09 - Nourriture du corps, de l'âme et de l'esprit
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Nourriture du corps

Dans un internat, il faut d'abord penser à entretenir la " machine ". La bouffe et les exercices sont les meilleurs ingrédients pour satisfaire ce besoin.

Côté boustifaille, la cuisine nous dispensait journellement quatre repas, dont deux repas chauds, le midi et le soir et un double dessert à chaque fois. Nous ne pouvions vraiment pas nous plaindre, sauf peut-être de la monotonie des repas qui revenaient souvent chaque semaine avec une régularité effarante. Certaines exceptions cependant pour des denrées plus rares ou plus difficiles à proposer à des réfectoires de deux ou trois cents élèves à la fois. Ainsi les œufs cuits à la coque : chacun deux œufs lors du déjeuner à peu près une fois par mois. Ainsi les carottes de maïs ou les tranches de tête pressée avec du vinaigre. Au repas de midi, nous avions toujours le potage, les pommes de terre (le jeudi des frites), un légume et de la viande. La sauce était souvent la même avec une gélatine quelconque, pas toujours très inspirée. Tous les soirs, on nous servait des pommes de terre en purée (récupération du restant de midi ou de la veille : principe de Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée, mais tout se transforme.). Mais nous avions aussi toujours deux desserts, quel luxe : une tranche de gâteau ou un plat de crème et un fruit. Des oranges, des bananes, des tranches d'ananas, mais aussi des goyaves, des prunes du Japon. Je n'ai pas le souvenir d'avoir mangé là-bas la moindre papaye ni la plus petite mangue. Sans doute n'y en avait-il pas au Kivu ? Par contre certains midis, nous recevions des maïs cuits à l'eau. Avec une noix de beurre et une pincée de sel.. miam, miam!.. Les dimanches midi, nous avions trois bouteilles de boissons par table de six. Au choix, grenadine ou bière. Hein, un peu les pères !

On ne peut parler des repas au collège, sans expliquer deux ou trois choses concernant les boys, l'ordre de préséance pour le service, le pain de fabrication maison et les fameuses conserves.

D'abord, nous étions en Afrique, nous étions servis par des boys. Nous n'avions pas le droit de nous lever pour nous servir. Aussitôt la prière terminée,- à midi, le préfet nous faisait réciter l'angélus - les boys distribuaient les plats arrivés tout fumants sur des chariots : un de chaque sorte par table. On levait la main quand on désirait un autre plat de tranches de pain ou une autre cafetière. Le boy venait aussitôt nous demander ce que nous désirions. Quand je dis que nous étions comme des petits rois.

Pour éviter toute dispute, il y avait une coutume (non écrite dans les règlements, mais respectée par tous) qui stipulait que chacun à tour de rôle se servait le premier. C'est ce que j'appellerais l'ordre rotatif de préséance pour le service à table. Comme nous étions six à table, cela tombait bien car on n'était jamais le premier le même jour. Le premier servi passait les plats à son voisin de droite (toujours dans le sens contraire des aiguilles d'une montre) et celui-ci à son voisin de droite, etc. Le lendemain, c'est celui qui avait été deuxième qui avait le droit de se servir en premier. Cette méthode avait l'immense avantage d'être juste, non contestable et d'éviter que les gourmands ou que les plus costauds ne règnent en seigneurs et maîtres sur leurs condisciples. Des cons ou des disciples ? Disons des commensaux et.. bon appétit.. À ce propos, je me souviens que la première année, en 49-50, alors que j'étais assis dans cet immense réfectoire qui n'avait pas encore été divisé, nous avions à cette époque des tables de huit (*ph.011 ), mais par un hasard étrange tout un trimestre, nous n'étions que sept et c'est justement moi qui étais le premier à me servir le dimanche. À moi donc chaque semaine le meilleur steak.. et le plus gros morceau de cette délicieuse tarte aux pêches que nous recevions inéluctablement chaque dimanche à midi ! Les autres n'auraient jamais osé contester la loi sacro-sainte quoique non écrite de l'ordre rotatif de préséance pour le service à table.. Même si c'était une loi non écrite, elle appliquait l'adage latin: Dura lex sed lex. La règle est dure, mais c'est la règle.

Le pain du collège était délicieux. Il était servi coupé en tranches, mais non beurré. Nous aimions ces énormes tranches, le matin et au goûter, que nous pouvions beurrer tout à loisir pour en faire des tartines délicieuses. Ce pain était pétri et cuit dans d'immenses fours sous la cuisine du collège. Il devait s'en cuire facilement une centaine par jour, rien que pour les besoins des élèves et des pères. Souvent l'odeur de boulangerie (il s'y faisait aussi des délicieux gâteaux et notamment des roulés à la confiture) chatouillait nos narines lorsque nous passions par le petit escalier situé juste à côté pour descendre au local scout. Il y avait aussi dans les grands corridors, sous cette cuisine, des réserves de dizaines de gros sacs de farine.

Enfin, il existait au collège pour les mercredis ou samedis après-midi, un rite quasi sacré, celui des conserves. Le matin nous recevions toujours, outre la confiture ,du fromage ou une charcuterie pour accompagner nos tartines, mais à quatre heures, pour le goûter qui était peut-être notre principal repas, nous n'avions que de la confiture. Nous avions aussi de grandes cafetières en aluminium avec du café sucré, mais le lait était servi séparément dans des grands pots à lait, également en aluminium. Si bien que lorsque le matin à l'occasion, nous avions de la tête pressée avec du vinaigre, il nous arrivait de demander du lait supplémentaire pour y incorporer le vinaigre. En secret, on plaçait le tout dans un grand plat dans un des tiroirs où nous avions chacun nos serviettes et nos couverts marqués de notre numéro.. et à quatre heure nous disposions par coagulation d'un beau plat de fromage blanc. Mais comme la tête pressée, et donc le vinaigre, était rare, nous y mettions du nôtre pour saler un peu nos collations de quatre heures. L'un ou l'autre selon nos fortunes personnelles, notre bonne volonté et la place dans nos valises en revenant de la maison, nous avions des conserves. Et il nous était tout à fait permis d'en apporter au réfectoire pour accompagner nos tartines, à condition que l'on partage avec ses commensaux. Et c'est ainsi que nous amenions, une fois l'un, une fois l'autre.. De préférence jamais deux en même temps, diverses victuailles pour agrémenter ce petite repas, qui bien souvent était celui où on dévorait le plus. Toutes les conserves n'étaient pas prisées de la même façon. Et s'il fallait faire un classement, je placerais les sardines sur le rang de base : très ordinaire la sardine. Puis venaient les rares confitures importées, car on en avait en abondance de l'excellente au collège. Un degré plus haut dans la cote des favoris : le corned-beef, ensuite venait le pâté de foie (petite boîte ovale, mais quelle était donc la marque connue de cet excellent pâté ?), puis le fromage (grosse boîte ronde, de couleur bleue avec un fromage jaune de marque Kraft : On ne trouvait que cela en conserve au Congo, à cette époque), puis les saucisses de marque Zwan (?), les pilchards au vin blanc et autres maquereaux, très rares, et au sommet de la hiérarchie de dégustation, la quintessence de notre intendance, le raffinement suprême : les filets d'anchois, roulés avec des câpres ou en long, baignant dans leur huile. Hhm à s'en lécher les babines. Dommage que c'est si petit une boîte d'anchois. J'ajouterais pour finir que nous faisions des efforts terribles pour user très parcimonieusement de la demi-sardine reçue ou de la demi-cuillerée de pâté de foie. Nous arrivions à avaler quatre à cinq tranches énormes de pain pour une seule petite saucisse Zwan.. C'était vraiment la portion congrue, mais quelles délices ! (au féminin pluriel. comme amours et orgues) Imaginez. quel apprentissage nous faisions sur le partage et l'utilisation de nos réserves, quelle école d'économie !

Côté exercices, nous n'en manquions pas : gym matinale sur la barza attenant à notre dortoir et deux cours de gym hebdomadaires dans la grande salle de gym attenante à la grande salle (*ph.019, 607, 608) : voilà un minimum indispensable pour des rats de bibliothèque, mais en plus dès qu'on voulait se développer les muscles ou les pectoraux, ce n'est pas le choix qui manquait : possibilité de natation au lac (*ph.014, 015, 016) tous les mercredis, samedis et dimanches (mais non obligatoires), les championnats trimestriels de foot (*ph.010, 020, 054). Au moins la moitié des internes faisaient parties des six ou huit équipes. Il y avait même plusieurs ligues. Nous disposions (en 54) de 5 plaines de foot, de quatre ou cinq terrains de tennis (*ph.623, 625), d'un terrain de basket (*ph.047 ) et de deux ou quatre terrains de volley. J'ai aussi connu le croquet. Chaque division avait également dans sa salle de jeu, au moins trois tables de ping-pong.. Voilà pour les sports traditionnels.

Mais en outre, à l'occasion, nous avions des grands jeux à travers tout le collège, des jeux de nuit, des sorties, des excursions, des balades. Les scouts à ce propos étaient vraiment gâtés avec leurs camps trimestriels, leurs sorties bi-hebdomadaires, leurs explorations, leurs jeux de pistes et autres jeux de barres..

Tous ceux qui le voulaient pouvaient patiner (patins à roulettes) tous les jours sur nos deux énormes patinoires (*ph.010, 027, 606). De plus, à l'occasion, je me souviens avoir participé aux jeux annuels de saint Louis (toutes sortes d 'épreuves amusantes comme les frères siamois (courses à trois pattes, à deux), les kangourous (courses en sac), le gymkhana (course à obstacles accompagnés d'un gros pneus), la course des grenouilles (*ph.655) dans une brouette. Nous avons également participé à des grandes fêtes de gymnastique, tous en belles culottes blanches et singlets devant le public de la ville (Oswald Baert devant tous les élèves nous servait de guide) et à des Olympiades dignes de Pierre de Coubertin, avec la plupart des épreuves athlétiques sur pistes et pelouse, avec arrivée de la flamme (*ph.259, 605 ) et remise des médailles sur podium, avec journalistes et photographes.. Non, vraiment nous ne manquions de rien pour épanouir harmonieusement nos facultés physiques avec nos facultés mentales et spirituelles.


Nourriture de l'âme
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Nous avions souvent, faut-il le dire, l'occasion de prier. "On était dans un collèges de Jésuites".. On dit même qu'on était fils de jésuites.. Mais on a beau dire: si nous sommes devenus ce que nous sommes aujourd'hui, tous tant qu'on y est, c'est quand même "un peu" grâce à eux et à leur éducation qu'on le doit, non ? Et on en est fiers.

Cela dit, il reste vrai que, pour plusieurs d'entre nous, l'assiette de nourriture spirituelle était assez copieuse et même débordait à l'occasion. Jugeons plutôt: messe quotidienne (mais vers 1953, deux fois par semaine, nous aurons le choix entre la messe ou une étude - il y avait plus de monde à l'étude qu'à la chapelle), brève prière avant tous les repas, avant les cinq études quotidiennes et avant chaque cours, sauf la gym, prière du soir à la chapelle avant d'aller au dodo, salut le dimanche, confession libre le samedi soir, répétition de chant liturgique les vendredis soirs, prière et salut à la grotte quelquefois durant le mois de mai. Comme on le voit les occasions de recueillement ne manquaient pas. Et en plus, plusieurs internes étaient louveteaux, croisés, scouts, servants de messe ou même choristes, pas toujours par conviction religieuse, mais disons que cela agrémentait nos vies un peu trop monotones. "On était dans un collège de Jésuites", c'est entendu. Mais la spiritualité pouvait aussi s'acquérir par la vie communautaire: les règles de fair play dans le sport, l'esprit de camaraderie, le service, le dévouement, la loyauté étaient des vertus courantes dans notre vie sociale et se cultivaient sur les patinoires, sur les bancs d'école et même sur les barzas où nous marchions si souvent en rangs et en silence...

Nous aimions les répétitions de chant le vendredi soir avec Poupousse, le père Bertrand qui avait une très belle voix de ténor. (C'est lui, je l'ai appris plus tard qui entraînait le Victory et signait "Victor Lavu" les articles sportifs dans "Orientation"). Nous ouvrions nos petits recueils de chants: "Chants et cantiques" dont la couleur orange pastel des images aux pages têtes de chapitres se décalquait sur les pages adjacentes. Vous en souvient-il ? Et "as-tu compté les étoiles?" Ce qu'on l'a chanté celui-là. Et surtout le fameux "Hosanna" avec ses chants latins, les "Tantum ergo", "Lauda Jerusalem" et lesquels encore...

Lors de nos messes quotidiennes, on lisait aussi des petits fascicules: "Convertis du XXe siècle" ou "La revue Notre-Dame", sans oublier le missel, notre beau missel reçu des parents lors de notre communion solennelle, (le mien venait de l'abbaye St-André lez-Bruges), avec toutes nos images pieuses, et notamment les souvenirs de communion qu'on s'était échangés. On pouvait lire la messe en latin, avec traduction française... On connaissait même nos textes par coeur. Tout cela aujourd'hui a l'air bien désuet, et pourtant.

 

Nourriture de l'esprit
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Nous étions en Afrique. Entre 1949 et 1955. Nous n'avions ni les films, ni la musique, ni la TV qu'on a aujourd'hui. Et pourtant, je crois qu'on était assez cultivés: on avait du théâtre, des conférences, du bon cinéma, de bonnes lectures, on "étudiait", on s'intéressait à ce qu'on étudiait, et on avait de très bons profs!

Donne un poisson à Jacques ou René et Beaufort ou Foscolo se nourrira un jour, apprends à pêcher à Beaufort ou Foscolo et Jacques ou René pourra manger toute sa vie.

Un proverbe chinois dit : "Mieux vaut transmettre un art à son fils que de lui léguer mille pièces d'or." Et un autre toujours chinois et toujours proverbe renchérit : "Ce que l'on apprend durant l'enfance est mieux gravé que dans la pierre." Pour l'éducation, je crois que la méthode jésuite a du bon. Pensons seulement aux fameux  Modèles Français, ces recueils de textes choisis que nous recevions tous en début d'année durant nos six classes de secondaire, que nous fassions les modernes ou les latines. Vous souvient-il du très gros volume pour la poésie et de celui sur l'éloquence, tout aussi volumineux? On dévorait toujours ces contes, poèmes ou discours au début de l'année, bien avant de les lire durant les cours. Oui, ces belles histoire et ces beaux textes nous donnaient le goût de la lecture. Moi qui suis devenu prof de français en secondaire, j'ai souvent regretté que les écoles où j'enseignais « n'utilisassent » point ces fameux Modèles des pères Jésuites.

Au collège de Bukavu, tous nos professeurs, même les laïcs,  savaient nous impliquer. Ils nous obligeaient à chercher, découvrir par nous-mêmes, analyser, vérifier. Plus que le contenu du cours, c'est la méthode que j'apprécie a posteriori. Toujours la discussion était bienvenue et de bon aloi. Nos profs appliquaient l'axiome de Benjamin Franklin : "Tu me dis, j'oublie. Tu m'enseignes, je me souviens. Tu m'impliques, j'apprends".  Jamais au collège, je n'ai connu ces questions idiotes à choix de réponses multiples (On sait que c'est la facilité de correction et la paresse qui motivent un prof à poser ce genre de questions style Readers Digest). Parlant de questions, je pense aussi aux examens répartis selon les matières sur les huit ou dix dernières semaines de chaque trimestre. Une semaine : histoire et religion, une semaine : les mathématiques, une semaine : géographie et sciences, etc.. et les préceptes et auteurs pour terminer le trimestre. C'est un choix qui se justifie, car il répartit l'effort, évite de se noyer dans un monceau de matières en même temps et surtout ce système maintient l'effort constant durant toute l'année.

Déjà à l'internat, certaines occupations créaient des responsabilités très formatrices. Je pense aux capitaines d'équipe de foot assez entreprenants, aux CP particulièrement débrouillards chez les scouts, aux acteurs pour le théâtre évidemment. (Voir aussi ce qui est dit ailleurs sur les missions de confiance, chap. 10, textes d et m) Non, nous n'étions pas que de simples spectateurs.

En classe aussi, nous participions. Nos profs de math, Monsieur Pas, le placide, et Monsieur Van der Wilt, le bouillonnant avec sa craie attachée à une cordelette pour dessiner ses cercles et arcs de cercle ( je me demande parfois s'il n'a pas servi de modèle au Monsieur de Mesmaeker, l'homme des contrats de Gaston Lagaffe - il me pardonnera cette comparaison quelque peu irrévérencieuse, car je l'ai toujours beaucoup estimé. Ce doivent être ses grosses lunettes qui m'ont inspiré cette image quelque peu farfelue) tous deux avaient pour habitude de nous faire passer au tableau noir à tour de rôle pour résoudre des problèmes. Je me souviens de pièces de théâtre composées à partir de nos rédactions et produites en classe. Une première pièce sous les auspices du père Émile Somers relatant l'histoire de Joseph et du pharaon, lorsque en sixième latine nous étudions l'Égypte ancienne, et une seconde, la même année mélangeant les fables de La Fontaine.. Et en 1952, le père Guy Verhaegen en quatrième latine nous fit écrire puis jouer la vie de François Xavier, compagnon du fondateur Ignace de Loyola, à l'occasion du 400ème anniversaire de sa mort. La même année, le père Bertrand (Poupousse) en poésie faisait écrire et jouer le Courroux d'Achille, en vers alexandrins s'il vous plaît. Et cette même année, encore, les scouts dirigés par le même père Verhaegen, ont monté pour le grand public et le collège l'histoire de Jeanne d'Arc, également composée par nous. Deux fois aussi, Monsieur Zaman nous prépara durant des mois à des belles et grandes fêtes de gym à l'extérieur devant le public de la ville. Monsieur Van der Vorst n'était pas en reste : il avait dirigé en 1950 une comédie musicale intitulée « Le chat botté » avec chœurs à quatre voix. J'en étais et j'y étais... dans la fosse d'orchestre. Je pense encore aux ciné-forums avec préparation, discussion et... une dissertation à la clé ! En matière de septième art, c'était le père Émil Janssen qui était notre animateur. Je pense aussi aux examens oraux, dès la troisième latine, sur les textes des auteurs de trois des cinq langues que nous apprenions en classe (néerlandais, grec et latin).

Ah ! les auteurs latins et grecs... Les potaches que nous étions apprenaient même à « déclamer » les vers latins avec la métrique de Virgile (les iambes et les spondées dans des trimètres ou pentamètres réguliers..) et à l'occasion nous francisions un peu..

«Tityre, tu patulae, recubans sub tegmine fagi». Je cite de mémoire, c'était le début d'un poème des Bucoliques de Virgile où le poète s'adressait à Tityre qui se reposait sous le feuillage d'un chêne... et nous chantions, sérieux comme des papes :

«Ô Tityre, tu patules, en te récubansant sous le tegme de ton fage».

Et Horace, l'auteur que nous préférions : « Nunc est bibendum, pede libero terra pulsanda » « C'est l'heure de boire, la terre doit vibrer sous nos pieds dansant librement... » Oui, Horace avait le don de nous interpeller, de nous rejoindre, nous qui étions assis sur des bancs d'école, mais dont l'esprit, le rêve et l'ambition dévoraient le monde... Qui parmi nous, des gréco-latines, ne se souvient aussi de Xénophon, cet auteur grec qui racontait les Guerres Médiques contre les Perses avec Darius, Xerxès, Artaxerxès et Cyrus et la retraite des dix mille, dans l'Anabase : « kaï kata guè, kaï kata thalassa » écrivait-il toujours. (Le lecteur sur Internet nous excusera, mais nous ne disposons pas ici de l'alphabet grec ; on écrit comme on peut, pas toujours comme on veut) Cette formule brève et très rythmée se traduit le plus simplement du monde par : « par terres et par mers ».

Et quel auteur latin nous raconta les Guerres Puniques dressant l'un contre l'autre deux adversaires célèbres: Annibal qui traversa les Alpes avec ses éléphants et Scipion  l'Africain qui l'attendait après les délices de Capoue. Et pour ne pas être en reste nous colportions la phrase suivante que l'on disait authentique (mais on en doutait quand même un peu) et qui aurait été proférée par le général Alcibiade ou encore par le général Thémistocle lui-même devant Salamines... : «Ouk élabon polin, alla gar, elpis, éphè, caca... » écrite en grec évidemment, ce qui pourrait, de manière hellénistique et très sérieuse, se traduire par : « Je n'ai pas pris la ville, car l'espoir, dit-il, et des mauvaises choses... » Mais en réalité, lorsque vous l'entendez, cela donne très exactement ceci : « Où qu'est la bonne Pauline ? À la gare, elle pisse et fait caca... » (Cette traduction très libre n'était évidemment pas permise et se colportait sous le manteau. On écrit comme on veut et pas toujours comme on peut...) Il fallait bien rire un peu, non ?

Et le « de viris illustribus urbis Romae » de Tite-Live, notre premier champ de bataille en cinquième, notre premier livre où nous nous battions avec les cas de déclinaison et cette langue latine si différente... Et encore le « de bello gallico » de Jules César qui nous exposait en long et en large tout le système des fortifications protégeant les camps romains, les fameuses balistes (ces canons de l'époque que nous avons essayé de construire chez les scouts, te souviens-tu, Claude) et la célèbre prise d'Alésia et de Vercingétorix...

Oui, au collège, on va le voir,  nous baignions dans un bouillon de culture, une effervescence culturelle, mais aussi sociale, spirituelle et morale... Tout nous intéressait, nous nous intéressions à tout.

Alors là, permettez-moi de vous le rappeler: les nourritures intellectuelles et culturelles foisonnaient dans notre collège. Évidemment il y avait les cours. Bon, passons... mais en plus que d'occasions de se nourrir aux mamelles des sciences, des arts et des techniques.. Souvenons-nous plutôt: chaque classe disposait de sa bibliothèque particulière et il était très rare que nous sautions une semaine en n'empruntant pas un, deux ou même trois livres. Vous vous rappelez: on avait un répertoire et chaque semaine, on ramassait les livres lus dans lesquels nous avions glissé le petit papier sur lequel nous avions marqué nos commandes par ordre de préférence. Deux élèves allaient dans la bibliothèque dans le bureau du père professeur et procédaient à la nouvelle distribution. Quand ce n'était pas nous qui étions chargés de ce travail de confiance, on insistait toujours auprès de celui qui en était chargé pour bien recevoir son premier choix. Il y a même des livres très demandés que l'on suivait d'un lecteur à l'autre. Ah! ce qu'on lisait à cette époque... Moi personnellement, j'adorais les romans anglais: Élisabeth Goudge, les sœurs Brontë, AJ Cronin (ce cher Archibald), Graham Greene. Mais aussi Paul Bourget et Henri Bordeaux qu'on ne lit plus. Les aventures de F. Cooper, Walter Scott, Paul Féval, Closterman, Frison-Roche, Alexandre Dumas et autre Jules Vernes.. nous dévoraient et nous emportaient bien plus loin que là où on emportait nos livres: en récré, au dortoir, aux toilettes, dans les rangs même. Et les trilogies de Dumas, Mazo de la Roche, Gulbranssen et celle de Mary O'Hara (Mon amie Flicka..). Et Quo Vadis, Anna Karenine, Rebecca, le Cardinal (de Sienkiewicz, Tolstoï, Daphné Dumaurier, HM. Robinson)? Et les policiers, particulièrement les Sherlock Holmes de Sir Arthur Conan-Doyle, n'est-ce pas, mon cher Watson, les Rouletabille de Gaston Leroux et les Arsène Lupin de Maurice Leblanc.. Nous avalions tout. Et la série des "major Biggles" (ce que j'ai adoré, mais qui est l'auteur de cette série anglaise ?..) Et toutes les pièces du théâtre classique, de Racine à Shakespeare, en petits formats dans les collections Hatier ou Hachette que nous achetions à la Procure.. Ah, nous étions gourmands et boulimiques. On connaissait même le gros répertoire du père Sagehomme SJ, qui décernait ex cathedra une cote morale à 65000 titres et que tout jésuite bien formé avait dans sa bibliothèque... Cela ne nous empêchait pas à l'occasion de lire sous nos couvertures et avec lampe torche, en grand secret, des livres venus de la maison d'un ami, des Marabout par exemple, vraiment rien de répréhensible, mais le petit goût du non autorisé en rendait la lecture encore plus attrayante, n'est-ce pas, Claude..

Pour rester dans la lecture, rappelons-nous aussi, au fond de l'étude des grands, il y avait là une table sur laquelle étaient posés en deux tas les dix ou douze derniers numéros de la revue: "Science et vie" et les luxueux illustrés en papier glacé de la revue mensuelle "Réalités". Lorsque nous n'avions plus de livre à lire, durant les études lecture, il nous suffisait de demander au surveillant l'autorisation d'aller nous servir.

Cinéma, Théâtre et conférences
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Voici, aidé par Orientation, une liste sommaire de certains films et d' autres manifestations culturelles dont nous avons pu bénéficier durant nos quelques années dans les murs du collège.

Outre le cinéma du collège, il y avait à cette époque en ville, Cost-Bukavu, deux autres cinémas: le "Paguidas" et, assez près du collège, "L'Acropole" où, je m'en souviens, nous avons été voir en déc 54 le très beau film américain "Ivanhoé" de Richard Thorpe (52) avec Robert Taylor dans le rôle titre, la blonde Joan Fontaine en Rowena et la toute belle Élisabeth Taylor qui tenait le rôle de Rebecca... Ce qu'elle nous a fait rêver..

Voici donc une liste non complète des principaux films vus au collège durant les années 50 à 55. On voyait un film tous les quinze jours en moyenne, le dimanche après-midi - l'autre dimanche, on allait au football... voir le Victory dans le championnat pour la coupe de l'Est (en six ans, il a au moins remporté une dizaine de coupes...)

Fin 50                  Fort Apache

                  Dieu est mort

                  Les marins de l'Orgueilleux (revu en février 52)

                  Requins d'acier

Janvier 51    M. Belvédère au collège

                  Le troisième homme (Orson Welles, Alida Valli-1ère fois, cfr déc.54)

                  Monsieur Vincent (avec Pierre Fresnay)

                  Stanley et Livingstone

                  Tarzan et la chasseresse

Mai 51        Les pèlerins de l'enfer

                  Air Force

                  Zorro

Juin 51        Adieu, Monsieur Grock

                  L'archer vert (première partie) On l'a aimé celui-là et il a nourri nos conversations pendant des semaines.

Sept 51       Bambi

                  J'avais cinq fils

                  La bataille de l'eau lourde

Fév. 52       Congo, splendeur sauvage

                  Pinocchio (Walt Disney)

                  L'archer vert (suite)

                  Un homme de fer (Avec Grégory Peck)

Juin 52        Maria Chapdelaine (Michèle Morgan)(Je me souviens encore d'une réflexion d'un "grand", sur la patinoire au sortir du cinéma, le dimanche      soir, avant d'aller souper: "Au fond, cette fille a rebondi trois fois"

                  Le grand boum (Laurel et Hardy)

Nov 52        Garou-garou, le passe murailles (avec Bourvil)

                  Pierrino Gamba

                  Œil pour œil (Laurel et Hardy)

14-2-52       Honni soit qui mal y pense

Janv.53       Alerte aux Indes

                  Tarzan et..

                  Le moineau de la Tamise

                  Les héros de la gloire

                  Les hommes-grenouilles

8-11-53       Jeanne d'arc (avec Ingrid Bergman)

                  Boomerang

                  L'affaire Ciceron (Danielle Darrieux et James Mason)

                  La femme au voile bleu

                  Courrier diplomatique

                  Le voleur de Bagdad (avec Sabu)

                  Blanche-Neige (Walt Disney)

                  Le chant de Bernadette

                  Docteur Laennec

Sept.54       Secret d'Etat

                  Top secret

                  Les tambours battront

                  Mandy

                  Le trou normand (Bourvil et B.B.)

                  Le renard du désert

Déc. 54       Commando sur St-Nazaire

                  Les moineaux de Paris

                  Quand les tambours s'arrêteront

                  Ivanhoé (E. Taylor et R. Taylor et Joan Fontaine) au cinéma Acropole

                  Le troisième homme (avec O. Welles - 2e fois) cfr janv. 51

                  Mer cruelle (avec Jack Hawkins)

                  Les mines du roi Salomon (avec Deborah Kerr, au cinéma Acropole)

                  Histoire d'une bague et Trois télégrammes

                  Retour de Don Camillo (Fernandel et Gino Cervi)

                  Air Force

                  Le roi de la pagaille

                  Victoire sur le désert

                  Le ciel est à vous

                  Glenn Miller story (James Stewart et June Alyson)

                  Les temps modernes (Charlie Chaplin)

                  Tout chante autour de moi (Mouloudji)

                  Quand les vautours ne volent plus

Juillet 55      La symphonie fantastique film pour la ville, ENA (enfants non admis), on est en vacances, élèves partis, attendons notre départ. Christian mon frère, le pauvre ne pourra pas voir le film, car il n'a pas 16 ans...Un si beau film! sur la vie de Berlioz avec J.L. Barrault)

         (Et il en manque plusieurs, et des beaux. Je pense à "Il est minuit, docteur Schweitzer" avec Pierre Fresnay et plusieurs américains avec Cary Grant)

                                                                                             

         Ciné-forums (à partir de ma troisième latine, on a commencé à avoir des cinéforums avec introduction, devoirs et discussions...On adorait pour au moins trois raisons: -  c'était toujours de beaux films, -  rien que pour nous, les grands (on a son petit orgueil) - et enfin cela remplaçait bien agréablement une étude, même si nous avions un devoir à faire sur ces films. De plus ces films de ciné-forums étaient présentés par le père Jansen qui s'y connaissait et qui a eu des disciples, Nick Carpentier, moi-même..)

Fin 53 (?)    Les raisins de la colère (H. Fonda)

12-2-54       Dieu a besoin des hommes

                  Sur les quais (d'Elia Kazan, avec Marlon Brando et Eva-Maria Saint)

                  Quatorze heures (avec Grace Kelly)

21-9-54       La nuit est mon royaume (Jean Gabin)

19-11-54     Les plus belles années de notre vie (de William Wyler)

14-2-55       Le Christ interdit (de Curzio Malaparte)

19-4-55       Viva Zapata (Avec Marlon Brando)

17-5-55       Journal d'un curé de campagne (de Bresson)

10-6-55       Rapt

31-6-55       Avant le déluge (d'André Cayate)

 

         Théâtre au collège
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Chaque année le collège présentait une ou deux pièces, parfois plus. Et en plus nous recevions des troupes classiques (T.U.F) qui venaient de France, de Belgique ou d'ailleurs en tournée.. Voici ici aussi une liste non exhaustive des pièces vues en six ans. Il y eut aussi Le Cid, et beaucoup d'autres classiques

juin (?)49     Rendez-vous de chasse (pas vu, mais entendu parlé. (J'ai monté cette pièce à Outremeuse vers 1960)

en 1950       Le chat botté, comédie musicale avec chœurs (avec notamment Jean Samain, Nick Carpentier.)

                  Jules César (3e acte) de Shakespeare

                  Le bonhomme La Fontaine: pièce jouée en classe de 6e latine

mars 51       Sans nouvelle de l'S14 (Avec notamment Christian Dubois et Strauss)(*ph. 626, 627, 628629 )

juillet 51      La petit Poucet d'Henri Ghéon (Jean Paquay dans le rôle titre)

juillet 51      Le bourgeois gentilhomme (Molière)

10-2-52       Castelnaudari (avec Jean Paquay)

15-7-52       Le Petit prince (Saint-Exupéry)(avec Jean Paquay)

8-2-53         Le train fantôme

22-5-53       Le courroux d'Achille (pièce en vers écrite et jouée par les élèves de poésie, Paul Fiévez, Jean Samain)(*ph. 604 )

29-5-53       St François Xavier (pr le 400e annivers., pièce écrite et jouée en classe par ma classe de 4e latine, prof père Guy Verhaegen)

av, mai 53 (?)        La vie de Jeanne d'Arc par les scouts de la troupe Ste Jeanne d'Arc (internat du collège, aumônier Guy Verhaegen)

14-7-53       La malade imaginaire (Molière)

                  Un mime: Monsieur Cornélis

                  Le gendarme en détresse, par M. Lapage et sa classe

20-2-54       Reinart de vos (le roman de Renart, écrit en vers flamands par M. Heyman)

29-2-54        Maître après Dieu (Avec Jean-Marie Gille)

29-1-55       Bonne nuit, colonel (Mise en scène Père Jacqmotte, avec Jean-Marie Gille) (*ph. 632, 633, 634, 635, 636, 637, 638, 639, 640, 641, 642, 643, 644 ) (Je l'ai aussi mise en scène en Outremeuse vers 1960)

26-2-55       Tyl Uylenspiegel (en flamand)

1-5-55         De wonder doktoor (en flamand)

21-5-55       Le pays du sourire (opérette par la ville de Bukavu)

 

         Conférences et autres manifestations socio-culturelles
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30-5-52       Albert Mahuzier

11-7-52       Lachenal: Anapurna premier 8000

23-3-53       Alain Gheerbrand sur l'Orénoque-Amazone

20-5-53       Haroun Tazieff: Gouffre de la pierre St-Martin

16-6-53       Charles Trenet (1ère fois)

en 53 ou 54:          Alain de Prelle: Le tour du monde sur un billet de mille

2-10-54       Sir A. Gregory, membre de l'expédition qui vainquit l'Éverest avec Hilary et Tensing.

20-11-54      Père Deckers, aumônier scout, ancien aumônier para de Corée: La Corée à feu et à sang (au profit des scouts, pour acheter de nouvelles tentes)

20-1-55       Charles Trenet (2e fois)(Le célèbre fou chantant signa dans Orientation un petit mot assez original: "Pour Orientation, en lui souhaitant de ne pas perdre la boussole (comme moi)." C'est vrai qu'il était un peu fou, mais on l'aimait bien.

L'après-midi de ce 20 janvier 55, il s'était sans doute préparé dans la salle et faisait un tour sur les plaines, pendant les cours. Or notre classe avait justement cours d'Éducation Physique à ce moment-là et comme la salle de gym jouxte la grande salle, Monsieur Trenet, s'adossa à un des montants d'une des deux grandes portes de la salle et, de dos à Monsieur Zaman, il se mit à nous singer en imitant nos exercices. Nous l'avons reconnu derrière ses lunettes de soleil et avons d'abord souri, puis franchement ri. Car quand Zaman se retournait pour voir ce qui nous dérangeait, Trenet reprenait immédiatement une position innocente d'un passant curieux. Puis le cours reprenait et les pitreries reprenaient, si bien que Zaman qui ne le reconnaissait certainement pas lui demanda ce qui se passait. Charles Trenet lui dit dans un grand sourire et de sa belle voix: Oh rien, je me promène. Et Zaman lui demanda de continuer sa promenade, ce qu'il fit à notre grande désolation. Mais le soir, nous avons pu admirer et applaudir ce poète qui comprimait son chapeau dans sa main en chantant "Nationale 7", "Près de la porte de garage..", "Le jardin extraordinaire" ou encore "Une noix, qu'y a-t-il à l'intérieur d'une noix?"

21-2-55       Trostein Rabbi, Expédition du Kon-Tiki

11-5-55       Alain Bombard  Le naufragé volontaire

Et quoi encore ?

- les auditions de musique classique dans la salle verte,

Oct.54:        Les 4 saisons de Vivaldi

Nov 54        Beethoven et Bach....

- et les fêtes de St-Louis, et les visites de personnalités : gouverneurs, ministres, Pères provinciaux, SM Baudouin, le Roi des Belges... le 3 juin 55 (*ph. 647, 648, 649, 650, 651, 652, 653, 654 )et toutes les excursions: au moins une par trimestre, sauf pour les scouts qui allaient au camp une fois par trimestre) et pour terminer cette belle époque:

19-6-55       Fête de gym, fancy-fair et soirée avec orchestre...(*ph. 183, 606, 607608

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