions même un peu notre voisin pour le rapprocher du feu déjà bien chaud !

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Ensuite, on entonne un Bravo italien, puis une belle chanson de fraternité “Si tous les gars du monde..” Puis l’Invitation à la danse qui sera suivie par un Bravo moulu.

Chante et danse la Bohème” précède un premier sketch, suivi par le Ban de la pluie...

Et peu à peu la douce folie entre autour du feu. Dans un désordre euphorique, ce seront tour à tour des chansons plus légères, une acclamation, un ban électrique. Je ne vais pas nommer ici toutes les pièces du répertoire, mais en rappeler plusieurs afin que l’ancien scout se remémore et que le simple lecteur constate avec stupeur que ce répertoire était presque infini... Il y avait :

- Des airs connus comme “Plus de joie, plus de lumière” ou “Périne était servante”,

- des chansons folkloriques : “My bonnie is over the ocean”, “À la claire fontaine” ou “Alouette”, “Là-haut sur la montagne”, “Kele kele watch

- des chansons à boire comme “Joyeux enfants de la Bourgogne”, “Buvons un coup”, “La Bourguignonne “ (Ah que nos pères étaient heureux..)

- des danses comme “Les gars de Locminé”, “Bonjour ma cousine”, “La tumba”, “Ti-ya-ya-ti”, “Ani Couni”, “Mon père ainsi qu’ma mère n’avaient fille que moe”, “La Bourgogne”, “La fille au coupeur de paille”, “La bataille de Reischoffen

- des vieilles rengaines, telles “l’Alphabet scout”, “Quand se lève le soleil Youkaïdi, yoiukaïda”, “Le chameau”, “L’homme de Cromagnon”, “Les cuistots, c’est de la canaille”, “Abénono..” Cette dernière chanson est plus un cri que lance le gardien des légendes (GL) et que répète l’assemblée (A). Connaissez-vous ? Le voici dans son impressionnante intégralité. Cela doit être chanté ou plutôt crié sur tous les tons :GL: Abénono ! - A: Abénono !, GL: Oyé abénono ! - A: Oyé abénono !, GL: Oyé hé.. la tumba yé ! - A: Oyé hé.. la tumba yé ! - GL: Oyé belanoyé ! - A: Oyé belanoyé !. Voilà. Ne me demandez pas ce que signifient ces cris barbares, je n'en sais fichtre rien. Signifient-ils seulement quelque chose ? Probablement pas. Puis on recommence trois, quatre fois la ritournelle en changeant de rythme, en allant de plus en plus vite et de plus en plus fort jusqu’aux transes, jusqu’à la confusion totale, jusqu’au paroxysme. C’est fou, non ? Oui, c’est délirant, mais un vrai feu de camp, c’est aussi ce grain de folie.

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- des bans et des acclamations dont la plus simple était le “aaah” très allongé et varié, le ban liégeois, des boxeurs, de la pluie, des haleurs de la Volga, “Ah madame voilà du bon fromage”, “La pompe à purin”, “Le ban des Zoulous”, “Mon coq est mort” (que nous chantions dans toutes les langues : Mijn haan is dood,.. Cucu yango ana coufa, Susu na n’gaï asi’acoufi, etc..

- des canons C’est la cloche du vieux manoir”, “Dans la forêt lointaine”, “Ego sum pauper”, “La veille de la chandeleur”, “Infanterie, cavalerie, carabiniers et Vivent les Lanciers!”

- des rengaines avec gestes : “Ti-ya-ya-ti”, “Connaissez-vous Pia ?”, “M’sieur vot’ bébé a un gros rhume sur la poitrine”, “C’est le marchand Petrouchka qui revient”, “Tiriao lala... coucou” (= O la la hi ti)

- Des chants plus calmes et recueillis, entonnés sur la fin : “Dans le soir d’or résonne, résonne le cor..”, “Amitié, liberté”, “Le soir étend sur la terre son grand manteau de velours”, “Le Cantique des patrouilles” (= Notre-Dame des éclaireurs”) “As-tu compté les étoiles”..

- des sketches aussi, des sketches comme “la politesse à travers les âges”, “La mouche dans le verre d’eau”, “La conférence bipartite”, la blague de “l’entonnoir et la pièce de monnaie” ou celle du “cercle avec l’idiot et l’imbécile”,... En effet certains sketches étaient des blagues amusantes au détriment de l’un ou l’autre. Il ne fallait surtout pas que la “victime désignée” ait le moindre soupçon, donc il fallait nécessairement que ce soit un nouveau. À cet égard la blague des “Goliaths” me fait encore bien rire quand j’y repense. Il faut que je vous raconte ça en deux minutes. On appelait un goliath, l’énorme maillet qu’on utilisait pour planter des pieux. C’était une masse de bois assez lourde et assez grosse : un manche d’un bon mètre et une masse faite d’une bûche très dure servant de maillet. On choisissait “au hasard” deux chasseurs qui devraient écraser avec leur goliath un rat courant la nuit. Le premier qui écraserait le rat aurait gagné. Appelons ces deux chasseurs Barnabé (la victime choisie) et Bernard (le complice). Pour simuler la nuit, ils devaient porter un bandeau sur les yeux et bien écouter pour savoir où était le rat. Le rat était un petit objet, genre boîte de conserve vide, traîné par un troisième scout qui devait couiner de temps à autre pour que les deux chasseurs aveugles puissent le situer et taper avec leur grosse masse. Alors on donne un goliath à chacun de nos chasseurs et on leur dit de bien écouter en leur posant le bandeau sur les yeux. Mais l’astuce, car évidemment il y a une astuce, c’est qu’un des deux chasseurs (Bernard, le complice) retire immédiatement son bandeau, alors que l’autre (Barnabé, la victime désignée) est persuadé du contraire. Le jeu commence et le rat crie à gauche, à droite, silence. Les chasseurs se déplacent lentement, puis soudain Bang ! C’est le complice qui vient d’abattre son goliath juste à côté de Barnabé ! Celui-ci frémit et se recule illico.. Silence, le rat crie encore ailleurs, on avance à tâtons, puis... bang ! Le goliath de Bernard atterrit encore juste à côté du pauvre Barnabé qui doit se dire: “J’ai affaire à un fou dangereux, il tape n’importe où.. Il va me fracasser.” Le jeu continue encore un ou deux coups pour bien effrayer notre pauvre Barnabé qui n’en mène pas large, puis on le délivre de son bandeau et là il se rend compte que Bernard n’en portait plus depuis longtemps !... Rire jaune, mais rire quand même !

Il faut également mentionner que les scouts chargés de l’entretien du feu doivent aussi surveiller les personnes qui évoluent près du feu, comme le pauvre Barnabé avec son bandeau ou des danseurs trop pris par leur danse, pour les empêcher de s’approcher trop près du feu, afin d’éviter tout accident.

Ah ces sketches !

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Les sketches

Qu’est-ce qu’un sketch de feu de camp ?

Une histoire brève, amusante, bien ficelée, racontée, mimée ou jouée par des scouts. C’est une saynète entre la farce du clown et la petite comédie. Un bon sketch ne doit jamais traîner, être bien interprété et toujours se terminer par un “punch”. En voici quatre exemples dont certaines images ou certains acteurs me sont encore fixés dans les méandres rougeoyants de la mémoire, à la clarté vacillante de la flamme :

- La statue de la sainte Vierge, un sketch un peu irrévérencieux, imaginé et interprété par Puceron, Jean Samain. Petite église, une statue de la vierge avec l’enfant Jésus dans ses bras. Un pauvre vieux vient prier Notre-Dame : “Ste Vierge, est-ce que je peux prendre cinq francs dans le tronc ? Si vous dites non, c’est que je ne peux pas. Si vous dites rien, c’est que je peux.” Silence. Il prend cinq francs et s’en va allègrement. Le sacristain s’aperçoit de quelque chose et décide de surveiller. Le lendemain, le vieillard revient. Même manège, puis il repart. Cette fois, le sacristain prend les grands moyens et enlève Jésus et se met à sa place. Arrivent le troisième jour et notre larron. Mais ici à la question posée, Jésus répond nettement : Non ! Le bonhomme (Samain) sans se désemparer, regarde intrigué, puis lance : “Ta gueule, bébé, c’est pas à toi que j’parle, mais à ta mère !

- Guerre des religions avec Marabout, Michel André. Deux grands serviteurs de Dieu, un rabbin et un curé, tous deux enjolivés d’une barbe surabondante se rencontrent et échangent sur la quantité des saints dans leur religion respective. Les propos tournent à l’aigre-doux, chacun étant convaincu de la supériorité de sa propre religion. Alors ils conviennent que chacun pourra arracher un poil de la barbe de son compère pour chaque saint qu’il trouvera dans sa propre foi. Le juif commence: Abraham, et un poil de moins au menton du prêtre. Celui-ci réplique : St-Antoine. et il arrache à son tour un poil de la barbe israélite. Puis ce seront Isaac - Thomas, puis encore Melchisédech - Barthélemy. L’épilation continue quand soudain le rabbin triomphant crie : les sept frères Macchabée en enlevant sept poils d’un coup à la barbe du curé. Mais celui-ci sans se démonter, le regarde droit dans les yeux puis lance le coup fatal : “Les 11.000 vierges!” et il arrache toute la barbe rabbinique !.

- Le marchand de poisson. Un marchand de poisson fier de son étal, se lamente que personne ne lui achète du poisson. Passe un client qui hésite. Discussion sur la qualité des poissons, l’œil frétillant de la truite et les écailles du merlan qui reluisent... Puis le chaland, pour l’aider à bien vendre son poisson lui propose de rédiger une belle ardoise sur laquelle il écrit : “Ici, on vend du poisson frais”. Le marchand qui lit cette pancarte s’interroge et lui dit : frais,! Tu penses que mon poisson n’est pas frais. Ce mot est inutile et il l’efface. Puis il lit : Ici, Évidemment, ce n’est pas au magasin d’à côté ! Non, mais prends-tu mes clients pour des imbéciles ? .. Il efface ici et continue : On vend. Tu t’imagines que je vais te le donner, mon poisson ? Dans un magasin, on ne donne pas, Monsieur, on ne prête pas, on ne loue pas... on vend. Et il efface : On vend ! Il achève : Du poisson ? Parce que tu crois qu’on pourrait penser que je vends de la choucroute ou du filet de bœuf ? Poisson est absolument inutile ! Il efface tout et le client continue sa promenade...

- Le sous-marin. (Ce dernier exemple, en même temps qu’un sketch, constituait aussi une blague assez mouillée pour la victime. Heureusement la chaleur du feu réchauffait vite les cœurs..) Deux vieux copains se rencontrent et se rappellent les souvenirs de guerre dans la marine, à bord d’un sous-marin. Ils brodent et improvisent sur ce sujet. Soudain l’un des deux explique. J’étais au périscope, je voyais venir les ennemis. Tu transmettais à l’officier lance torpille les ordres Ah, il nous faudrait quelqu’un pour faire l’officier lance-torpille dans les entrailles du sous-marin. On pourrait revivre le bon vieux temps, cherchons un complice pour faire le lance-torpille.”. Ils vont chercher un jeune bleu parmi les scouts et lui recommandent bien de toujours crier “Laisse venir” quand ils annoncent un ennemi. Et en même temps ils le mettent à quatre pattes et le dissimulent sous un ciré ou une vieille capote dont ils relèvent une manche comme si c’était un porte-voix. On fait quelques exercices “Un torpilleur!” - “Laisse venir..” Et le troisième lance la torpille : “Lancez la torpille, ... Pscchchchouit,.. Bang !” Idem pour un croiseur, puis un cuirassé, un dragueur de mines,.. puis “une lame de fond !” Et au moment où l’autre répond “Laisse venir, ils lui versent un seau d’eau sur la tête par la manche de la capote !...

 

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Cérémonial de Totémisation

Je l’ai dit, la cérémonie des totems revêtait chez nous un caractère très mystérieux et proche des rites indiens dont il avait pris un certain cachet. Voici un résumé de la cérémonie telle que je l’ai exportée à la 5e Outremeuse de Liège où j’ai été chef de troupe. Mais je tiens à souligner que les fondements de cette cérémonie, je les ai tous ou presque empruntés à la 1ère Jeanne d’Arc du collège de Bukavu.

-Moment ? Vers la fin du feu de camp. Le feu doit encore être vif, mais pas de hautes flammes. Atmosphère recueillie.

- Normalement les VP (Les Visages Pâles, ceux qui n’ont pas encore de totems) doivent quitter les lieux. Les futurs totémisés aussi. Si des non-totémisés restent (par exemple la famille qui nous accueille et assiste au feu de camp et que l’on ne peut décemment pas foutre dehors), ils seront obligés de se taire et de rester en simples spectateurs durant toute la cérémonie. Ils n’ont le droit à aucune intervention. Les étrangers (non-scouts) ne sont pas admis, surtout pas les membres de la famille d’un totémisé.

- Le gardien des légendes a remis ses pouvoirs d’animateur au CT (Chef de Troupe). C’est toujours ce dernier qui préside le cérémonial des totémisations.

Pour commencer les scouts se lèvent (sauf les VP s’ils sont présents) et ils chantent le refrain du chant des totems :

Qu’ils sont beaux, les totems du grand manitou

Que nos braves sachems ont choisi pour nous ! - Ouh, ouh !”

Puis, on s’assied tous sauf le CT qui dit son totem (avec l’adjectif). Exemple : Griffon turbulent.

Il s’assied et le voisin de droite : l’aumônier puis les adjoints, puis les scouts se lèveront tour à tour et diront clairement et lentement leurs totems: Loup ardent, - Musaraigne loquace, - Lapereau jovial, etc. Il ne faut pas aller vite, attendre posément que le voisin de gauche ait fini pour se lever et déclarer son totem. En même temps qu’on dit le totem et le qualificatif, on tend le bras droit, poing fermé, vers le feu. Tout ceci doit être dit de manière grave et toute imprégnée du sérieux qui va se dérouler.

Durant toute la cérémonie, rien ne sera dit à la première personne, mais chacun au lieu du “je” dira son totem. Par exemple, si je voulais parler, je ne pouvais dire : il me semble... ou je pense que.. mais bien : “Le roitelet pense que.. “ (NDLR: Au fond, dans les hémicycles parlementaires de type britannique, lorsque les députés s’interpellent l’un l’autre ils ne se nomment jamais mais utilisent leur comté: Nous faisons remarquer au député de Joliette que... etc.)

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Et de plus, on ne parle jamais qu’avec la permission du CT, maître du cérémonial. Ainsi on dira Le roitelet demande la parole... Et le CT répondra : La parole est accordée au roitelet. (Ici aussi même remarque avec les parlements britanniques où la tradition veut qu’on s’adresse toujours au président d’assemblée pour parler.)

Le CT désigne un scout totémisé pour aller chercher le premier scout à totémiser. Silence complet. Ne fût-ce que pour impressionner davantage le jeune candidat au totem lorsqu’il pénétrera dans cette enceinte devenue sacrée.

Il arrive. Le CT lui demande ce qu’il désire et propose son accord à condition qu’il endure en silence et avec patience les épreuves qui vont lui être données. Il rappelle que le choix de son futur totem dépend en grande partie de son endurance à ces épreuves. Tout le monde se tait toujours. Le jeune “Tenderfoot” commence, sous les ordres du CT par faire un tour de piste, puis courir, faire des cumulets, courir en arrière, marcher à quatre pattes, ramper sur le ventre, sur le dos, le plus vite possible. Faire le poirier. Ces apéritifs ne doivent pas dépasser deux à trois minutes. Le CT livre le candidat à deux “bourreaux - pas plus que deux - qui ont préparé une ou deux belles épreuves. On lui bande les yeux et il s’agit de lui faire peur sans aucun danger.. Il ne peut crier. Notons ici qu’il est déconseillé de noircir ou doucher le scout de même que l’usage de menottes et autres armes ne nous semble pas de mise. Les chefs devront veiller à ce que leurs grands scouts ne sombrent pas dans le film violent et hyper-réaliste. Tout le monde observe et se tait toujours.. Il s’agit toujours de faire croire au postulant qu’il va subir la pire des tortures, alors qu’en réalité il ne se passera rien. Son calme triomphera-t-il de sa peur, car il faut ajouter que les scouts aînés ne se sont pas privés de lui faire croire le pire avant cette soirée.

Voici donc deux “épreuves qui ont eu un succès certain:

- La malle. On apporte une malle-cantine et on explique au candidat, appelons-le Pierrot, qu’il doit monter dessus. On va lui bander les yeux et il va être surélevé à hauteur d’épaule des deux porteurs de la malle. Il devra bien se tenir à leurs épaules pour ne pas tomber, puis quand on lui dira : “saute!”, il devra sauter sans se faire mal. Bon. On lui bande les yeux, il grimpe sur la malle et se tient bien aux épaules des deux porteurs qui lui parlent, se parlent et font bouger la malle comme s’ils la surélevaient. En réalité, c’est eux qui se plient, se baissent, s’inclinent jusqu’à raser la terre, en continuant de se parler comme s’ils étaient de plus en plus éloignés. La malle sur laquelle notre Pierrot est debout et qui se croit porté à hauteur d’homme, cette malle est à peine distante de 10 cm du sol. Mais le fait que les porteurs continuent à secouer la malle et à se baisser de plus en plus bas fait croire au pauvre Pierrot qu’il est vraiment haut perché. Quand on lui dit saute, il est convaincu qu’il va faire le grand saut et rencontre tout de suite la terre. Ce qui immanquablement contribue à le déséquilibrer et à le faire tomber. Astuce !

- Marqué au fer rouge ! Ici encore on bande les yeux de notre candidat, appelons-le Jacquot cette fois. Les deux tortionnaires déclarent qu’ils vont lui faire la trace des courageux, la cicatrice des costauds, la marque indélébile du fer rougi au feu sur la poitrine ! Bref, les discours préparatoires contribuent à lui faire un peu peur. Le CT peut même feindre de diminuer un peu l’ambition des bourreaux en leur demandant de faire seulement une toute petite cicatrice.. On enlève la chemise du pauvre Jacquot qu’un des deux assistant tient par derrière avec les bras dans le dos. L’autre approche de la poitrine dénudée une pelletée de braises rouges de manière à ce que notre pauvre jacquot, qui a les yeux bandés, perçoive nettement le chaleur du “fer rougi”, puis il le retire en disant bien fort : “Pas encore assez rouge. On le remet au feu !” Là, Jacquot est réellement dans ses petits souliers. Puis le second bourreau dit: “Ça doit aller maintenant, essaie !”. L’autre approche, non plus avec la pelle de braises, mais une grosse hache dont le fer a été refroidi dans l’eau. “À trois, tu colles, puis tu retires ! - OK !” - “Un, deux, trois !” Et là on applique le côté plat du fer de hache, bien refroidi sur la poitrine du pauvre Jacquot ! Il n’a pas le temps de crier ouf, que déjà on lui retire son bandeau et qu’il est tout fier d’être passé par là et surtout de ne pas être marqué à vie par l’indélébile cicatrice !

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Cette épreuve doit durer un maximum de deux ou trois minutes. On expulse alors le candidat hors du cercle du feu. Pierrot ou Jacquot, sera retiré, toujours accompagné de son garde du corps, pour permettre les discussions et le choix du totem. On se tait toujours. Il faut que ce silence soit lourd et impitoyable de façon que le totémisé soit imprégné de son écrasante lourdeur. On s’abstient même de rire...

Le CT ouvre alors la discussion en proposant au CP (Chef de la patrouille) du candidat de faire connaître le choix ou les propositions de la patrouille. Tout le débat se fait à la troisième personne : Ouistiti demande la parole, etc.. On reste assis et calme. Pour demander la parole, on lève le bras droit vers le feu. On ne parle qu’avec la permission du chef, de manière que toujours un seul scout parle à la fois. Cette discussion ne peut se prolonger trop longtemps, surtout si d’autres scouts doivent être totémisés. Il faudrait qu’en cinq minutes maximum, le choix soit fait.

En général le totem désigne une qualité ou une caractéristique physique de l’individu (jamais un défaut, jamais péjoratif) et l’adjectif désigne normalement le caractère ou une qualité morale ou sociale du scout.

À Liège, plusieurs troupes avaient pour habitude de donner parfois un adjectif “à acquérir”. Nous n’avions pas cela à Cost-Bukavu et j’en suis heureux car je n’aime guère cette manière de souligner un défaut en demandant à un scout de faire un effort pour acquérir la vertu contraire. Ainsi un chamailleur invétéré aurait reçu l’adjectif “pacifique” pour lui faire comprendre qu’il est trop chamailleur. Un paresseux aurait reçu l’adjectif “ardent”, alors qu’il est tout sauf ardent ! Je réprouve ce système. Rappelons la belle formule de B.P. lui-même : “No : do not, but to do” pas détruire, mais construire.

Le choix se fait par majorité de voix. Les “pour” lèvent le bras. Quand le choix est fait, on rappelle le scout. Appelons-le encore Pierrot. Tous chantent :

Pierrot, Pierrot, Pierrot, c’est la dernière fois qu’on t’appelle comme ça ! (2 fois)

Dès qu’il a entendu le chant monter dans la nuit, c’est le signe pour le scout accompagnateur et le jeune postulant, un peu comme la fumée blanche qui sort des cheminées de la chapelle Sixtine, habemus papam, ici on dirait habemus scoutem ! Nous avons un nouveau scout. Ils arrivent au pas de course et le jeune scout se met à genoux devant le CT. Silence complet.

Après quelques moments de silence, le CT s’adresse à tous et s’écrie : “Est-ce une mouche ?” (ou un autre animal au hasard ) et tous répondent en choeur : “Ce n’est pas une mouche !” Puis de nouveau la même question avec un autre animal-totem au hasard : “Est-ce un cobaye ?” Et tous : “Ce n’est pas un cobaye.” - “Est-ce un loup ? - Ce n’est pas un loup... Et ainsi encore une ou deux fois, puis le CT demande : “Est-ce un lion ?” Et tous répondent : “Ce n’est pas un lion, c’est plus qu’un lion, c’est un furet serviable.” Vous l’avez compris, ici on nomme pour la première fois le scout de son totem au complet.

Le CT y va alors d’un bref commentaire. Il explique au nouveau totémisé pourquoi on lui a choisi tel totem et tel adjectif.. Il reste une dernière épreuve avant d’être accepté définitivement dans le cercle des totémisés : Il doit sauter au-dessus du feu. Les gardiens du feu auront veillé à en diminué l’intensité. Si le feu est trop grand, le scout sera aidé par deux autres totémisés ayant le totem le plus proche (par exemple un roitelet et un canard pour un colibri..) qui le tiendront par la main. Ensuite il va rejoindre sa place dans sa patrouille et on appelle le suivant.

La cérémonie continue jusqu’à épuisement des totémisés. Il serait bon de veiller à ce que cela ne dépasse pas la demi-heure. Si le nombre des totémisés dépasse quatre, il serait bon de prévoir deux séances de totémisation.

Après le dernier, tous se lèvent. On reprend le chant des totems. On reste debout et le CT recommence l’énumération des totems, le bras droit levé vers le feu. Les nouveaux promus à leur tour seront fiers de proclamer leur nouveau nom devant tous. Et soyez convaincus que l’un ou l’autre regarde l’assemblée, l’oeil en désarroi, car il a simplement oublié son nouveau totem. Cela arrive souvent ! Si les VP étaient absents, on les faits revenir pour terminer le feu de camp qui devrait s’achever cinq ou six minutes plus tard. Les scouts ne quittaient jamais un feu de camp sans s’assurer que celui-ci était bien éteint. Il fallait toujours arroser copieusement l’endroit avec de nombreux seaux d’eau. Et parfois, si l’eau était rare, chaque scout était appelé en renfort pour une petite contribution toute personnelle ! C’était même devenu une tradition avec la troupe du collège !

v)- Ah! ces voyages d’étudiants !
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Quand je relis le titre, je le trouve idéalement ambivalent. Et c’est parfait ainsi. Signifie-t-il : “Ah non ! pas encore ces foutus voyages étudiants” ou au contraire : “Ah ! Chouette alors, encore un de ces formidables voyages d’étudiants !” ? Je ne peux répondre et si j’ai écrit que je trouvais cela parfait, c’est parce que cette ambivalence justement traduit bien l’état d’esprit qui était le nôtre selon que nous retournions au collège ou selon qu’on en était libérés pour les vacances. Mais ne croyez surtout pas que c’était tout joie ou tout tristesse selon que nous étions soumis à la force centrifuge au début des vacances ou à la force centripète pour le début du trimestre. Non, les deux voyages étaient à la fois gais et tristes.

Quand nous nous acheminions vers Cost et le collège (ou le couvent ou l’athénée pour d’autres students), nous avions la mine basse de tristesse et de cafard. Finies les vacances, bonjour les études, les devoirs et leçons, la discipline, les rangs, le silence, la division, les horaires, les surveillants (déjà un père se pointait à Goma pour nous chaperonner jusqu’au collège), les examens, les punitions... Mais aussi quand même, pour être juste et faire bonne mesure, je me dois d’ajouter : bonjour les amis, les jeux, le sport, les excursions, le scoutisme, les blagues et anecdotes, les matches du Victory à la Kawa, la revue Orientation, les séances de cinéma et autres spectacles, les congés...

Et lorsque au contraire nous quittions Notre Dame de la Victoire pour retrouver les parents, la famille et la maison, nous pensions : Finis les examens, les cours, la discipline, les études, le lever à six heures... Ouf ! Et vivent la liberté, l’absence d’horaire, les découvertes, les jeux, les balades, le farniente, les bons repas, l’auto de papa (qu’on apprenait à conduire), la compagnie de nos petites sœurs... et quoi encore ! Mais aussi finis, le temps d’un congé, toutes nos camaraderies, nos équipées, nos péripéties collégiales.

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Flux et reflux.

Vous l’avez compris, je voudrais vous entretenir de ces voyages qui trente-quatre fois découpèrent mes six années d’internat au collège de Costermansville (qui deviendra officiellement Bukavu en 53, par la volonté, un peu snob, de ses habitants). Trente-quatre voyages parfois longs de quatre jours qui séparèrent chaque trimestre de 1949 à 1955. Trois fois par an dans un sens, le flux vers notre école, trois fois dans l’autre, le reflux vers la maison. Mais oui, cela fait six ! Et six fois six égalent trente-six. Oui, je sais, je vous ai compris, mais l’exception confirme la règle et en 1951 avec ma famille je suis rentré en Belgique pour les grandes vacances et le premier trimestre. Cela fait donc bien trente-quatre.

Donc, en six ans moins un trimestre (congé en Belgique), j’aurai fait exactement 34 voyages soit 17 allers vers le collège au sud  (Bouh ! la rentrée) et 17 retours vers la maison au nord (Et vivent les vacances !). En fait pour être tout-à-fait exact, il y aura :

- 3 voyages en bus et en bateau

- 26 voyages en avion Bukavu-Irumu (ou retour), puis autobus ou voiture,

- 2 voyages en avion Bukavu-Stan (et retour), car nos parents étant déjà rentrés en Europe, nous allions pour les vacances de Pâques 55, chez une tante infirmière à Stan, et un oncle colon près de Poko (Uélé)

- 1 voyage avion Léopoldville-Luluabourg-Usumbura-Cost en mars 52, revenant du paquebot Anvers Matadi

- et 1 voyage avion Bukavu-Usumbura-Stan-Juba-Khartoum-Beyrouth (avec escale de trois jours au Liban) -Vienne-Bruxelles en DC3 (oui, oui, Sobelair). Il s’agissait de notre départ du Congo, pour Christian et moi en juillet 55. Nous étions accompagnés du Père Van de Vijver..

Quelle distance approximative entre le collège et la maison ? Je dirais entre 1200 et 1500 km.

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Premier voyage et, au retour,.. mon premier avion

Lorsque nous fûmes envoyés pour la première fois au collège des pères Jésuites à Costermansville (future Bukavu), mon frère Christian et moi, nous habitions avec nos parents à Basoko, à l’embouchure de l’Aruwimi, à l’ouest de Stan (Kisangani). C’était partir bien loin pour deux petits gars de 4e et de 6e années primaires. Nous étions en septembre 49, j’avais onze ans et Christian neuf... Aussi, pour cette première fois, nos parents vinrent-ils nous conduire jusque Bogoro (entre Bunia et Kasenyi sur le lac Albert) où on avait prévu une grande réunion familiale, avec deux frères et deux soeurs de notre maman et leurs familles respectives. Nous étions 23, je crois. Et c’est de Bunia que nous avons pris l’autobus Vicicongo déjà chargé d’une joyeuse marmaille pour rejoindre Goma, puis Bukavu en bateau... Mais à peine avions-nous roulé quelques kilomètres entre Bunia et Irumu, patatra.. Le vieux bus eut la direction brisée et “pindula” dans le fossé de droite ! (*1) Ça commençait bien. On sort péniblement par les fenêtres et on attend des voitures STA de dépannage. Mon frère et moi serons dans une belle grande voiture américaine, avec nos cousins et cousine, les Lejeune et Hock, puis nous ramasserons une autre cousine à Butembo pour arriver le lendemain soir, toujours dans cette belle limousine familiale, à un hôtel de Goma d’où le “Général Tombeur” nous transbordera de l’autre côté du lac Kivu vers cette grande ville de Cost et cet immense collège jaune ocre dont on nous avait déjà tant parlé !...

Comme mon propos ici n’est pas de raconter notre vie d’internes au collège, (je vous renvoie pour cela au site “Makala.be” qui raconte des centaines d’anecdotes et souvenirs avec photos à l’appui sur la vie au collège), je vous convoque à Kamembe pour prendre l’avion Sabena qui nous ramènera à la maison pour les vacances de Noël.

Durant ce premier trimestre, nos parents avaient déménagé de Basoko à Poko (mon père était dans l’administration coloniale), nous devions prendre l’avion cette fois (les fameux DC3 Sabena et parfois Sobelair) pour rejoindre Irumu. C’était notre baptême de l’air. Je me souviens encore avoir été un peu effrayé à Kamembe (plaine d’aviation au Rwanda qui desservait Cost) en voyant de près la grosseur de notre DC 3. En fait sur la plaine, il y avait trois avions, cette fois-là : un tout gros et deux petits, tout petits. Quel serait le nôtre ? J’espérais intérieurement que ce ne soit pas le gros. Jamais un tel engin n’allait pouvoir décoller avec une quarantaine de passagers et leurs valises et s’il y arrivait péniblement, il ne tiendrait jamais la durée du vol et s’écraserait fatalement. J’aurais préféré que nous prenions le petit Doover qui était si mignon juste à côté...  Mais je me trompais et ce n’est pas sans une appréhension certaine que je montai “à bord” de cet énorme appareil. Énorme ? Le petit DC3 ? Qu’est-ce que j’aurais dit aujourd’hui avec les immenses Boeing et autres mastodontes de l’air tel que l’A 320... ?

À Irumu, nos parents étaient là, cette fois-là pour nous cueillir à la plaine, alors que les autres élèves continuaient en bus soit soit vers Paulis, soit vers Kilo-Moto. Enfin, quand je dis qu’ils étaient présent, c’est une façon de parler, car ils avaient trouvé logement dans une petite auberge située à 19 km de là et c’est le bruit des moteurs de notre avion qui les surprirent alors qu’ils étaient tranquillement occupés à déjeuner. Heureusement que l’Ituri n’avait pas encore de police montée sur ses petites pistes car ils ont dû faire un sacré moto-cross pour arriver avec une demi-heure de retard, pendant laquelle Christian et moi nous nous morfondions: Où sont-ils, mais où sont-ils donc ?

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Itinéraires.

Après Basoko, fin 49, nous avons habité d’abord dans l’Uélé à Poko, puis dans l’Ituri (Watsa début 52, puis Irumu fin 53, et Bunia fin 54), nous avons ainsi connu deux sortes d’itinéraires. Mais en réalité ce serait plutôt trois, car quelquefois au début nous avons pris le chemin bateau-bus (ou bus-bateau) qui durait trois ou même quatre jours. Ensuite, une trentaine de fois, ce sera d’abord l’avion jusque Irumu, puis la route selon notre destination.

Que je vous situe cela sur une carte, vous me suivrez mieux: Prenons les voyages vers le nord et la maison, pour les vacances (donc au départ du collège): s’il faut bien choisir un sens, autant prendre celui-là.

- Cost (Bukavu), à partir du collège, nous montions à bord du gros camion Studebaker du collège et Félix, le chauffeur bien connu du collège nous amenait soit au port de Cost pour y embarquer sur le “Général Tombeur” (*2), soit à la plaine de Kamembe située à une vingtaine de kilomètres au Rwanda, après avoir traversé le pont de la Ruzizi sur la route qui mène à Ciangugu. Et là, à Kamembe, nous prenions un avion DC 3 pour un petit voyage par air de 800 km, jusque Irumu. Ce vol de deux heures nous faisait économiser deux jours et demi de voyage par la surface.

Voyons les villes étapes, lorsque nous prenions le bateau “Le général Tombeur” pour traverser le lac Kivu : durée un jour, logement dans un hôtel de Goma. Le lendemain, embarquement dans un “vieil” autobus pour remonter vers le nord : Parc Albert, le Lac Édouard, on pique vers l’ouest: la Rutshuru, le resto de la Rwindi, escarpement de Kabasha, on tourne vers le nord : Lubéro, Butembo (logement), le lendemain on continue : Béni, Mambasa. Là deux directions possibles:

- ceux de l’Uélé se dirigeaient vers l’ouest : Nia-Nia (logement), puis de là vers le nord : Wamba, Paulis, Poko..

- ceux de l’Ituri partaient dans un autre bus vers le nord-est: Irumu (logement), Bunia, Nizi (Kilomines), Mongbwalu, Watsa...

Lorsque nous prenions l’avion, ceux de l’Ituri continuaient comme indiqué vers le nord et ceux de l’Uélé partaient d’abord vers l’ouest jusque Nia-Nia où ils logeaient puis bifurquaient.

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Watsa est à 170 km à vol d’oiseau du Soudan, au nord et à 150 km de l’Ouganda à l’est. C’est dire si ce chef-lieu de territoire (correspondant aux mines d’or de Moto de la Cie Kilo-Moto) est situé à l’extrême nord-est du Congo. Lorsque nous habitions Watsa, nous faisions la distance Irumu - Watsa en un jour, mais la route était longue et n’étant pas nombreux, nous avions une voiture pour les deux frères Dubois et les deux frères Bonsang (Voir photo 1) Cette photo où l’on voit Guy Dubois, André et Christian Bonsang, le chauffeur et un pygmée -nous sommes dans l’Ituri- fut prise par Christian Dubois nettement plus âgé que nous. Il était bon acteur (comique) et une fois même il avait avec lui le texte de la pièce “Sans nouvelles de l’S 14", dans laquelle il jouait l’important rôle du cuisinier pour l’étudier pendant les vacances. Comme j’avais sans doute manifesté quelque intérêt pour la pièce, il me la donna à lire dans la voiture. Mais après une heure ou deux, à force de trop me concentrer sur les lignes du texte en petit caractère, alors que nous roulions en “moelleuse” voiture américaine sur des routes cahotantes, je devins malade et me suis heureusement arrêté de lire à temps.

On l’aura compris, pour les voyages dans l’autre sens, vers le sud et le collège et le long trimestre d’études (un trimestre d’études est toujours long, c’est bien connu), vous inversez toutes les étapes. C’est pas difficile.

 Et les bagages ?

Nous avions en réalité deux sortes de bagages : une malle pour les objets qui ne devaient pas voyager chaque trimestre : couvertures, draps de lit, couvre-lit, essuie-mains et le linge, les vêtements et accessoires divers (sac à linge, lampe de poche, peigne, souliers, livres, cahiers, couverts et serviette..) que nous ne devions pas reprendre avec nous en vacances trimestrielles. Cette malle était envoyée au moins quinze jours avant notre première arrivée au collège et nous attendait dans notre chambre. Il nous restait à l’ouvrir et la déballer lors de notre arrivée au collège. À la fin de l’année, nous y mettions les mêmes objets et la malle retrouvait une autre chambre dans un autre dortoir pour l’année suivante. Simple comme bonjour, il suffisait d’y penser.

Le reste, nos vêtements et objets usuels que nous voulions utiliser en vacances, nous les prenions avec nous dans une valise. Toujours aussi simple, il suffisait... etc.

Deux, trois choses à ce propos : D’abord, tous nos objets personnels étaient marqués de notre numéro personnel de pensionnaire (surtout important pour le linge et les couverts). Mais, si je pouvais me permettre de proposer a posteriori une modification au système de numérotation, ce serait de donner deux numéros différents aux frères, car Christian et moi, ayant le même numéro 74, je devais bien souvent aller lui reporter une partie de son linge que les “lavadaires” avaient malencontreusement mis dans mon sac et réciproquement pour une partie de mon propre linge mis par erreur dans son sac. Remarquez bien que ce n’est pas à propos de l’adjectif  “propre” que j’ai écrit “par erreur”. Car pour être propre, il l’était, n’en doutez pas, même si parfois il n’avait pas eu le temps de bien sécher !

Une autre remarque qui me vient à l’esprit, c’est l’immense cafard que j’ai eu la première fois en ouvrant notre malle et en retirant linge et accessoires si bien rangés par notre maman. Enfin, dernier souvenir de ces transferts, ce sont les boîtes de conserve que nous ne manquions jamais d’emporter à chaque trimestre pour ajouter quelque agrément à nos goûters des mercredis et samedis. Nous ne manquions jamais à la règle de partage avec les autres commensaux qui d’ailleurs nous rendaient la pareille. Sardines, fromage jaune de marque Kraft en boîte bleue, pâté de foie en boîte ovale, anchois ou même quelque pilchard.. tout était bienvenu. (*3) Certains poussaient l’amabilité jusqu’à apporter de la moutarde, du pickels ou même de la sauce anglaise, la Worcestershire ... (la wostecheche, comme aurait dit notre prof d’anglais)

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Que reste-t-il ?

Je relis un compte-rendu de voyage vers le nord que Pierre Meessen, qui allait jusque Paulis (Isiro) rédigea  il y a quelques années pour Kisugulu et je suis époustouflé de voir les détails descriptifs qu’il relate dans son récit. Mais comment ce diable d’homme peut-il se souvenir de tous ces détails de la route ? Cela m’éblouit. Ses descriptions de la nature, des animaux, des villages et de leurs habitants, des plantations, des hôtels, tout jusqu’au nom du chauffeur et du boy-chauffeur du bus... c’est incroyable ! Toutes ces images, tous ces détails ont remis les points sur les i de mes souvenirs ! Mais j’ai aussi compris qu’il s’était rafraîchi la mémoire par d’autres voyages ultérieurs dans la même région une vingtaine d’années plus tard. Moi, je n’ai pas eu cet avantage. Et les seuls souvenirs que j’ai de cet environnement sont enfouis quelque part dans les méandres de la mémoire depuis plus de cinquante ans. Effectivement mon dernier voyage date de début 55. Aussi le lecteur me pardonnera-t-il certains oublis et certaines lacunes descriptives, mais je le renvoie volontiers au précieux article de l’ami Pierre. Il me semble en effet que ses souvenirs à lui sont beaucoup plus descriptifs, imagés, colorés que les miens qui seraient plutôt tributaires d’une mémoire événementielle. Je me souviens d’anecdotes, d’historiettes sans revoir nécessairement les parures du décor. Ma mémoire est plus narrative.

Ce serait un mélange assez éclectique vu à travers les yeux de l'ado curieux et silencieux que j'étais. Ainsi, lors d’un voyage en bus Vicicongo, au départ de Paulis, alors que j’avais à peine onze ou douze ans, je me souviens avoir eu besoin de me soulager dans une halte pipi, comme on en faisait une ou deux fois par jour. Mais était-ce ma gêne congénitale ou un chagrin cafardeux de départ, je n’ai jamais osé demander qu’on arrête l’autobus et je me suis obligé à supporter une véritable torture de la vessie alors que les autres bavardaient et chantaient. Une autre fois, je revois le Père Somers qui nous attendait à Goma et qui m’adressa la parole en me disant: “Tu vas venir dans ma classe, cette année” Nous étions en septembre 50, j’arrivais en humanités, j’allais entrer en sixième latine. Un autre détail me revient : à Bunia, l’autobus (ou la voiture) s’est arrêtée devant la boucherie belge du coin et nous y achetions des cervelas que l’on dégustait en roulant. On a fait cela deux ou trois fois...

Alors, après tant d’années, quels souvenirs me reste-t-il encore de ces voyages ? En voici quelques uns, répartissons-les en sept jours :

1-lundi) La ville de Cost avec ses cinq doigts qui trempent dans le lac vue par avion.. (Voir photos 2A et 2B) Ces deux photos, sur lesquelles on distingue nettement les diverses presqu’îles de la ville et le collège sis sur la colline de Nya-Lukemba, ont d’ailleurs une histoire. J’avais reçu à 12 ou 13 ans un minuscule appareil de photo. Une petite boîte sans aucun réglage prête à prendre des photos 6X6. Et comme en arrivant d’Irumu le pilote a eu la bonne idée de nous faire voir la capitale du Kivu, et comme il faisait très beau, il a opéré un grand virage sur l’aile pour survoler la ville avant d’atterrir à la plaine de Kamembe au Rwanda. Et cela m’a permis de prendre deux clichés assez réussis. Si bien que le photographe de Bukavu chez qui nous faisions développer nos photos m’a demandé la permission d’agrandir ces deux photos pour les exposer dans sa vitrine. J’étais extrêmement fier, mais cela ne m’a rien rapporté du tout ! (Déjà l’exploitation des pauvres artistes prolétariens par le puissant négoce et sa reine, la pub !)

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2-mardi) Pour les vols en DC3, je me souviens que parfois, au nord de Goma, le pilote nous faisait admirer l’intérieur de certains volcans encore en activité (Nyiaragongo et Nyamulagira). Il faisait lentement un ou deux tours au-dessus de ces vastes cratères d’où s’échappaient quelques fumerolles dans la lave durcie nous permettant d’apprécier  la colère récente du volcan,.

Je me rappelle encore l’impression amusée que nous avions en voyant flotter des pirogues et autres embarcations sur le lac, comme autant de fétus de paille sur une mare limpide. Dans ces petits avions pour petits vols intérieurs, il y avait généralement deux pilotes blancs et un steward africain.

J’ai conservé peu d’images et d’impressions particulières lors de nos vols de deux heures entre Cost et Irumu, sachez simplement que le souvenir le plus lointain et encore vivace dans ma mémoire, c’est que, lorsque nous survolions la forêt équatoriale, chaque dôme d’arbre me donnait l’impression très nette d’être un minuscule chou-fleur de couleur verte. J’avais l’impression de voler au-dessus d’immenses potagers tout en désordre réservés exclusivement à la culture du chou-fleur vert et découpés par des rivières qui caracolaient en longues boucles paresseuses avec parfois mais rarement un petit village accroché à  une clairière..

Une fois, on nous a pris vraiment pour des caisses ou de vrais ballots de marchandises, car nous avions eu droit à un avion cargo, sans aucun capitonnage intérieur, auquel on avait simplement ajouté  une quarantaine de sièges. Mais aucune finition des parois de l’avion, ni petit ventilateur, ni lumière, rien que les tôles de zinc dont on voyait distinctement les boulons et rivets de raccordement. Impression étrange: pour qui (ou pour quoi) nous prenait-on ? Mais ces traversées en avion ne duraient que deux heures. Et sitôt atterris sur l’unique piste d’Irumu, nous étions vraiment en vacances et n’avions plus du tout l’impression d’être des ballots de marchandises. Même si à l’occasion on s’interpellait d’un joli nom de “Hé, espèce de ballot !”

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3-mercredi) Lorsque, dans les temps archaïques, nous nous acheminions lentement en autobus à travers diverses contrées, je me souviens de la poussière de lave toute noire à Kisenyi et Goma. Un peu plus au nord, je revois évidemment les troupeaux de buffles, les centaines d’antilopes, les quelques éléphants qui broutaient dans le parc Albert. Les lions, les rhinos et les hippos étaient nettement plus rares. Je ressens encore le froid et la brume qui nous envahissaient après l’escarpement de Kabasha, aux approches de Lubéro, Butembo et Béni perchés dans les hauteurs. Je pense aussi à la forêt équatoriale de l’Ituri qui dissimulait les okapis ou révélait parfois les “bambuti”, les pygmées, ces redoutables chasseurs souvent revêtus d’un simple pagne et armés d’une lance ou d’un arc et de flèches,

Lorsque nous traversions la forêt (en bus ou en voiture), on roulait souvent sur deux bandes de roulement séparées par un étroit terre-plein d’herbes. Les nids de poules, les papillons, les oiseaux aux mille couleurs. étaient nombreux. Dans les Uélés, la limonite rouge et poussiéreuse de la route remplaçait la boue et la terre battue des zones ombragées de la forêt. Quelquefois à un pont, sur une rivière, nous voyions des “mamas” occupées à laver du linge ou remplir des calebasses, leur bébé sur le dos ou alors des cantonniers travaillaient ou se désaltéraient en riant. Parfois, près d’un village, c’était une bande de joyeux « tout nus » qui se lavaient, surpris de nous voir passer. Tous, et surtout les bambins, la main en éventail, nous faisaient de grands bonjours, en criant. Les ponts étaient faits de deux ou trois grosses planches prolongeant les deux bandes de roulement, posées en travers sur les poutres. Il s’agissait de bien viser. Lorsque la rivière était nettement plus large, on y avait dressé un pont Bailey, surplus de l’armée américaine durant la seconde guerre mondiale. Ces ponts aux poutrelles métalliques faisaient un bruit assourdissant lorsque un véhicule les traversait.

4-jeudi) La bouteille dans la Ruzizi quoique racontée avec force détails dans le site Makala (*4), mérite un petit détour en résumé. Nous étions chez les scouts (Forro, Jaumin et moi) et avions peut-être bien déjà lu le poème de Vigny. On s’est mis à rêver de jeter une bouteille dans la Ruzizi avec un message pour les petits Chinois qui ne manqueraient pas de retrouver et d’ouvrir cette bouteille hermétiquement scellée au goudron que nous avons jetée par-dessus le parapet du pont de la Ruzizi, à partir du camion du collège qui nous emmenait vers la plaine de Kamembe pour un départ en vacances. Nous imaginions très bien que cette bouteille avec notre précieux message traverserait les cataractes de la Ruzizi (500 mètres de dénivellation en deux ou trois cents km), puis tout le lac Tanganyika dans sa longueur, puis les débuts du Congo-Lualaba... Elle suivrait fatalement le courant impétueux durant les 4700 km du grand fleuve, en affrontant les chutes de la Tchopo, les chutes Wagénias, les Stanley Pools, puis inévitablement elle aboutirait bientôt enfin dans la mer, mais ce ne serait que le commencement de son voyage. Car il lui resterait à traverser l’Atlantique, franchir les quarantièmes rugissant pour enfin rejoindre l’océan Pacifique que la bouteille devrait encore traverser avant d’atteindre la mer de Chine où un petit Chinois ne manquerait pas de la trouver, de l’ouvrir et de lire son message pour enfin nous écrire. On était un peu anxieux, mais confiants malgré tout et pourtant, le croiriez-vous, nous n’avons jamais reçu la moindre nouvelle de notre petite bouteille !

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5-vendredi) À Irumu, il y avait l’hôtel Cox que nous connaissions bien pour nous y être arrêtés à chaque fois et y avoir logé autant de fois. Le fils de l’hôtelier était un de nos condisciples, Jean-Paul. Là, nous avons aussi souvent bénéficié d’une séance de cinéma gratuite et distrayante, parfois même enfants non admis,.. mais nous nous invitions quand même... Enfin , je me souviens qu’il y avait là des “Pourquoi-Pas”, dont nous apprécions la lecture des deux ou trois pages de blagues et la double page au parler bruxellois signée Virgile.

6-samedi) Nia-Nia était constitué d’un seul hôtel (pas d’autre maison, pas la plus petite cabane), un grand hôtel complètement isolé en pleine forêt équatoriale, grand carrefour de trois routes: une vers l’ouest et Stanleyville (future Kisangani), une vers le nord et Wamba, Paulis et les Uélés et l’autre vers le sud-est... Mambasa puis Irumu à l’est ou Béni au sud

C’est près de Nia-Nia qu’une fois, en autobus, nous avons été bloqués par un arbre énorme tombé sur la route lors d’un orage. Il ne s’agissait pas d’un petit arbre comme on connaît dans nos régions tempérées, mais un de ces géants de la forêt équatoriale dont le tronc aussi gros que l’autobus ne touchait même pas la route, car c’étaient les branches secondaires qui le maintenaient à une dizaine de mètres au-dessus de la route, mais le fouillis de ces mêmes branches et de toute la ramure empêchait toute circulation sur la route boueuse. Je revois encore cet amas de verdure affalé au pied d’une côte, je revois les bûcherons accrochés à ces énormes branches, en train de les marteler à coups de cognée, comme des fourmis occupées à découper un énorme coléoptère. J’entends encore les coups de cognées qui résonnaient dans cette vallée perdue et pluvieuse. Je crois que nous avons dû faire demi-tour jusque Nia-Nia et attendre le lendemain pour passer dans la forêt à côté de la route, sur une voie d’évitement qui avait été aménagée en hâte.

7-dimanche) Et les amis ? Qu’on me permette ici de citer quelques noms de camarades dont je me souviens encore. Même si la destination finale n’était peut-être pas toujours exactement celle que je pense, ils me le pardonneront. Je veux ici leur témoigner toute ma sympathie, à eux et aux nombreux autres auxquels, hélas, je ne pense pas. Grâces soient rendues aux frères Carpentier, aux Thys, à Voutsas, à Raphaël Ledru et Pierre Meessen qui débarqueint tous à Paulis (devenu Isiro).  À propos de ce dernier, surnommé “Fourchette”, je me souviens particulièrement de la toute première fois que je l'ai vu lorsque il a embarqué dans le bus à Paulis : Il revenait d’un long congé au Kénya où il s’était fait bronzer (*5). Quelle fête les autres lui ont réservée. Il devait être, selon mon frère et moi, un gars bien populaire avec son grand sourire, sa voix forte, ses longues guibolles qui n'en finissaient plus et ses grandes lunettes qu’il repoussait souvent sur le haut de son nez.

Je revois encore Carlo Orbaen de Bondo et André Forro de Stan (je crois). Et Georges Van Bever de Wamba, Claude Jaumin de Butembo, les frères André de Lubero, les Lejeune et les Suttor de Nizi (ou Kilo), et JP Cox d’Irumu et les frères Dubois de Watsa. C’étaient des copains, c’était des amis...

 

w) Nos profs laïcs.
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J’en ai parlé quelquefois, comme ça un peu au hasard des circonstances et de l’objet des différents textes. Mais je suis tout surpris, maintenant que j’y pense, que pas encore un seul sous-chapitre, quelque part, ne leur soit consacré et ne raconte et remercie ces grands éducateurs « non  ensoutanés » que nous eûmes au collège N-D de la Victoire.  Il faut dire également que, pendant les six ans où j’ai vécu au collège, ils étaient tous « pantalonnés », exception faite d’une dame-surveillante qui s’occupait des tout petits de 1ère à 3e années, avec le père Van der Straeten dit « Picard », dit aussi « Tournesol ».  Je me devais de réparer au plus tôt cet oubli impardonnable fait à l’endroit de ces chers profs, eux qui au fond, si j’y pense bien, m’ont en quelque sorte ouvert la voie vers ma future profession. Et je profite de cette occasion pour déplorer un autre oubli impardonnable : comment se fait-il que ni dans notre calendrier scolaire (éphémérides reçues au début de l’année) ni surtout dans le palmarès de fin d’année, jamais on n’ait eu l’idée de nommer nos professeurs et surveillants (tant curés que laïcs) ?

À tous seigneurs, tous honneurs, les deux premiers auxquels je pense tout naturellement sont évidemment Messieurs Van der Vorst et Zaman, sans doute parmi les plus anciens et qui ont tous deux été vraiment bien appréciés par tous leurs élèves. Cela est, sans nul doute, dû à leur belle et forte personnalité, mais aussi un peu au fait que les deux matières qu’ils enseignaient et où ils étaient de véritables maîtres, n’étaient vraiment pas trop importantes pour la promotion et ne faisaient peur à personne.

Monsieur Van der Vorst, l’oncle de Frankie et d’Hubert, ce cher professeur de musique duquel nous ne saurions parler sans lui associer automatiquement  dans notre souvenir sa si gentille et petite épouse, très bonne pianiste également qui ne ménageait pas ses moments pour prêter main forte à son mari, soit dans un « quatre mains » admirable en concert avec son époux, soit par des cours particuliers envers plusieurs élèves, qui ne manquaient pas de cueillir de belles médailles de vermeil, d’argent ou d’or comme fruits de leur travail à la fin de l’année (les Panas, Papazoglakis ou autre petit Corten). Lui était petit, nerveux, souriant et très attentionné à l’égard de ses élèves. Je me souviens avoir eu un cours de musique en 7e préparatoire, en 6e et même je pense encore en 5e latine. Nous apprenions essentiellement la grammaire musicale.  Du solfège, mais pas d’instrument, ni de chant, ni d’histoire de la musique. Nous étions passés maîtres dans la lecture des notes et l’art de la transposition d’une clé dans une autre. À l’occasion, il nous amenait au jubé de la chapelle pour y faire à notre intention l’autopsie de l’harmonium. Et qui ne se souvient de l’oratorio d’Arthur Honneger et Paul Claudel « Jeanne au bûcher » qu’il nous faisait entendre à partir de ses quinze ou vingt disques 78 tours soigneusement remisés dans un gros album avec autant de pages  de cartons pour y remiser ces précieux disques.

Enfin, bien sûr, je m’en voudrais de ne pas mentionner les comédies musicales qu’il monta avec le père Bertrand (Poupousse) je pense, pour la mise en scène ou le père Peeters, prof de 5e latine. Qui a chanté dans « Le chat botté » ne peut l’oublier. Nous étions dans la fosse d’orchestre, les quarante ou cinquante choristes à quatre voix, et on nous avait bien promis de grands miroirs pour « voir » la pièce jouée par les Samain, Carpentier et autres acteurs-sopranes… le jour de la représentation, mais jamais nous n’avons vu le moindre de ces miroirs, ni le spectacle sur scène. Nous le connaissions par cœur de toute façon pour l’avoir vu et revu lors des répétitions. Ah ! qu’ Il était beau à voir notre petit prof de musique devenu grand chef d’orchestre avec sa tignasse blonde et sa transpiration sous les applaudissements du public. C’est son épouse qui accompagnait au piano, imperturbablement calme et souriante comme toujours.

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Monsieur Amand Zaman, le silencieux prof de gym. Il parlait avec son corps toujours basané, sa force tranquille, sa souplesse, son physique de Tarzan, sans le cri sauvage. J’ai parlé ailleurs de la manière bien généreuse par laquelle il manifesta sa joie d’avoir son premier bébé en donnant à chaque interne un petit cornet avec deux ou trois dragées, j’ai raconté aussi la rencontre restée bien vivante dans ma mémoire avec Charles Trenet. (voir ailleurs) J’ai dit aussi qu’il a fait partie du Victory (extérieur gauche, je pense).  Enfin, je sais aussi que Franz Ansieau dans ses chapitres ne tarit pas d’éloge pour ce maître nageur. Je me souviens  qu’il s’obstinait à nous faire faire le poirier en nous appuyant sur les espaliers et qu’il chérissait particulièrement les élèves capables de faire quelques pas sur les mains. Mais j’aurais encore beaucoup de choses à dire sur ce prof et ses cours de gym que nous aimions et qui constituaient une détente bienvenue et fort agréable entre un cours de chimie et un cours de grec…. Chaque cours de 45 ou 50 minutes était divisé en deux parties. La leçon commençait inexorablement par les exercices au sol. Nous allions nous changer dans le petit coin d’habillage, puis nous devions marcher en file indienne et au pas cadencé. Attention : d’abord position fixe, puis marche sur place, puis … en avant marche !, une – deux – une – deux,… Regardez loin, respirez par le nez, bien balancer les bras et toujours les pointes extérieures des pieds posées en premier sur le sol, loin devant nous. Et lui, marchait aussi au pas cadencé et venait à notre rencontre dans un coin de la salle alors que nous tournions vers la gauche… Après quelques tours de salle, nous nous disposions en éventail, chacun à sa place prédéterminée, bien espacée et séparée des autres. Le sol en ciment de la salle était comme sur un grand quadrilatère où nous nous retrouvions aux intersections imaginaires de grandes lignes perpendiculaires. Et là nous faisions plusieurs exercices d’assouplissement divers, debout, assis, à genoux, couchés sur le ventre, sur le dos… . Qui, parmi les anciens du collège (et donc de Zaman) ne se souvient de la fameuse flexion du corps. D’abord, fidèle à une vieille habitude, le prof nous annonçait l’exercice que nous allions faire : Flexion du corps, puis il nous annonçait chaque mouvement : « 1- Position fixe,2- bras levés devant en parallèle à hauteur d’épaules, 3- flexion du corps en posant les mains devant la pointe des pieds,4-léger  redressement et insistance de la flexion (deuxième fois), retour à la position bras levés. Position fixe. » Puis on recommençait dix, vingt fois. Zaman adorait que nous mettions nos mains à plat devant les pieds. Les jambes devaient évidemment restés bien droites et non écartées ! J’ai appris plus tard qu’un tel exercice n’est pas trop recommandé pour les corps que l’âge courbature… Je vous fais fi des autres exercices au sol et des  détails.

Pour la deuxième partie du cours, les exercices aux instruments, nous étions au repos. Je veux dire par là que nous n’étions plus en position fixe, mais regroupés à un endroit, nous étions libres de mouvements et avions même le droit de dire un petit mot à l’occasion. Après avoir installé un « engin » au bon endroit et à la bonne hauteur : cheval, « plint », bock, barres parallèles… ainsi que le tapis par derrière et le tremplin usuel par devant, nous devions franchir l’obstacle de telle ou telle manière en sautant, en plongeant ou faisant tel ou tel exercice. Ah ! Le saut du tigre ! Chacun son tour en file indienne. Il y avait souvent un ou deux aides pour assurer une bonne réception sur le sol. De la vraie belle gymnastique suédoise. Jamais de sport organisé comme il se fait souvent dans les cours d’éducation physique du Québec où j’ai pu constater toute la différence de conception.

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Je m’en voudrais de ne pas ajouter, dans ce précieux témoignage consacré à notre Zaman national, de ne pas dire un mot de la grande fête gymnique que nous préparions comme spectacle pour la ville, quelque part au mois de mai. Cela s’est fait deux fois, sur les six ans que j’étais là, en 54 et 55. Très beau, très impressionnant : trois ou quatre cents élèves des humanités répartis sur le gazon de la grande plaine de foot.  Nous avions justement dans notre classe Oswald Baert (un copain flamand, assez bien bâti), qui servait de modèle devant tous les autres sur la plaine de foot, lors des mouvements d’ensemble. Nous étions tout de blanc vêtus, capitula, singlet, chaussettes et pantoufles de gym. Et, on nous avait bien rappelé aussi que sous le « capitula » blanc, le bas du singlet devait obligatoirement être placé au-dessus du caleçon et non dedans afin d’éviter que le public ne voie la ceinture élastique de ce caleçon lorsque nous nous penchions en avant. Chaque détail avait son importance.

Dans  cette addition de profs laïcs… passons aux deux célèbres matheux,  Messieurs Pas et Van der Wilt. S’ils avaient dû jouer un duo dans un film comique, on les aurait peut être prénommés Stan Pas et Laurel Van der Wilt. Le premier était plutôt maigre et réservé, le second nettement plus arrondi et plus expansif.

J’ai d’abord bien connu Monsieur Pas, mince, « aux yeux cerclés d’écailles » comme il est dit à propos du bandit dans Tintin en Amérique. Monsieur Pas, tout flamand qu’il fût, était un bien bon professeur malgré son petit « ceveu » sur la langue. Une blague courait parmi les élèves : Au début du cours, après un rapide ave Maria (rappelons-nous que tous nos cours commençaient par une courte prière), Monsieur Pas regardait tous les élèves de la classe et disait « Asseyez-toi! ». Il était méticuleux, pointilleux même, mais connaissait bien sa matière. Lorsque je revins en cinquième latine, après cinq mois d’absence passés en congé au collège St-Servais de Liège, je n’avais encore reçu aucune notion d’algèbre, alors que tous mes camarades de classes baignaient dans les a + b = x..  depuis la rentrée. Eh bien, il a suffi de six heures de cours particuliers donnés par Monsieur Pas et j’arrivais premier à l’examen de math, un mois plus tard en mars 1952. Il faut dire que, selon certains, j’avais une bosse spéciale sur le front, une bosse de math, semble-t-il…  Alors, est-ce par souci esthétique que je serais devenu prof de français (?)

Il me souvient avoir expliqué que Monsieur van der Wilt adorait raconter la bataille de Waterloo (je crois qu’il était originaire de cette région en Belgique et collectionnait les petits hussards et autres grognards de plomb). Il n’hésitait pas à s’impliquer pour la grande fête de l’unité scoute, dont il avait été le chef. Il fallait le voir et l’entendre crier dans la salle de gym, occupé à faire dresser par les autres des grandes tables ou faire installer toujours par les autres des banderoles ou des bannières. La première caractéristique de Monsieur Van der Wilt était sa voix qu’il avait tonitruante, à l’occasion. Surtout lorsqu’il venait d’entendre comme réponse une énormité qui le faisait grimper dans les rideaux qu’il n’y avait pas à nos fenêtres. « Mais funérailles, que me chantez-vous là ! » « Mille tonnerres, Monsieur Untel, vous devriez retourner en primaire! »  Il était myope et adorait jouer avec la craie suspendue au bout de sa ficelle, ce qui lui permettait de dessiner au tableau des cercles à peu près parfaits. Monsieur Van der Wilt était vraiment tout un personnage, craint de plusieurs élèves pas bons en maths, car il avait le don de tomber  sur une victime qui ne savait où se cacher… et il appréciait les grandes apostrophes, un peu comme un capitaine Haddock de l’épure et de la tangente !  C’est lui, enfin, je pense bien, qui nous expliquait que les examens universitaires étaient si difficiles qu’ils constituaient en quelque sorte un rempart à toutes les épreuves que la vie professionnelle pouvait nous présenter. Si nous franchissions cet obstacle, nous étions, selon lui, à peu près sûrs de pouvoir affronter tous les problèmes de notre vie professionnelle.  En attendant, voici un beau petit problème… Et le cours sinueux de trigo ou de géométrie continuait !

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Je n’ai pas eu comme prof Jean Mortier, d’abord prof de sixième latine, mais j’ai pu apprécier ses talents de centre-avant au Victory et ses capacités comme chef de la troupe scoute(Élan). Il était papa de deux jumeaux aussi. Certains de ses élèves l’adoraient. Je n’ai pas connu non plus comme prof Monsieur Lapage qui fut d’abord prof de sixième moderne, je pense. C’était un homme de théâtre et je crois bien qu’il joua et chanta dans « Le pays du sourire », opérette montée par la ville en 54 ou 55… Il y eut encore Monsieur Heymans, un respectable professeur de la section flamande qui écrivit d’abord « Reinart de vos », en vers s’il vous plaît, puis « Tyl Uylenspiegel ». He ! Rien que ça le montait très haut dans mon estime. Je me demandais comment il était possible d’écrire toute une pièce, tout en restant prof. C’était mieux que Molière ou Corneille ! Je n’en revenais pas. Littéralement cela me laissait pantois… et je souris aujourd’hui, car j’ai suivi son chemin et me suis permis d’écrire la bagatelle de 26 pièces de théâtre, jouées d’abord par mes troupes annuelles d’élèves, puis des dizaines de fois au Québec surtout et parfois en France par des troupes scolaires ou amateurs. Monsieur Heymans était aussi ce gentleman cultivé qui prêtait au collège ses précieux « microsillons » pour nous permettre d’écouter de la musique classique, soit à l’étude du dimanche après-midi, soit au salon bleu pour une conférence de Pierre Corten sur Bach…

Il y en eut d’autres  bien  sûr, mais  comme on perd le do de sa clarinette, j’ai moi aussi perdu le do de leurs noms, et j’ai bon dos et suis gros-Jean comme devant. Comment donc s’appelait ce petit professeur de géographie en 5e latine (1952) qui parlait vite et ne nous connaissant pas par notre nom (Ah, ah! Il n’y a pas que moi qui oublie les noms !), il comptait ostensiblement les élèves par rangée jusqu’à ce qu’il arrive à celui qu’il voulait interroger, pour le désigner du doigt… Cela donnait à peu près ceci : « Voyons comment s’appelle le plus long fleuve de l’Amérique du sud ? Un, deux, trois... Vous ? » Et tout en suivant du doigt le trois premiers élèves d’une rangée, il désignait le troisième élève en attendant la réponse... « Qu’est-ce qu’un confluent ? Un, deux, trois, quatre, vous là ? » Et il désignait le quatrième élève d’une autre rangée. Simple, efficace, mais peu convivial… Ah son nom !? Il me semble qu’il avait un nom assez long, autant qu’il était petit.

Et comment encore se nommait son remplaçant, frais émoulu de l’univ, qui avait sans doute l’habitude de consommer pour se donner un peu de courage avant de faire ses cours, car il dégageait une certaine haleine éthylique lorsqu’il se rapprochait de nous en déambulant dans les rangées entre les bancs. Il racontait toujours des histoires abracadabrantes qui avaient le don de nous faire rire dans notre candeur naïve, ainsi cette histoire de vaches aux pis volumineux,  gonflés et lourds… Cela déclenchait inévitablement nos sourires et ouvrait des horizons mamelonnés à nos imaginations vagabondes de troisième ou poésie… Sans doute parlait-il des élevages laitiers des Pays-Bas aux vaches plantureuses et productives ou encore des riches vergers et des abondantes prairies aux herbes grasses du plateau de Herve.

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Enfin, j’ai le souvenir précis d’un autre jeune prof, mais aucun nom ne s’accroche à son visage de poupin, également issu récemment de l’université de Louvain. Lui était un bon professeur d’anglais. On le faisait facilement dévier en ex-cursus sur ses années d’études universitaires. Car les études supérieures commençaient déjà à nous préoccuper. Et il nous a parlé plusieurs fois d’un éminent professeur d’anglais de Louvain qui selon ses dires devait être le meilleur de toute la Belgique, sinon de toute l’Europe, hormis la Grande-Bretagne. Ce vénérable maître était une sommité,  mais il était devenu sourd comme un pot. Or, nul n’ignore qu’à l’univ, en Belgique, les examens sont oraux. Mais comment donc voulez-vous passer un examen oral en anglais, auprès d’un professeur particulièrement dur des portugaises ? Alors l’examen avait lieu par écrit sous sa surveillance. Il remettait donc des feuilles à ses étudiants qui se penchaient sur leurs feuilles et lisaient les questions en silence. Mais si par malheur, il y avait une question dont ils ignoraient la réponse, alors ils épiaient le prof surveillant. Lorsque celui-ci regardait manifestement ailleurs, sans bouger le moins du monde, l’étudiant demandait haut et fort à la cantonade : « Comment dit-on ceci ? » Ou  encore « Que faut-il répondre à la question numéro 12 ? » Il attendait toujours sans bouger, et la bonne réponse lui venait par la voie des airs avec la voix d’un ami compatissant, ni vu ni connu.  À bon entendeur…

Ça y est, en relisant le compte rendu que Franz vient de faire de son récent voyage au collège et à Bukavu, en juillet 2009, j’y ai retrouvé, parle plus pur des  hasards le nom de ce cher prof jeune et sympa : Snyders. Mais son présnom ? C’est une autre paire de manches !

Plus tard, il y aura encore Monsieur Ansieau, professeur au primaire, papa de Franz qui nous relate dans la partie des années 55-59 son séjour à Bukavu, puis Jacques Duhoux, Michel André, André Forro, et peut-être d’autres parmi  nos anciens condisciples qui prirent à leur tour un pupitre de prof dans les années 60…

Je remercie très sincèrement tous ces vaillants professeurs qui ont su nous transmettre un peu de leur savoir et beaucoup de leur grande humanité. Qu’ils soient ici, au nom de tous les copains, remerciés et bénis !

 

André Bonsang

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- (*1, *2, *3, *4, *5) Ces histoires sont racontées ailleurs dans ce site Makala.be avec beaucoup plus de détails. J’y renvoie bien volontiers le lecteur désireux d’en savoir un peu plus.

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